Chapitre 19
L’horloge indiquait encore et toujours dix-sept heures lorsque Maud franchit le portail, accompagnée de son supérieur. Le médecin accourut vers eux, la mine sévère. Il les sondait avec intérêt à travers sa fine paire de lunettes rondes et fut soulagé de les voir en si bonne forme.
Après de brèves paroles échangées, il retourna à son poste, auprès du patient qui commençait à se réveiller. Yves Moreau paraissait en bien meilleure condition physique que lorsqu’ils l’avaient aperçu tantôt et ses vêtements, soigneusement pliés sur la chaise d’à côté, ainsi que sa montre de bonne facture semblaient témoigner d’une réussite sociale.
Toujours silencieux, les deux acolytes se rendirent au vestiaire pour se changer. Alors qu’ils s’habillaient, aucun d’eux n’osait parler, s’échangeant simplement des œillades discrètes, un sourire maladroit dessiné sur leur visage. Parés, ils quittèrent la pièce et longèrent les couloirs en direction de la sortie.
Juste avant de franchir le portique de l’hôpital, Florian approcha sa main de celle de la jeune femme et frôla sa paume de son doigt. À ce contact, Maud sentit le sang lui monter aux joues et pinça ses lèvres. Elle accueillit favorablement son geste et pressa sa main dans la sienne, entrelaçant ses doigts aux siens.
Dans les rues de Paris, ils marchaient d’un pas lent et traînant, flânant dans les ruelles propres des beaux quartiers. Elle se rendit compte qu’il l’amenait à Saint-Germain-des-Prés. Arrivés devant l’enseigne d’un très célèbre café présent à l’angle d’un immeuble haussmannien, il l’invita à entrer. Elle s’attarda un instant sur cette devanture foisonnante de végétation et tous deux s’installèrent à une table située dans un coin reculé.
N’osant croiser le regard de son supérieur, Maud balayait la salle avec un intérêt feint. L’intérieur était ravissant avec ce style art nouveau ; ces fauteuils en velours rouge, cette moquette jaune moutarde à motifs floraux, ces grandes baies vitrées donnant vue sur un petit jardin boisé et cette décoration aux formes à volutes si joliment travaillée.
Un serveur vint à leur rencontre, brisant ce silence qui s’était instauré de lui-même. Florian commanda son éternel café noir tandis qu’elle porta son dévolu sur un café crème qui aurait bien meilleur goût que celui qu’elle venait d’avaler à l’hôpital deux heures auparavant.
En attendant leur commande, l’homme sortit de sa poche une vieille photo qu’il tendit à son acolyte. À sa vue, Maud pouffa et se mordilla la lèvre.
— Tu l’as gardée tout ce temps ? nota-t-elle avec amusement.
— Je l’ai toujours conservée auprès de moi, oui. Elle ne m’a jamais quitté.
— Que s’est-il passé après mon départ ? s’enquit-elle.
— Eh bien, soupira-t-il, disons que je suis resté un temps en 1991. Je suis allé voir mon père, qui était encore jeune à l’époque, âgé d’à peine trente ans.
Leur commande leur fut apportée. Les senteurs des boissons chaudes étaient enivrantes. Maud s’empara de sa tasse et y plaqua ses doigts, reniflant cet effluve fumant fortement alléchant. Elle trempa le bout de sa cuillère dans la crème et la dégusta avec délice tandis qu’il poursuivait son récit. D’après ce qu’elle put comprendre, il était resté près de trois ans à cette époque et avait fini par partir après un dernier adieu adressé à son père de manière insidieuse.
— C’est la dernière fois que je suis allé le voir, expliqua-t-il, je n’y suis plus retourné depuis. Cela fait quatre ans que je ne l’ai plus revu une seule fois.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
Il redressa la tête et la gratifia d’un sourire en coin.
— Je crois que la réponse est simple à deviner.
— Mo… moi ?
Son sourire s’étira davantage.
— Disons que ta venue m’avait pas mal chamboulé. Je me suis rendu compte qu’il ne fallait plus que je vive dans le passé. En quatre-vingt-quatorze mon père a rencontré ma mère et je les voyais heureux en couple, je ne voulais plus les déranger. Je me suis senti seul et en regardant cette photo, je me suis dit que ma place n’était plus à cette époque mais à la mienne et que des gens comptaient sur moi ; il fallait que je rentre, car j’avais encore des choses à accomplir, des gens à sauver… Une jeune femme à encadrer.
Ils eurent un petit rire et burent le café en silence, se laissant bercer par l’ambiance chaleureuse du lieu. Dès qu’ils eurent terminé, ils rejoignirent son appartement, déambulant dans les rues, main dans la main.
