LES MONDES ERRANTS – Chapitre 74

Chapitre 10 – Volupté

Les semaines suivantes, je goûtais à l’extase absolue. Emportée dans mon élan, la mine rêveuse et insouciante, mon corps, d’une légèreté telle que je n’en avais jamais connu, accomplissait avec brio tout ce qu’on lui demandait de réaliser. Je devenais la fameuse, la grandissime Eugenia, tel que Luciano la percevait de ses yeux experts. Durant les sessions, qu’elles soient dansées ou chantées, il restait auprès de moi, se montrant strict, inflexible. Il exigeait ce que mes capacités, tout de même limitées par les lois de la physique et de mon anatomie, ne pouvaient atteindre. Mais dans son impitoyable enthousiasme, il ne cessait de vouloir me pousser au maximum. Il voulait que je fasse sauter les barrières mentales que je m’étais fixées inconsciemment. Au point qu’au terme de cet endoctrinement, il était parvenu à me faire croire que sans ailes je parviendrais à voler avec l’aide de mes bras dépourvus de plumes ou que sans branchies je pouvais respirer sous l’eau par la puissance de mes simples poumons. Et dans mon admiration, je ne pouvais m’empêcher de croire à ces métaphores imagées.

Autre ces sessions de danse, je devais également subir des entrevues aussi importantes qu’interminables. Sur ordre de ma hiérarchie, je signai un cahier des charges quant à mon comportement à adopter en société et devant la presse.

Ainsi, je devais me montrer aimable, amicale même, tout en sachant rester digne et conserver une apparence hautaine, en plus de dégager dans mon attitude un brin d’ambiguïté ; en soi être l’adaptation exacte du maestro Davore, son alter ego féminin. Il n’était plus question de me montrer conciliante et avenante à l’égard de la foule comme les mois précédents. Là, je devais jouer un rôle, me détacher complètement de Hannah Wagner pour devenir la « Diva Nachtigall », un énième rôle à adopter en plus des deux facettes opposées de Eugenia Danza.

Dorénavant, je minaudais bêtement ou jouais des charmes lorsque j’étais au restaurant entourée de convives. Lors de mes sorties, il fallait que l’on me reconnaisse, et ce, y compris les fins de semaine alors que je me rendais au marché. J’adressais des battements de cils, retroussais les lèvres pour afficher un éternel sourire faux. Je serrais les mains des enfants, bavardais chiffon avec les femmes ou laissais les hommes galants porter mes courses. Je me devais d’être maniérée, gloussais à des phrases ridicules pour donner de l’importance à mon interlocuteur et parlais d’une voix langoureuse. En soi, faire de moi-même une femme abordable à croquer, mais difficile à cueillir.

Il n’existe pas d’épreuve plus laborieuse que celle de se faire passer à longueur de journée pour quelqu’un que l’on est pas !

Bien sûr, ma profession m’y avait entraînée plus d’une fois, mais jamais à un tel niveau de complexité et d’engagement. J’étais jugée sur le moindre de mes faits et gestes. On m’analysait de la même curiosité qu’un animal de zoo. Cela en devenait tel que je ne cessais d’être interrompue lors de mes promenades pour signer un autographe ou papoter en compagnie de ces gens qui me reconnaissaient, chaque jour plus nombreux.

Dans ma loge, démesurément garnie de foisonnants bouquets aux couleurs éclatantes, je recevais bijoux et parures, offerts généreusement par mes riches admirateurs inconnus. À l’inverse, certains mentionnaient clairement leur nom et leurs titres sur des cartes parfumées. Des déclarations enflammées envahissaient ma coiffeuse et, avec effroi, il m’arrivait d’en recevoir chez moi, dans mon nid d’intimité.

Fort mal à l’aise, je finis par faire part de ce problème à Luciano. Je vis dans ses yeux traverser une lueur d’inquiétude. Dans un souci de protection vis-à-vis de sa petite tourterelle, il décida de m’héberger chez lui pour remédier à cela, me préservant de tout tourment. Je ne savais si c’était là quelque chose de provisoire mais je jubilai à cette invitation si inespérée. Car aucune de ses muses avant cela n’avait reçu un tel privilège. Quel honneur de vivre auprès de mon amant !

Évidemment, Walf m’accompagna. D’abord nerveux, mon cher bichon avait su s’adapter à son nouveau territoire, beaucoup plus spacieux que le précédent. Je revoyais sa petite frimousse aux yeux globuleux trahir sa stupeur lorsque, à son premier jour ici, il avait aperçu Marcelo le perroquet et lui avait aboyé dessus sans vergogne, somme toute terrorisé par cette étrange bête bariolée.

