Chapitre 7 – Coup de poignard
Il faisait incroyablement beau en ce samedi matin de début mai. N’ayant pas eu l’opportunité de jouir d’un brin de liberté depuis des jours, je décidai de m’accorder un moment de flânerie. Je me levai assez tôt et, une fois habillée, me munis d’un panier d’osier et partis me rendre à pied en plein cœur de la capitale. Je souhaitais profiter de l’ambiance festive si caractéristique des jours de marché, sous un climat d’ensoleillement, doux et agréable. Je pris soin d’emmener mon cher Walf lors de ma promenade. Pauvre animal, il est vrai que je te néglige beaucoup ces derniers temps ! Pardonne-moi de me montrer si monstrueuse maîtresse. Mon bichon adoré ne semblait pas m’en tenir rancune et parut tout heureux alors que je me baissai pour attacher la laisse à son collier rouge flambant neuf. Il tournait en rond et jappait d’impatience, faisant frémir sa queue touffue.
Vêtue d’une simple robe de saison, sans ornement ni fioritures, j’arpentais les avenues, louvoyant entre les arbres taillés au carré et les rangées de bancs. Au fur et à mesure que je me rapprochais du centre, je passais devant des maisons de plus en plus majestueuses et imposantes.
Arrivée au marché, je déambulais entre les étals et les boutiques annexes, situées sous les rangées d’arcades. Je glissais mon regard sur les grandes tablées de légumes et de fruits savamment triés. Leurs formes variées et leurs couleurs chatoyantes attiraient mon œil. Aguichée par ce spectacle visuel, j’achetai mes vivres pour la semaine, dirigée par les conseils du vendeur qui ne manquait pas de vanter la qualité exceptionnelle de ses produits vendus bien plus cher qu’ailleurs.
Puis je passai devant un stand de laitages où les aliments, d’un blanc immaculé allant jusqu’au jaune tranché de taches brunes, étaient soigneusement achalandés dans des plateaux de porcelaine. Je fus tant charmée par ces denrées que je m’empressai de sortir à nouveau ma bourse, à présent bien garnie, et payai mon lait ainsi qu’un duo de fromages de brebis et un pot de crème. Jusqu’à il y a une poignée de mois à peine, jamais je n’aurais pu m’offrir le luxe de consommer régulièrement ce genre de produits si inabordable pour un budget jadis comme le mien. J’avais pris plaisir à porter ces denrées à mon palais lors de mes invitations à dîner que je reçus en grand nombre ces dernières semaines. Je compris alors la délectation suprême d’avaler un morceau de cette pâte molle et goûteuse, mariée à la mie aérienne d’une miche de pain blanc et d’un verre de vin millésimé à la teinte grenat. Ces mets nouveaux apportèrent leur farandole de délices, tant gustatifs que visuels. Je me sentais avide de découvertes. Je voulais explorer chaque parcelle, chaque petit bout, que mon infime ascension, tant sociale que financière, me permettait d’acquérir.
En songeant à mes repas à venir, l’image de maestro Davore m’apparut. Je n’avais jamais eu l’opportunité de l’inviter chez moi depuis cette fameuse première nuit. Pas même pour déjeuner en ma compagnie, en toute tranquillité dans mon appartement. Pourquoi ne pas lui proposer une invitation pour ce soir, ou même demain, à l’occasion du déjeuner ? Je savais qu’il habitait non loin d’ici, à quelques rues seulement ; ç’aurait été trop bête de ne pas envisager un détour pour lui rendre une petite visite inopinée. Décidée, je jetai une œillade en direction de l’horloge de la mairie et vis qu’il était plus de dix heures.
Il doit certainement être debout et encore chez lui ! songeai-je. Je crois me souvenir qu’il passe ses fin de semaine cloîtré dans son bureau à écrire, lire ou composer. Il ne sort que pour les impératifs.
Après avoir acheté tout ce qu’il me fallait pour un potentiel repas en tête à tête digne de ce nom, je bifurquai et pris la direction de son allée. Subjuguée par la beauté architecturale, je manquai de bousculer un passant, effleurant sa main du pan de ma robe. Le jeune homme, un de ces messieurs de la haute société aux allures de pingouin, me darda d’un air courroucé. L’expression de son visage glabre se mua pour me dévisager avec gourmandise.
