LES MONDES ERRANTS – Chapitre 70

Chapitre 6 – Les deux divas

Les premiers journaux où nous étions en gros titres parurent. J’eus également droit à des entrevues privées ainsi qu’à des demandes de sessions photographiques plus osées. À présent, on me demandait clairement de m’exposer à demi dénudée, sous des poses aguichantes ou vêtue de tenues affriolantes, offertes gracieusement par le journal qui m’octroierait l’article. Je déclinai vivement sous le regard exaspéré et réprobateur de mes supérieurs qui, s’ils le pouvaient, me pousseraient dans la gueule du loup afin que je sois croquée. Ils n’hésiteraient pas à vendre leur nouvelle pouliche au plus offrant dans l’espoir d’obtenir une poignée de couronnes supplémentaires pour mes services prodigués.

Les articles parus apportèrent leur lot de courtisans. Dorénavant, lorsque je me baladais dans les rues de la capitale, vêtue d’une tenue décontractée, donc peu reconnaissable aux yeux du monde, j’entendais par moment des chuchotements et conciliabules. Tantôt complimentée tantôt critiquée, j’étais devenue un de ces objets intrigants qu’il fallait avoir eu l’honneur de côtoyer au moins une fois dans sa vie. Quand je repérais mon nom parmi la foule, je compris que les gens commençaient à esquisser un portrait de ma personne. Malheureusement, celui-ci se révélait peu fidèle et biaisé au vu des citations déformées colportées par la presse.

Suite à cela, des hommes de tous âges et de toutes professions commencèrent à m’envoyer des lettres et des bouquets somptueux que je disposais dans ma loge pour la décorer. Des boîtes de friandises aussi onéreuses que les chaussures que je portais au pied trônaient sur ma table basse. À chaque fin de répétition, je les dégustais sur mon divan tout en attendant que mon amant vienne céans. Les cerises confites et les bouchées de chocolat fourrées de liqueur étaient ce que j’appréciais le plus. En revanche, cette nouvelle notoriété emportait avec elle un contrecoup beaucoup plus amer.

En effet, l’émulation envers ma personne devenait telle que certains hommes entraient dans des discours enflammés. D’autres, plus audacieux, attendaient sagement sur le parvis de l’opéra dans l’espoir que je les choisisse pour me raccompagner à mon logis. Ces derniers me tendaient dignement leur main afin de m’alpaguer en toute galanterie tout en m’adressant un sourire complaisant.

Au début, cela m’amusait d’être ainsi convoitée. Ces hommes propres sur eux et vêtus de leurs élégants costumes de dandy m’abordaient humblement. Ils avaient des manières plaisantes qui me mettaient aussitôt en confiance. Mais lorsqu’en deux soirs pratiquement consécutifs je sentis la main sournoise de ces cavaliers s’engouffrer sous ma robe sans que je le voulusse, le malaise et la crainte me gagnèrent.

Saisie de peur à l’idée d’être dévorée par ces loups affamés, je pris mon courage à deux mains et exigeai devant mes supérieurs une navette privée pour rentrer en toute sérénité. Je les menaçai de démissionner si cette demande ne m’était pas accordée. D’abord réticents, ils finirent par céder avec rechignement, ne désirant pas perdre leur éventuelle future poule aux œufs d’or, « le roitelet » comme ils m’appelaient parfois. En contrepartie de ce service, je devais au moins me montrer gentille et avenante envers certains prétendants, des officiers et de riches personnalités principalement. Je détestais ces hommes des hautes sphères qui, auréolés d’argent et de pouvoir, s’octroyaient la possession de toute chose qui savait les intéresser.

Diable que je détestais cette dégradante proposition ! Je me sentais dépossédée de mon corps et de mes convictions pour ne devenir qu’une courtisane de petite vertu. Honteusement, j’acceptais seulement un baiser dans le cou ou une accolade qui me hérissait l’échine chaque fois que je percevais le membre proéminent de ces hommes se heurter contre mon bassin.

