LES MONDES ERRANTS – Chapitre 73

Chapitre 9 – Marcello Uccello

La nuit du dimanche fut tout autant catastrophique que la précédente. Les larmes n’avaient cessé de couler sur mon visage sans que je réussisse à les dominer. Les cernes sillonnaient le contour caverneux de mes yeux vitreux, les encerclant d’un épais bandeau noir. Au point qu’en passant devant mon miroir le matin suivant, je crus y voir en guise de reflet un raton laveur pouilleux. Submergée de mille pensées confuses et contradictoires, je ne parvenais pas à mettre de l’ordre dans mes idées. J’avais perdu mes repères et oscillai en permanence, tantôt rongée par le remords tantôt gagnée par la fureur ou l’abattement.

Neuf heures sonnèrent lorsque je me rendis à l’opéra. J’entamai cette nouvelle semaine plus épuisée que jamais ; un lundi désastreux qui annonçait une semaine du même ton. Manquant cruellement de sommeil, je luttais contre la fatigue. J’exécutai machinalement les pas et enchaînements que l’on me demandait. J’étais vidée, dépourvue d’énergie et d’entrain ; un pantin désarticulé ne fonctionnant que par automatisme. Heureusement, Luciano n’était pas présent et je redoutais de le croiser par inadvertance dans les couloirs.

À l’heure du déjeuner, je m’isolai dans la loge, parvenant à m’endormir un quart d’heure afin d’entamer l’après-midi moins tendue que je l’étais jusque là. Cependant, comme une idiote, je ne pris pas conscience qu’il fallait que je me nourrisse. Et quand les sessions de danse recommencèrent, mon corps, dépossédé de toute substance vitale, s’effondra sur lui-même. Je chus maladroitement au sol, m’évanouissant en un claquement de doigts.

Lorsque je repris connaissance, j’étais à l’infirmerie. Allongée dans un lit d’appoint, j’étais emmitouflé sous une literie blanche peu confortable et sentant une désagréable odeur d’alcool ménager. À côté de moi, Luciano était assis, installé dans le fauteuil mis à disposition pour les visiteurs. Silencieux, il me dévisageait sérieusement, un rictus esquissé sur les lèvres. Il paraissait inquiet et affichait un teint blême. Je fus troublée de le voir aussi pâle. Me voyant bouger et reprendre connaissance, il s’approcha et glissa sa main dans la mienne, la pressant tendrement.

— Comment te sens-tu ? me demanda-t-il d’une voix douce quelque peu tremblante.

Je ne sus que répondre à cette question emplie de familiarité et me contentai de soupirer en détournant le regard pour venir le poser sur l’infirmière. La femme toute de blanc vêtue m’apportait mon repas afin que je mange et chasse ma crise d’hypoglycémie. Elle posa le plateau sur ma table de chevet où un verre d’eau, des biscuits ainsi qu’une coupelle de fruits étaient disposés, et me scruta de ses yeux de givre.

Après deux ou trois questions formelles pour s’assurer de mon état et un avertissement qui sonnait comme un reproche, elle repartit en marmonnant. Inutile que je lui demande le motif de sa colère, mes supérieurs avaient dû être mis au fait de ma défaillance. À l’heure actuelle, ils devaient rugir à tout va eu égard à l’incapacité de leur pouliche, défoulant leurs nerfs sur tout le personnel présent céans.

En levant la main pour attraper un fruit, une douleur m’électrisa le poignet et je vis, à mon grand désarroi, qu’un épais bandage l’encerclait. Devant mon effarement, Luciano serra ma main et la baisa avant de s’éclaircir la gorge pour m’expliquer que je m’étais mal réceptionnée lors de ma chute. Mon poignet était foulé et ne pourrait être opérationnel avant trois bonnes semaines.

Sous le tintement régulier du réveil, je croquai mollement dans ma poire avant de gober, sans même les mâcher, les grains de raisin. Les yeux rivés sur la fenêtre entrebâillée, où le voilage ondulait à la brise, j’écoutai passivement son explication. À la fin, je lâchai un juron, manquant de fondre en larmes. Il voulut me prendre dans ses bras pour apaiser mes tourments, mais un frisson me parcourut l’échine au contact de ses doigts contre ma nuque ; je ne souhaitais plus qu’il me touche, pas après la fumisterie qu’il m’avait laissé croire.

Blessée, je l’écartai vivement puis, ne pouvant garder mon sang-froid, ouvris la bouche et vomis l’intégralité de mon amertume sur sa personne. Ma langue déliée jouissait d’articuler ces insultes embrasées. Très calme, il se recula et m’écouta, ne prononçant pas un son. Ses lèvres fermées bougeaient à peine et ses sourcils se fronçaient par moments.

Son comportement imperturbable et serein face à mes sévères remontrances eut le don de me désarçonner. J’eus préféré au contraire qu’il éclate de colère, nie tout en bloc ou me justifie sa faute plutôt que de se comporter de manière aussi passive. Je voulais qu’il m’insulte, s’offusque devant mes propos, s’insurge de ne pas pouvoir mener sa vie comme bon lui semblait. Je voulais qu’il s’énerve et s’en aille sans se retourner ou m’adresser l’ombre d’un regard.

Pourtant, ce fut l’inverse qui se produisit et toute la rage que je contenais se mua en une incommensurable tristesse. Suffocante, je fondis en larme de plus belle. Je plongeai ma tête sous mes mains pour masquer mon visage et dissimuler mes larmes. Ce fut à cet instant que cet homme, encore étonnamment calme, enfila sa veste et se leva. Mais plutôt que de partir en me laissant seule, il me tendit une main et m’intima de le suivre. Pendant un instant je l’observai, en proie à une hésitation. Je pris sa main offerte.