Je lui répondis d’un sourire malhabile, entortillant par réflexe une mèche de mes cheveux autour de mon doigt. M’a-t-il reconnu ? pensai-je bêtement. Mais cette pensée fut aussitôt balayée lorsqu’il ouvrit la bouche et commença à me parler d’une voix pateline :
— Charmante ! pour quelle maison travaillez-vous jolie tourterelle ? Vous êtes bien mignonne et vu que vous n’êtes pas farouche, j’en déduis que c’est vous qui effectuez des petits services annexes dans le quartier ? s’enquit-il en m’adressant un clin d’œil complice. Si tel est le cas je serais ravi que vous me les offriez moyennant quelques couronnes. Je n’habite guère loin et mes parents ne sont pas présents, nous y serons tout à notre aise.
Prenant conscience qu’il se méprenait, mon visage s’empourpra instantanément et mes yeux s’écarquillèrent. L’impertinent garçonnet se pinça les lèvres et fit un léger hochement de tête avant de s’excuser pour ce malentendu. Il rentra sa tête dans les épaules et poursuivit sa route sans se retourner tandis que je demeurai un moment immobile et gloussai. Je ne savais trop si j’étais offusquée par cette proposition outrancière ou si, au contraire, je devais être flattée d’avoir su plaire de manière si simple et naturelle à un garçon de mon âge. Et un nanti s’il vous plaît !
On aboya à mes pieds. Intriguée, je repris conscience de mon environnement et baissai les yeux vers Walf qui paraissait s’impatienter de rester sans bouger au milieu du trottoir. Je lui souris et continuai mon chemin.
Le numéro soixante-treize s’afficha en grosses lettres à l’entrée d’un portail. Curieuse, j’examinai la boîte aux lettres et lus l’inscription en toutes lettres : « Monsieur/maestro Luciano Sylvio Davore. »
Alors que je franchissais le seuil de sa propriété, je m’arrêtai, prise subitement d’un doute. Avais-je le droit de me présenter chez lui sans m’être annoncée au préalable ? Confuse, je voulus faire demi-tour mais vis que quelqu’un, dissimulé dans l’ombre d’une fenêtre voisine, m’observait. Il s’agissait, d’après ce que je pouvais discerner, d’une dame d’un âge avancé aux airs de vieille chouette. Un fin voilage gris dissimulait une partie de sa face, la rendant étrangement inquiétante.
Je fus prise d’un frisson. Je m’imaginais que ce genre de personne ne manquerait pas d’enquêter suite à ma venue. Ne pouvant plus reculer, j’inspirai et posai mon index sur la sonnette. Je sonnai une première fois et patientai un moment sans que rien ne se passe. J’hésitai puis effectuai une seconde tentative. Un bruit de fracas suivi de craquements de pas sur un parquet se firent entendre.
La porte d’entrée s’ouvrit et je vis devant moi la silhouette du maestro dont la gêne apparente se trahissait sur son visage. Il blêmit en m’apercevant et s’avança légèrement en entrebâillant la porte derrière lui. Je fus choquée de le voir ainsi, comme embarrassé par ma présence indésirée. Les cheveux ébouriffés, il était dans une tenue des plus décontractées avec cette chemise blanche enfilée à la va-vite, déboutonnée. Des gouttes de sueur perlaient sur son front.
— Hannah ? Que faites-vous ici ? s’étonna-t-il.
Il me regarda puis scruta les environs avec nervosité. Je baissai la tête, ne pouvant m’empêcher de capturer une pointe de malaise dans sa voix.
— Je voulais simplement vous inviter à déjeuner chez moi demain, me justifiai-je, à condition bien sûr que vous ne soyez pas trop occupé.
Le voyant hésiter, je regrettai immédiatement ma proposition. Quelle idiote je pouvais être parfois ! Un silence s’installa où les secondes paraissaient durer des heures. Alors qu’il s’apprêtait à me répondre, une voix féminine résonna derrière lui. J’étais décontenancée et m’immobilisai. Avais-je bien entendu ce que cette voix aux accents de suavité venait d’énoncer ?
— Ce n’est pas ce que vous croyez, Hannah ! se justifia Luciano en pâlissant, avant que la voix ne relance à nouveau « Ô mon chéri, viens donc me rejoindre ! Je t’attends ! »
Je ne sus alors qui de lui ou de moi fut le plus abasourdi en cet instant. Mais avant qu’il ne justifie le moindre fait, je tournai les talons et m’enfuis.
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