Mais le pire était la rancune de mes pairs qui, piqués au vif dans leur vanité, me traitaient ouvertement de tous les noms d’oiseaux du répertoire. Parmi ces regards qui m’étaient adressés, empreints majoritairement de haine et de frustration, un seul me donnait la force et le courage de continuer dans ma quête. Car dans ce climat hostile, j’avais gagné une alliée de l’ombre, d’une préciosité égale à celle de Luciano ; madame Olivia Hofmann.

Madame était la seule qui, dans cette sphère couverte de paillettes dorées, était apte à comprendre véritablement ce que je ressentais. La seule qui, sous mon sourire de façade, savait y déceler mon désarroi, le doute qui m’assaillait et le profond dégoût que j’éprouvais envers ces choses répugnantes que l’on me forçait à exercer quotidiennement.

Pour l’avoir vécu bon nombre de fois avant d’être mariée contre son gré, madame Hofmann me donna tous les conseils qu’elle avait pu acquérir au fil des ans de célibat. Auprès d’elle, je parvenais à prendre du recul, à analyser la situation autrement que par mon simple point de vue. J’en vins ainsi à me prémunir de tout danger. D’abord, elle était une oreille attentive puis elle devint une confidente. Et maintenant je pouvais affectueusement la qualifier d’amie-rivale. Puisqu’il m’était impossible d’assister à ses performances sans éprouver cette jalousie maladive qui me faisait la rendre antipathique dès lors que son pied foulait le sol de la scène.

Cette présence amicale, généralement bienveillante, témoignait d’une personnalité sage malgré son arrogance et son désir de supériorité.

Les fins de semaine, nous nous retrouvions pour flâner ou nous balader dans les parcs et les beaux quartiers, accoudées l’une l’autre, joliment apprêtées. Les badauds venaient nous aborder pour nous assaillir de questions ou prendre nos autographes. La bouche peinturlurée d’un rouge à lèvres pourpré, madame embrassait les mouchoirs pour y imprimer l’empreinte de ses lèvres. Elle rendait leur flanelle en minaudant et acceptait par moments une accolade gentiment demandée par ces messieurs éperdus d’admiration.

Pour cela, elle les triait sur le volet. Elle repérait de loin ses cibles, de jeunes sots si simples à ferrer, puis laissait la magie de ses charmes opérer. Grâce à cela, elle réussissait à obtenir des faveurs ; souvent une entrevue ultérieure ou une invitation à dîner. À leur départ, elle se penchait vers moi et gloussait devant la crédulité de ses proies qu’un rien aguichait. Elle était une fieffe prédatrice, une harpie féroce tout aussi impitoyable que la gent masculine qui dominait les hautes sphères de la Nation.

Je souriais en la regardant faire. La diva ne semblait pas encline à me céder sa place au sommet. J’avais gagné cette place pour ce rôle mais sa présence dans tout un foisonnement de représentations annexes la laissait, pour un bon nombre d’années encore, trôner en toute majesté dans ce prestigieux opéra. Confidente avide de partager ses petits secrets, elle me détaillait les artifices à adopter, les répliques à rétorquer, les erreurs à éviter…

Ce fut à ce moment-là que je compris pleinement les enjeux de ma position. Si j’avais su tantôt tout ce à quoi je m’exposais en acceptant ce rôle jamais, je pense, je n’aurais pris la responsabilité d’endosser un tel fardeau. Les sacrifices pouvaient être considérables et la chute brutale. Une chance que je fusse sous le chaperon de cette femme d’influence. Ou du moins, une femme ayant eu le nez fin d’épouser un haut dignitaire de l’empire pour lui permettre d’étinceler en dehors des frontières de la scène et de l’opéra.

Je m’aperçus sitôt de ce privilège lorsque, lors d’une promenade dans les quartiers institutionnels, nous passâmes devant l’écrasant palais impérial. Je n’aimais guère cet endroit qui m’oppressait et me glaçait le sang. Mais ne voulant pas froisser madame, je la suivis sans rechigner. Derrière les hautes grilles noires, des miliciens et cavaliers en costume d’apparat répétaient leurs sempiternelles parades. La férocité de leur regard, la carrure de leur corps et la vue de leurs armes pendant à leur ceinture me donnaient la chair de poule.