Cependant, l’oiseau moqueur l’avait titillé et avait répliqué en imitant ses aboiements, gonflant son plumage avec panache pour se rendre plus imposant qu’il ne l’était. Et mon pauvre chien, surpris et apeuré, s’était rué vers moi pour se cacher entre mes jambes en grognant. À ce spectacle burlesque, Luciano et moi-même rîmes tellement qu’il nous était encore impossible de relater l’événement sans esquisser un léger retroussement de lèvres.

Étant donné ma présence coutumière chez monsieur Davore, la rumeur sur notre union circula et nous fûmes désignés malgré nous comme le couple de l’année selon le Cardinal, le prestigieux journal de l’empire. Nos supérieurs enragèrent à l’entente de cette dénomination, voyant en mon absence de liberté une chute drastique de mon prestige et de mon attrait. Or, contrairement à leurs craintes, la foule majoritairement pieuse et très à cheval sur les bonnes mœurs fut émoustillée par les articles de presse circulant à propos de notre potentielle future union. Les citoyens s’attendaient à ce qu’un jour prochain le maestro, ce séduisant célibataire aux multiples conquêtes, me déclare sa flamme en public. Car il était bien mal vu dans notre société tant prude que conservatrice, qu’une femme et un homme, si fusionnels comme nous l’étions, ne puissent s’unir devant Dieu. Nous nous devions de sceller nos âmes dans un mariage, soit-il seulement civil comme ce fut le cas pour madame Hofmann.

En attendant, notre liaison était inconvenante et les railleries sur cette relation moralement réprimandable fusaient de temps à autre, surtout envers ma personne. On me jugeait volage, vénale, opportuniste, facile à courtiser et aisément charmée par les colifichets et les marques affectueuses en tous genres. Je ne saurais remercier la presse d’avoir ainsi dressé un tableau si peu flatteur et fidèle de ma personnalité.

Lorsque Luciano était interrogé sur cette affaire, il répondait poliment ces mots : « Je ne souhaite pas présentement perturber nos esprits de ces choses futiles. Et ma muse ainsi que moi même, ne devons nullement être troublés par ce genre de raisonnement et nous livrons corps et âme à notre œuvre. »

Lorsque nous étions en privé, à l’inverse de ce que tout le monde pouvait penser, Luciano et moi jouissions chacun de nos quartiers respectifs. J’avais ma propre chambre et ma salle de toilette privative. Je dormais exclusivement dans mon lit et me préparais dans mon coin, en toute intimité.

Mon hôte avait en plus un bureau personnel dans lequel il passait presque l’entièreté de ses journées, de ses soirées surtout, où l’inspiration y est plus féconde. Il écrivait, composait ou lisait à la lueur des candélabres. Je ne le voyais qu’au cours des repas ou quand il s’accordait une pause dans le salon. Je l’y retrouvais avachi sur le divan, les yeux clos d’avoir trop travaillé. Je lui servais un thé qu’il buvait accompagné de biscuits concoctés par mes soins, sous les chants langoureux de l’Ara bleu. Le perroquet lui faisait la conversation. Il cancanait, sifflait, chantonnait, criait parfois sans raison apparente et faisait le pitre pour se rendre intéressant et recevoir l’attention de son maître. Quel drôle d’oiseau à la personnalité bien marquée !

Je m’amusais à l’observer des heures durant, voir comment il bougeait ses ailes ainsi que son corps agile. Ses mouvements fluides et aériens inspiraient ma danse. Je ne fus pas étonnée d’apprendre que mon adoré s’en était inspiré pour la danse d’Eugenia lorsqu’elle revêtait son costume de courtisane. J’osais même répéter mes gammes devant ce fanfaron qui semblait se moquer en rajoutant sa voix à la mienne, beaucoup plus puissante et aiguë.

Je me sentais bien, sereine dans cette idylle paisible. Le soir venu, avant que nos chemins ne se séparent pour prendre la direction de nos quartiers respectifs, Luciano et moi-même nous retrouvions pour profiter d’un instant de complicité charnelle. L’acte avait le don de me faire gazouiller comme le petit rossignol que j’incarnais, renforçant l’inspiration et le génie de mon amant. Il s’agissait de moments tendres, bien que moins ardents qu’au départ. Je ne savais pas si c’était par lassitude ou habitude, mais nos ébats étaient bien moins débridés et impulsifs qu’il y a des mois de cela.