Le soleil commençait à décliner lorsqu’ils rentrèrent. N’ayant pas le cœur à cuisiner, Florian proposa à Maud de passer chez le Libanais présent au pied de l’immeuble. Elle accepta avec joie sa proposition et, à peine délestée de son manteau, elle mit le couvert et installa joliment les différents plats qu’ils venaient d’acheter. Ainsi, taboulé, falafel, feuilles de vigne, houmous et divers chaussons fourrés composaient le repas.
Pour animer quelque peu la soirée, l’homme mit un vinyle en marche sur la platine. La musique résonna dans le salon, murmurant en note de fond la voix grave et chantante de Serge Reggiani.
Ils mangèrent avec entrain, se délectant de leurs mets tout en se couvant de petits regards discrets conjugués de sourires en coin. Ils échangèrent des banalités affligeantes, parlant de la pluie et du beau temps, du programme des jours à venir. Puis, un silence s’installa à la fin du repas. En se concentrant sur la mélodie, le cœur de Maud s’emballa. Confuse, elle rougit et fit une moue semblable à celle d’une enfant timide.
« Il suffirait de presque rien,
Peut-être dix années de moins
Pour que je te dise “Je t’aime”.
Que je te prenne par la main
Pour t’emmener à Saint-Germain,
T’offrir un autre café-crème.
Mais pourquoi faire du cinéma,
Fillette allons regarde-moi,
Et vois les rides qui nous séparent.
À quoi bon jouer la comédie
Du vieil amant qui rajeunit,
Toi-même ferais semblant d’y croire.
Vraiment de quoi aurions-nous l’air ?
J’entends déjà les commentaires,
“Elle est jolie, comment peut-il encore lui plaire
Elle au printemps, lui en hiver.” »
Pour la détendre, Florian lui proposa une tisane et se redressa pour débarrasser.
— Un film avant d’aller dormir, ça te dit ? Il y en a un excellent à la télévision ce soir, si ce n’est le meilleur.
— Interstellar ? demanda-t-elle d’une petite voix.
— Ah ! ricana-t-il en fermant le lave-vaisselle. Celui-ci est excellent mais non, il s’agit de moonrise kingdom.
Sa remarque la fit rire :
— Pourquoi ça ne m’étonne pas ! déclara-t-elle avec amusement. C’est la chanson de Françoise Hardy qui te fait l’aimer, je suis sûre !
— Ce n’est pas impossible, oui.
Une fois la table essuyée et la musique éteinte. Ils prirent place sur le canapé, côte à côte, laissant leurs épaules se frôler. Assis dans le noir, la pièce seulement éclairée par une lampe de chevet, Florian lança le film.
Maud hésitait à se rapprocher de lui, troublée par la musique qu’elle venait d’entendre ainsi que par ce film si adorablement romantique. En lui jetant une œillade, elle le vit concentré sur l’écran. Pourtant, sa cage thoracique bougeait rapidement et il déglutissait en permanence. Florian était nerveux, elle le voyait bien ; au vu de son caractère, jamais il n’oserait l’aborder alors que l’occasion semblait si parfaite.
Elle hésita puis réfléchit ; après tout, ce n’était pas à lui de faire ce premier pas, pensait-elle. S’armant de courage, sûre qu’elle n’avait rien à perdre dans cette tentative, elle se rapprocha légèrement et avança une main qu’elle posa fébrilement sur sa cuisse. Un fin sourire s’esquissa sur les lèvres de l’homme qui, lentement, posa sa paume sur la sienne et la caressa tendrement. Elle soupira et finit par laisser choir sa tête sur son épaule.
Le temps paraissait suspendu, ni l’un ni l’autre ne parvenait à rester concentré sur le film, l’attention focalisée sur leurs mains enlacées ainsi que sur leurs pensées confuses emplies d’une sensation d’extase contenue. N’y tenant plus, Maud se recula et redressa la tête pour venir l’observer. Florian la regardait avec douceur, le visage ne trahissant rien d’autre qu’un sourire retenu.
Elle déglutit et, les yeux brillants, approcha son visage du sien, tiraillée par le désir et la peur de souffrir à nouveau :
— Serais-tu capable de me faire du mal ? demanda-t-elle d’une petite voix.
Le sourire de son interlocuteur s’agrandit. Il s’approcha davantage, allant jusqu’à frôler sa joue de son nez et utilisa sa main libre pour lui caresser la nuque. Après avoir déposé sur son front un baiser langoureux, il susurra tout bas :
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