Anxieuse à la vue de ces soldats, je commençai à me frotter les mains et redressai la tête pour y contempler ce ciel orangé, de teinte sanguine. Je vis en haut de ce palais immaculé, à la façade rythmée par de larges colonnes, l’imposant drapeau national. L’étendard flottait vigoureusement à la brise, claquant au gré des bourrasques. Un aigle bleu sombre aux ailes éployées y figurait sur un fond lilial. La tête de profil et les serres bien visibles, il crachait de sa gueule trois gerbes de flammes. Cette vision me heurta, je n’aimais pas la symbolique de ce redoutable rapace qui ne ressemblait que trop bien à l’empereur lui-même.

Tout en longeant les grilles du domaine, des miliciens vinrent nous aborder. Leur regard suffit à me faire comprendre que nous n’étions pas les bienvenues céans. L’un d’eux nous sermonna ; il nous fallait faire demi-tour au plus vite au risque de représailles si nous nous entêtions.

Je ne compris pas le pourquoi d’un tel emportement à notre égard et serrai par réflexe le bras de madame Hofmann. Diplomate, la grande diva leur accorda un sourire empli de complaisance et porta une main à son cœur pour leur assurer qu’elles repartaient sur le champ sans faire d’esclandre. Courroucé par son attitude empreinte de sarcasme, le meneur commença à s’emporter. Madame le regarda sans sourcilier, un fin sourire esquissé sur ses lèvres.

Cet outrage eut le don d’énerver cet homme d’âge mûr et la tension monta d’un cran. Il vociféra un flot de paroles cinglantes et effectuait de grands gestes qui me faisaient me recroqueviller davantage tant je craignais qu’il en vienne à nous cogner. Avec sa stature musclée, une seule claque assénée d’un revers de la main suffirait à nous assommer pendant une semaine. Pourtant, madame ne semblait guère impressionnée et se contentait de l’observer d’un air las. Il s’apprêtait à la frapper lorsque l’un de ses collègues accourut et intervint pour lui ordonner de se calmer ex abrupto et de nous laisser partir sans aucune forme de procès.

— Veuillez-nous excuser pour cela madame Hofmann, dit-il en s’inclinant poliment, mon camarade ne pensait pas à mal. Il ne vous avait malheureusement pas reconnue, hélas !

Il se força à sourire. Les traits de son visage se déformèrent, le faisant paraître à une gargouille.

— En espérant que ce fâcheux incident ne parvienne pas aux oreilles de votre mari, ajouta-t-il d’une voix doucereuse.

— C’est fort aimable à vous, répondit-elle avec condescendance, je veillerai à scotomiser ce fait pour le moins fâcheux comme vous le dites si bien. Il serait bien malaisé d’ébranler l’image de l’autorité de notre noble Ausztracia.

Le soldat s’inclina à nouveau et fit un geste de la main pour nous intimer à partir. Nous fûmes escortées par quatre cavaliers. Mon cœur tambourinait à chacun de mes pas. Je regardais droit devant moi, incapable de tourner la tête pour observer notre cohorte. Nerveuse, je continuais de crisper mes doigts contre le bras de ma rivale.

Nous traversâmes le parc pour regagner les boulevards en pleine effervescence où des fiacres par dizaines circulaient sur la chaussée à un rythme effréné. Le cahot des roues et les sabots ferrés claquaient au sol dans un bruit sourd, conjugué aux martèlements des coups de fouet et au tumulte des discussions annexes. La capitale était animée, comme chaque soir aux heures de pointe. Des gens buvaient un verre à la terrasse des cafés, admiraient les vitrines ou rentraient des courses, les bras chargés de leurs paquetages. D’autres se postaient à leur fenêtre et fumaient calmement.

Nous nous frayâmes un chemin dans ce ballet de riverains qui gesticulaient en tous sens. Je m’aperçus que je tenais encore le bras de madame. J’ôtai ma main et m’excusai en voyant l’empreinte de mes doigts greffée sur sa peau.

