Chapitre 5 – La machination
À partir de ce jour, mes rapports avec le maestro devinrent plus intimistes. Chaque soir après mes séances, je patientais sa venue dans ma loge. Que j’aimais l’entendre murmurer compliments et louanges suite à mes sessions. Qu’il me les susurre au creux de l’oreille tout en me couvrant de baisers tendres. Et ses gestes habiles palpant mon corps sans retenue avaient le don de m’apaiser pour la nuit entière.
Cela faisait une éternité que je ne m’étais abandonnée à la luxure de la sorte. Aucune parcelle de ma peau ne fut épargnée par le passage de ses mains expertes, au doigté minutieux. J’en étais grisée, ivre de plénitude. Sa personne se révélait aussi fougueuse qu’imprévisible pendant l’acte charnel. Il menait ses assauts comme il écrivait ses pièces ; à base de mouvements spontanés, précis, tantôt langoureux tantôt enflammés mais toujours maîtrisés. Résultat, je m’en doute, de ses conquêtes passées. Amantes, muses, courtisanes… Toutes l’avaient forgé en lui confessant leurs secrets et fantasmes intimes qu’un homme de sa veine ne pouvait s’empêcher de découvrir puis d’expérimenter.
Dans ces moments d’échanges, où je sentais mon corps se régénérer et ma fleur palpiter, il me dévoilait de sa voix suave que jamais avant moi, il n’avait eu de partenaire si gourmande et m’assurait que j’étais l’unique femme, dont il jouissait présentement.
J’émettais de sérieux doutes face à cette confidence au vu des innombrables spécimens aux somptueux apparats qui lui rôdaient autour et qui me dardaient d’un regard empli de haine lorsqu’elles avaient le malheur de me croiser en sa compagnie. Dorénavant sur le parvis de l’opéra, on me voyait régulièrement suspendue à bras du beau maestro avant que nos chemins ne se séparent pour regagner nos logis respectifs.
La presse se délectait de capturer ce que les journalistes qualifiaient de « couple en vogue » et rédigeait des articles dignes de romans à l’eau de rose afin d’émoustiller les lecteurs sur notre relation. Dans ces moments d’interview, Luciano se révélait étrangement à l’aise.
Je me souviendrais notamment de cette fois où nous étions conviés à passer une entrevue chez une pointure de la presse. Assis autour d’une table basse, confortablement installés dans nos fauteuils respectifs, on nous servit le café ainsi que diverses mignardises. Les journalistes nous encerclaient et étudiaient le moindre de nos mouvements.
N’osant commettre d’impair, encore embarrassée à l’idée de me mêler parmi les hommes, surtout en si grand nombre, j’évitais de me mouvoir et conservais ma tasse entre mes mains.
À l’inverse, Luciano arborait une pose décontractée, avachi avec désinvolture sur son fauteuil. Il jouait la carte de l’ambiguïté, laissait planer le doute dans ses paroles et ne répondait jamais franchement, louvoyant comme un politicien en saupoudrant son discours d’un verbiage fleuri.
Par moments, il tournait la tête pour venir me contempler et m’accordait un sourire ravageur. En plus de cela, ce fin calculateur soucieux de son image publique m’affublait de gestes affectueux, clairement affichés à la vue de tous. À la fin de cet échange, il posa éhontément sa main sur ma cuisse et m’embrassa à pleine bouche devant nos interlocuteurs. Je fus terriblement gênée par cet acte auquel je ne m’attendais guère et encaissai cette ardeur avec une étrange aigreur.
Il me fallut plusieurs jours pour analyser cet emportement que je ne parvenais pas à comprendre et n’osais en parler au maestro. Peut-être avait-il eu un élan de folie ? ne cessais-je de me répéter. Pourtant, à chaque entrevue ou annonce publique, il réitérait ces marques pulsionnelles, et ce, avec une insistance croissante qu’elles en devenaient presque forcées, violentes.
Humiliée par son comportement en société, si diamétralement opposé à celui qu’il avait dans l’intimité, je voulais lui faire part de cette douleur qu’il m’infligeait. Car je ne pouvais endurer davantage le supplice d’être à ce point rabaissée par quelqu’un qui, dans l’ombre, demeurait doux comme un agneau. J’avais la très amère impression qu’il se jouait de ma personne, de n’être qu’une poupée charnelle dépourvue de sentiments et si aisément remplaçable.
Un soir, alors que j’étais assise devant ma coiffeuse, Luciano me rejoignit dans ma loge. À pas de velours, il s’avança vers moi et m’aida à délacer le corsage de ma nouvelle robe de danse pour me permettre de me changer afin que je me mette tout à mon aise. Le laçage était serré à l’extrême, manquant de m’étouffer. Les nœuds déliés, il libéra ma poitrine de cette cage de tissu et commença à palper la chair ferme de mes seins.
Contrairement à d’habitude je ressentis un frisson désagréable qui fit hérisser mes poils et figea mes muscles. Me voyant peu disposer à m’offrir à lui, il s’arrêta subitement. Il se baissa à ma hauteur et aperçut mes larmes discrètes.