Pendant l’acte, dont la beauté n’avait perdu nul éclat, ses étreintes alanguies aux caresses douces berçaient ma peau. Je brûlais moins de désir, certes, mais le plaisir demeurait étincelant, vif et intact ! Je percevais que quelque chose de plus profond s’était installé entre nous. Auprès de sa personne, je me sentais épanouie, en harmonie de corps et d’esprit. Nous étions complémentaires. Je lui apportais ma fougue, ma jeunesse et mon émotivité, et lui me donnait volontiers sa sagesse, son écoute ainsi que ses réflexions.

Témoignage de la confiance qu’il éprouvait à mon égard, il n’hésitait pas à me faire lire ses textes tout juste écrits. Ces derniers étaient encore fiévreux de la plume qui venait de gratter le papier pour y inscrire les mots tirés de son cerveau si génial. Ces premiers jets, si précis, incisifs, se révélaient passionnels.

J’eus également le plaisir d’assister de temps à autre à ses moments de créations, où l’imagination de son esprit en pleine effervescence accouchait sur le papier les premiers jalons de ses œuvres. Il faisait germer ou non les bourgeons qu’il inscrivait sur ces feuilles innombrables posées nonchalamment et de manière chaotique sur son bureau.

J’aimais voir les effets de la concentration s’afficher sur son visage alors qu’il plantait sa plume sur ce vélin vierge immaculé pour venir le consteller au fil des minutes d’une succession diffuse et confuse de notes ou de lettres déformées. Celles-ci assemblées formaient un diamant brut ; des pensées aiguisées, jetées violemment sur le support qui recevait la pointe du stylographe comme celle d’un scalpel. Puis il rayait ou barbouillait de noir des passages entiers, ne conservant parfois qu’un mot ou deux pour venir le travailler à nouveau le lendemain, après avoir laissé les idées mûrir toute la nuit. Ainsi, il laissait les graines fécondes germer jusqu’à devenir les racines fondatrices de son texte.

Qu’il était beau de l’observer dans ces instants de pleine concentration, de voir ses mains s’agiter frénétiquement, ses lèvres tressaillir d’excitation, l’arrête de son nez se pincer, ses narines frémir, les jointures de ses mains blanchir. De voir rouler sur son front les premières gouttes de sueur qui collaient légèrement ses mèches blondes à son visage aux traits crispés. Dans un état second, proche de la transe, il fronçait ses sourcils arqués, restant des heures et des heures sur son poste, ne dormant pas de la nuit. Il avait pour seule partenaire sa tasse de café fumante à l’arôme âcre et puissant. Avant de me coucher, je restais béate, happée par l’éclat de ses yeux alertes, d’un vert hypnotique comme l’ocelle d’une plume de paon. Pour qu’au matin, me réveillant sereinement, je le retrouve dans le hall tentant de regagner sa chambre. Épuisé et chancelant, il manquait de trébucher car ses yeux ternis et embués d’un voile gris ne pouvaient plus analyser pleinement leur environnement.

Je le laissais dormir, m’occupant en silence de l’entretien du logis en compagnie de Dona Rosa, la vieille domestique valézienne que j’avais aperçue à la fenêtre. Immigrée comme son maître, cette dame au dos voûté, d’une soixantaine d’années, n’était guère aimable au premier abord et ronchonnait comme un ours mal luné. À n’en point douter elle possédait le sang ardent des gens de son peuple, mais aussi ce côté maternel très agréable qui faisait que rien n’était trop beau pour faire plaisir à son maître.

Elle effectuait son travail avec acharnement, une tornade inépuisable, exécutant les tâches les plus ardues sans éprouver de signes de fatigue. Je voulus volontiers connaître cette petite dame acariâtre aussi hargneuse qu’une bête sauvage et qui me faisait penser un peu à maman. Mais je compris rapidement qu’elle ne parlait pas un mot de ma langue, hormis tout ce qui concernait les objets et produits du quotidien qu’elle savait nommer sans jamais faire de phrase. Elle ne conversait avec son maître que dans sa langue natale.

Ô période de volupté si sereine ! La fin de la période d’entraînement arrive. Bientôt, la première représentation devant le public et les membres de la presse aura lieu. Le spectacle se jouera cinq soirs par semaine, et ce, pendant quatre mois !

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