— Que s’est-il passé ? parvins-je à articuler une fois la pression retombée.

Madame émit un pouffement et m’expliqua d’une voix mielleuse que notre accoutrement n’était pas approprié pour nous rendre en ce genre d’endroit. Je nous scrutai à la hâte et remarquai que nous ne portions pas de manches pour couvrir nos épaules et que le bas de notre robe s’arrêtait au niveau des mollets, là où la limite de la décence la fixait aux chevilles. Vêtues ainsi, nous étions qualifiées comme des filles de joie et notre présence en ces lieux était donc parfaitement indésirée pour éviter de choquer la foule alentour.

Après cette escapade riche en émotion, je regagnai mon logis et passai l’étendue de ma soirée en solitaire. Je jouai avec mon chien et le bichonnai. Le dimanche, pour tuer le temps, j’allumai mon gramophone nouvellement acheté et laissai la musique envahir ma pièce ; nocturnes, symphonies, ballets… J’avais choisi tout un panel de disques pour égayer cet espace morose, ne supportant plus le silence latent qui faisait grimper mes élans d’anxiété.

Sur ces arias, je m’amusais à danser, à virevolter sans crainte d’être aperçue ou jugée. Puis, une fois épuisée, je me mis au lit afin que le sommeil me cueille, attendant le lundi avec la folle impatience pour revoir mon amant.

Luciano demeurait régulièrement à mes côtés, du moins en semaine seulement. Plus le temps passait, plus je voyais luire dans ses yeux un tout autre éclat ; plus sincère qu’un simple regard passionné empli de désir charnel. Je me demandais parfois si lui aussi n’éprouvait pas quelque attachement plus profond à mon égard. J’espérais de tout cœur que, parmi toutes les déclarations enflammées que je recevais, la sienne me parvienne également.

Dans cet amoncellement de missives, elle serait la seule que j’accepterais sans l’ombre d’une hésitation. Toujours fidèle à ses convictions, il faisait preuve de probité. Il m’assurait ne pas côtoyer de près d’autres oiselles, ne pas avoir goûté les lèvres ou pourfendu le fruit d’une autre pour se réserver qu’à ma seule présence.

Ces confidences m’émurent et je me laissais volontiers transportée dans cette liaison si particulière, d’une intensité inégalée. Au vu de la personnalité de mon amant, celle-ci risquait de se terminer un jour prochain ; une fois la pièce achevée et une nouvelle muse trouvée. En attendant, je savourais avec délice cette relation idyllique, cette parenthèse de bonheur qui donnait un sens à ma vie. Elle me rendait étrangement vivante et me conférait une stabilité non négligeable dans ce monde orageux où, hormis les sentiments que j’éprouvais pour cet homme, tout était incertain.

Chapitre Précédent |

Sommaire | 

Chapitre suivant |

Vindyr

Recent Posts

Reincarnated Mage With Inferior Eyes chapitre 43

Chapitre 43 : Partir de chez soi Je m'appelle Abel et je suis un mage…

17 heures ago

Tour des Mondes – Chapitre 406

Merci aux donateurs du mois pour la Tour des Mondes ! ! Max la castagne…

2 jours ago

The Novel’s Extra – Chapitre 351

Chapitre 351 : Morceaux (3) [Paris, France] La barrière qu'Astaroth avait érigée autour de Madrid…

6 jours ago

Kumo Desu Ga, Nani Ka ? – Chapitre 331.5.5

  Chapitre 331.5.5 : Bataille Finale 5 (Les petits tracas d’un héros de second plan) Commentaire…

6 jours ago

Reincarnated Mage With Inferior Eyes chapitre 42

Chapitre 42 : A la fin du camp d'entraînement Quelques jours plus tard, nous nous…

1 semaine ago

LES MONDES ERRANTS – Chapitre 69

Chapitre 5 - La machination À partir de ce jour, mes rapports avec le maestro…

1 semaine ago