— Que se passe-t-il ? s’enquit-il d’une voix hésitante.
Il posa une main sur ma joue et la massa tendrement, capturant les gouttes ruisselantes.
Ne pouvant plus garder ce problème pour moi, je me jetai à l’eau et lui expliquai mes craintes. Au fil de mes révélations, je voyais son visage se rembrunir mais à aucun moment il ne m’interrompit pour me faire part de la moindre objection. Au contraire, il acquiesçait subtilement à chaque point énuméré. Dès que j’eus terminé de cracher les reproches que je lui faisais, et ils étaient devenus assez nombreux finalement, Luciano se leva sans un mot pour aller s’asseoir sur le canapé.
Un long silence s’installa. Puis, contre toute attente, il m’octroya un regard si triste que j’en fus totalement désarmée. Il poussa un soupir et se racla la gorge.
— Tout ce que vous me reprochez est vrai Hannah, finit-il par avouer, et je m’en veux d’apprendre que cela vous fait souffrir. Ce n’était pas le but de la manœuvre. Je m’en excuse. Et le dernier point est terriblement juste, hélas ! Je ne me donne pas à vous publiquement par gaîté de cœur. Si ça ne tenait qu’à mon fait, jamais je ne me permettrais de vous toucher de la sorte. J’ai trop de respect pour votre personne ainsi que pour la mienne.
Il m’avoua cela si franchement que je crus défaillir. Le souffle court, je sentis mon estomac se nouer et mon cœur se serra dans un étau d’acier.
— Pourquoi faites-vous cela dans ce cas ? l’interrogeai-je d’une voix à demi étranglée.
Il se renfrogna et poursuivit ses explications. Incrédule, je plaquai mes deux mains contre ma bouche et l’observai de mes yeux grandement écarquillés. Je compris alors que ces gestes publics n’étaient en rien réalistes ou intentionnels. Ils relevaient seulement de la profonde mascarade qu’il mettait en œuvre pour me préserver, tant moralement que physiquement. En effet, sans qu’il ne me le dise, Luciano tentait de me protéger depuis plusieurs semaines déjà et prêchait abhorrer ce genre de stratagème qu’il qualifiait aussi perfide que fourbe. Il souhaitait que je rayonne et espérait qu’en me gardant auprès de lui et en me témoignant d’une myriade de marques affectueuses, notre couple d’apparat saurait piquer l’intérêt des curieux. Il voulait pousser les citoyens à s’attacher à ma personne, encore inconnue du monde.
— Les producteurs ne croient nullement en vos talents, me confia-t-il, et vous jugent avec tant de médiocrité qu’ils espèrent pouvoir se débarrasser de vous à la moindre erreur commise. Pour les forcer à vous garder et pour que vous puissiez avoir ce rôle qui vous revient de droit, il me faut vous rendre attrayante aux yeux du public. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour vous permettre de rester. Je ne m’attendais pas à ce que cela vous chagrine et vous blesse. Je voulais juste éviter de vous tourmenter en gardant cette information pour moi. Car je sais qu’elle pourrait vous déstabiliser plus que de raison et je ne souhaitais pas que cela soit le cas. Vous avez déjà fort à faire, il aurait été fâcheux que vous soyez perturbée par cette épée de Damoclès qui trône continuellement au-dessus de votre tête.
Après un temps de réflexion, je me levai pour aller le rejoindre sur le canapé. J’avais les muscles tremblants face à ces annonces. Arrivée à ses côtés, je m’effondrai dans ses bras et l’enserrai si fort que je manquai de l’étouffer. Je sentais la paume de ses mains glisser lentement le long de mon dos, effectuant de langoureux va-et-viens. J’aimais quand il me cajolait de la sorte. Des gestes doux, dépourvus de tout intérêt sexuel. Dès que je fus suffisamment sereine, il me précisa, non sans flatteries, qu’il fallait amadouer les foules. Il nous fallait titiller les pulsions primitives de ces mâles en rut et que je devienne attachante dans le cœur tendre des femelles. Puis il insista vivement sur le fait qu’il n’effectuait pas cela par intérêt personnel mais uniquement pour que moi, miss Hannah Wagner, puisse continuer sur ma lancée et étinceler parmi les étoiles que je m’apprêtais à rejoindre.
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Chapitre 42 : A la fin du camp d'entraînement Quelques jours plus tard, nous nous…
Chapitre 350 : Morceaux (2) Prihi a incarcéré Puharen pendant la nuit, et a tué…
Chapitre 331.5.4 : Bataille Finale 4 (Braves petits de la contre-attaque) Commentaire de l’auteur :…
Chapitre 41 : Une nuit au clair de lune Au loin, si j'écoutais attentivement, je…
Chapitre 4 - Les gazouillis du rossignol Les sept semaines qui suivirent furent éprouvantes ;…
Épisode 5 : CitoyennetéChapitre 70 : Évaluation des progrès (4) Quelqu'un a dit : « Je n'y…