Après avoir enfilé mes souliers et mon manteau, je me levai et partis à sa suite.

Nous prîmes un fiacre et partîmes. Je compris, au vu du trajet emprunté, qu’il m’accompagnait chez lui. L’angoisse me prit, je ne voulais pas retourner là-bas, dans ce lieu de discorde. Au contraire, je désirai à tout prix éviter ce quartier, oublier tout souvenir de cette maison et de cette altercation. Ne désirant pas croiser son regard, je me forçais à contempler le paysage défilant. Au bout d’un moment, je m’avouai vaincue et jetai une timide œillade en sa direction. Je pus apercevoir nettement sa mâchoire crispée ainsi que les jointures de ses mains virer au blanc tant il serrait les poings.

Quand nous arrivâmes à destination, il sortit et m’ouvrit prestement la porte pour que je m’extirpe à mon tour. Par réflexe, il me tendit son bras et me conduisit dans son enceinte. Nous pénétrâmes dans sa demeure. Trop préoccupée par ses intentions énigmatiques, l’esprit brumeux, je fis fi du décor qui m’entourait. En temps normal, j’aurais été émerveillée par la beauté des lieux, tant par la décoration que par l’architecture ou le mobilier. Alors que sous sa demande je lui tendis mon manteau, une voix dans la pièce annexe s’exclama joyeusement :

— Ô mon joli chéri ! Que tu m’as tant manqué !

C’était la même voix que la dernière fois, cette intonation claire et aiguë, très chaleureuse. Totalement désarçonnée, je m’immobilisai à l’écoute de cette voix féminine qui commençait à chanter à tue-tête, emportée dans une envolée lyrique. Me voyant interloquée, Luciano réprima un rire puis m’invita à me rendre dans le salon. Éveillée par ma curiosité, j’obéis. À peine entrai-je dans la pièce qu’un incontrôlable rire nerveux s’échappa de ma bouche.

Franchement, comment aurais-je pu deviner pareille chose, si absurde et incongrue ! Car devant moi, une immense cage se dressait. À l’intérieur, un ravissant perroquet, que j’appris plus tard être un ara bleu âgé déjà de plus de trente ans, se balançait sur son perchoir amovible. Son plumage magnifique étincelait de couleurs vives et harmonieuses, un bleu roi superbe conjugué d’un jaune d’or éclatant. Son bec noir et courbé demeurait ouvert, entonnant sa mélodie sans se soucier de ma présence étrangère. L’animal chantonnait un aria valézien, prenant un accent chantant mêlé d’une pointe de suavité.

Stupéfaite, je gisais stupide, contemplant cet oiseau qui stoppa son air pour claironner d’une voix langoureuse des « Ô mon chéri » et des « Que je t’aime mon cœur » successifs.

Je sentis alors le contact d’une main se glisser dans mon dos et me pousser à avancer d’une subtile pression. Luciano me guidait tranquillement vers l’animal afin que je l’examine de plus près. Il m’expliqua que ce coquin-ci, cet insolent perroquet baptisé du nom de Marcelo Uccello, s’était échappé de sa cage samedi matin alors qu’il nettoyait son paillage crotté. Ne pouvant se résoudre à lui couper le bout des rémiges pour l’empêcher de s’envoler, l’impertinent oiseau, de nature moqueuse, fanfaronnait dans la maison. Il arpentait le haut des armoires et se balançait aux lustres, se dérobant aux divers pièges élaborés par son maître pour le capturer. Anxieux à l’idée qu’il ne s’évade par la fenêtre ou l’une des cheminées, Luciano avait usé de patience avant de parvenir à mettre la main sur lui, au bout de nombreuses tentatives.

Il tenait à ce perroquet comme à la prunelle de ses yeux ; cadeau de noces de saphir de ses parents. Étant l’aîné de la famille et surtout le plus apte à s’en occuper, il en avait hérité à leur mort. L’oiseau parlait étonnamment bien, d’une diction impeccable, tant valézienne qu’ausztracienne. Il avait une très bonne mémoire et savait imiter à la perfection les voix de chaque visiteur ainsi que celle de son maître. Amusée, je le saluai d’un bonjour enthousiaste conjugué d’une courbette et il me répondit de la même manière, usant de la même intonation, que cela en fut fort troublant.

Prenant conscience de cette fâcheuse méprise, je me renfrognai et regardai mon amant, du moins espérai-je qu’il le soit encore après les vifs sermons que je lui avais débités. Je lui accordai un regard empli de tristesse, submergée par la honte, puis m’excusai de l’avoir si mal jugé et de m’être emportée. L’air peinait à s’engouffrer dans mes poumons, je manquais de vaciller une nouvelle fois sous ma nuisible émotivité.

Plutôt que de répondre par un discours éloquent, monsieur me couva d’un regard d’une incroyable douceur. Telle la plus délicate des caresses, il signifiait à lui seul plus que n’importe quelle déclaration. Je fus enveloppée par cet élan d’amour, muet et langoureux, auquel mon cœur de mésange ne pouvait résister. N’exigeant rien d’autre que de demeurer auprès de lui, je fondis dans ses bras et l’enlaçai avec ardeur. Il se mit à me couvrir de baisers et à palper ma chair sans que j’y oppose la moindre résistance. Je m’offris à sa personne avec le plus grand des plaisirs, les yeux brillants d’excitation. Mes lèvres frémissaient, mes membres tremblaient et mon cœur battait vaillamment, entièrement soumise à sa volonté.

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