Chapitre 8 – Dépression
Dire que je vivais un enfer n’aurait été en rien exagéré. Ces cinq mois de relation si étroitement liée et complice avaient signé les meilleurs moments de mon existence. J’étais si heureuse, malgré les affres et les incertitudes dans ces temps de dur labeur et d’angoisses perpétuelles.
Dans cette soif de curiosité ignoble, je tentais de deviner à qui pouvait appartenir cette voix langoureuse empreinte de niaiserie. Je voulais me faire une image de cette impertinente pouliche. Dussé-je souffrir pour cela, j’esquissai un portrait mental de celle que je voudrais qualifier de catin. J’imaginais une dame en tout point semblable à madame Hofmann. Une grande femme aux yeux de biche, au cou rehaussé de parures et au visage peint avec une indécente élégance.
Le soir venu, toujours en pleine déréliction, je désirai me rendre à nouveau là-bas pour exiger de plus amples explications. Mais mon corps amolli n’en avait pas la force. Je demeurais allongée, les yeux clos.
Il faut que je retourne là-bas, qu’il s’explique ! Qu’il se justifie, s’excuse, se jette à mes pieds ! Pourtant, je n’en avais pas le courage. Je ne voulais pas retourner dans cette avenue, me montrer à la vue de tous. La vieille dame avait dû être témoin de la scène et n’aurait pas manqué de faire part de son opinion à ses voisines. Ces commères devaient cancaner vis-à-vis du spectacle pitoyable auquel leur amie avait assisté en première loge.
Je passais donc l’entièreté de mon dimanche à ruminer mon infortune, me traînant mollement de mon fauteuil jusqu’à mon lit. Je ne me levais que pour nourrir mon bichon ou pour assouvir mes besoins naturels. Je demeurais prostrée, mangeant peu, incapable d’ingurgiter ne serait-ce qu’un bout d’aliment tant mes tripes étaient broyées.
La solitude me pesait, enveloppant mes frêles épaules de sa lourde masse. Avachie sur mon divan, débraillée, je tuai les heures en faisant défiler sur mon gramophone des musiques aux teintes tristes pour épouser le mouvement de mes sanglots. Le violoncelle et les violons prenaient possession de mon salon, alternant parfois avec le tintement lugubre de touches de piano. Et Walf, petit compagnon fidèle, paraissait comprendre les déceptions de sa maîtresse tourmentée.
Une autre idée me vint à l’esprit ; celle de retourner dans mon village natal situé au fin fond de la campagne, pour y rejoindre mes parents le temps d’un séjour. Cela devait faire pas loin de quatre ans que je n’avais pas éprouvé cette envie si incongrue. Retrouver les plaines verdoyantes et les vastes champs, parcourir les bosquets, sautiller par-dessus les ruisseaux, me baigner dans le lac. Ou encore entendre les hymnes des oiseaux, le chant crépusculaire des grillons et grenouilles de notre étang. Je voulais me pelotonner sous cet amas de couvertures rêches et miteuses, lovée dans un fauteuil au coin du feu où le bois léché par les flammes craquait.
Je voulais voir ma mère. Prendre dans mes bras rien qu’une fois cette dame usée par la vie, à la peau flétrie et au dos voûté. Je voulais lui parler de mes peines, de mon chagrin, de cette solitude qui me broie et m’oppresse.
Bien sûr, elle ne comprendrait pas et m’écouterait d’une oreille en sirotant son verre de vinasse, celui qui tache la nappe à carreaux et laisse sur les lèvres une auréole violacée. Je lui raconterais tout, pleurant à moitié tout en mangeant une portion de riz au lait ou bien des madeleines qu’elle savait si bien cuisiner. Puis après avoir vidé mon sac, elle se lèverait pour retourner voir mon père dans le salon. Monsieur serait dans son fauteuil, le regard dur, concentré sur son journal. Il lisserait la grosse moustache noire présente sur cette mâchoire aussi carrée que celle d’un bœuf. Il lirait scrupuleusement les résultats des paris hippiques du jour pour savoir s’il avait fait fortune en jouant au turf. Chaque vendredi, il allait au troquet du coin et avait pour coutume de miser une couronne sur le cheval favori du moment.
Je m’en irais les rejoindre, me plaçant sur un siège assez éloigné de celui de mon père et si possible en dehors de son champ de vision. Monsieur n’était pas un tendre, bourru de nature. Il voulait un fils pour reprendre la ferme et l’aider dans les tâches quotidiennes. Mais par malchance, maman lui avait donné une unique fille, et pas des plus épaisse. Ne pouvant espérer d’autres enfants qui ne venaient point, monsieur finit par me confier une partie de sa besogne : semer, labourer, récolter, nourrir les bêtes, changer leurs paillages, ramasser les œufs, puiser l’eau et laver le linge dans la rivière en plein hiver, quérir le médecin… tout me fut confié et rien ne me fut épargné. Ajouter à cela ma scolarité, je n’avais que très peu de temps pour moi.
Temps que je passais à étudier mes leçons car monsieur n’aurait jamais accepté que je sois médiocre à l’école. Être dans les premières, voilà ce qui m’était imposé pour ne pas me recevoir une raclée à la fin du trimestre. Lui répondre pour m’excuser ou pour rétorquer ? Une autre gifle m’était assénée, faisant virer ma joue au rouge.
Et pour m’aider à progresser, soucieux de me voir exceller, monsieur venait parfois dans ma chambre pour me faire réviser. Il me hurlait dessus de sa voix caverneuse, enrouée par le tabac, afin que je les assimile. Il brandissait son bras en guise de menace si je ne parvenais pas à trouver les réponses à ces questions ou si j’avais l’audace de lui demander de répéter. Des roustes ? J’en ai reçu des centaines. Cela aidait à grandir paraît-il ! Car les caresses et les baisers auraient été trop tendres et inappropriés en ce lieu reculé du monde. Rares étaient les fois où il m’accordait un baiser ou une tape amicale à l’arrière du crâne, les seules marques d’affection dont ce rustre était capable à mon égard.
De plus, je me sentais étrangère dans ce microcosme. Je rêvais d’une vie de lady, d’élégance et de raffinement comme ces femmes que j’apercevais de temps à autre dans les publicités de journaux vantant les mérites de savons, parfums et autres cures amincissantes. J’étais une tourterelle perdue au milieu des pigeons qui chantait et dansait dans les champs sans personne pour l’observer.
Le pire demeurait chaque dimanche quand je me rendais à la messe en compagnie de maman. Sur le parvis de l’église, j’observais d’un œil noir ces jeunes filles endimanchées. Je jalousais ces camarades qui tenaient entre leurs mains une poupée, se baladaient avec leur jolie robe à froufrou ou croquaient leur morceau de brioche garnie de crème. Lorsqu’elles passaient devant moi sur les bancs de l’église, je me retenais de leur faire un croche-pied pour les voir trébucher et pleurer. Sans les connaître, je les détestais. Elles étaient si bien apprêtées avec leurs socquettes à dentelles, leurs souliers vernis et leurs rubans qui pendaient à leurs cheveux brossés. Alors que moi je devais me contenter de cette vieille robe raccommodée aux motifs délavés et de sabots de bois qui me cloquaient les pieds.
Finalement, je n’étais pas si différente de mes collègues actuels. Maman s’était toujours demandé d’où me venaient cette préciosité innée et ce goût pour les choses curieuses. Était-ce l’héritage de mon arrière-grand-mère qui provenait de la ville ? Personne n’en savait rien. Et mon père se moquait éperdument de connaître la réponse ou de savoir « ce que je fichais de mon temps libre » tant que le travail était fait en temps et en heure.
Quand j’avais commencé à côtoyer les garçons, d’abord en badinant puis en m’éclipsant dans un coin pour jouir d’un moment plus intime en leur compagnie, je m’étais souvent demandé comment mes parents eux-mêmes s’étaient rencontrés. S’aimaient-ils ou bien leurs parents les avaient-ils unis pour laisser leur famille prospérer ?
Les paysans étaient éternellement surmenés. Avaient-ils le luxe de songer à l’amour et à ce concept pourtant primordial dans la vie de nous autres humains, animaux sociaux ? Ou alors n’était-ce le lot que de la bourgeoisie ou des jeunes âmes de mon âge ? Lorsque j’avais appris qu’ils s’étaient mariés parce que mon père avait malencontreusement engrossé maman hors mariage alors qu’ils n’avaient même pas dix-huit ans, ces jeux charnels m’épouvantèrent car je refusais de subir le même sort que mes géniteurs. Si je devais m’offrir de nouveau à un homme, ce serait à un citadin habitant loin, très loin d’ici… et j’en souffrais aujourd’hui.
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Merci aux donateurs du mois pour la Tour des Mondes ! ! Charles // Max…
Chapitre 96 : La mauvaise fin d’un complot et des plans pour le futur « Nous avons…
Chapitre 353 : Le nom final (1) Sous le ciel sombre, des vagues de sang…
Chapitre 331.5.7 : Bataille finale 7 (Point de vue du “réanimateur” pendant que le…