LES MONDES ERRANTS – Chapitre 75

Chapitre 11 – La grande première

Le soir de la grande première, vêtue de ma somptueuse robe blanche d’impératrice, celle du premier acte uniquement, je patientais dans ma loge. Des signes de nervosité m’assaillaient ; jouer devant cette salle comble en pleine effervescence m’angoissait et je sentais la pression s’emparer de mes membres tendus. Être la parfaite Eugenia Danza ! me répétais-je inlassablement.

Tandis que je me préparais dans cette loge où tant de bouquets s’entassaient au point qu’il m’était impossible de marcher convenablement dans ce dédale de roses bardées d’épines, Olivia vint me saluer. Elle me gratifia d’ultimes conseils que j’écoutai sagement. À compter de ce soir, et pour les quatre prochains mois, je serai Eugenia Danza, l’impératrice et courtisane. J’abandonnerais mon identité, laissant Hannah Wagner au fond d’un placard, et ce, jusqu’à ce que la dernière représentation ait lieu. Tous les regards seront tournés vers moi, le symbole d’Eugenia, éblouie sous le feu des projecteurs, la voix et l’effigie de la Nation Ausztracienne ; le modèle de toutes les petites filles, le fantasme de chaque homme, la jalousie réprimée des femmes. Ciel, quelle fierté ! Malheur, quelle pression !

Alors que le rideau se levait, le décor déjà installé dans cet espace obscur commença à se dévoiler par les lumières des lustres scintillants. Je vis mes collègues se glisser sur la scène aux premières intonations de la mélodie, épousant leur rôle, applaudis par la foule excitée.

Toujours en coulisse, je contemplai silencieusement le spectacle se dérouler et prendre vie. Mon cœur tambourinait ardemment, je suffoquais et implorais ma délivrance. Une subtile caresse sur ma nuque accordée par mon amant suffit à me mettre en confiance. Et lorsque ce fut enfin à mon tour d’entrer sur scène, je fus accueillie par un tel tonnerre d’acclamations et de sifflements que je crus défaillir. Les spectateurs, ivres d’euphorie, s’agitaient d’impatience. Je commençai à me mouvoir, lancée dans une transe, l’âme vagabonde et le corps incandescent. J’enchaînais mes mouvements avec une fluidité étonnante, rassérénée par cet accueil chaleureux. Je m’engageai dans cette spirale infernale, fermant les yeux pour me concentrer sur ces chorégraphies que mon corps effectuait naturellement, avec la spontanéité de ces dix mois de préparation intensive.

À l’entracte, je me changeai en hâte, aidée par une costumière personnelle ainsi qu’une maquilleuse, afin de troquer ma longue robe de satin liliale d’impératrice contre celle de la courtisane. J’enlevai l’étoffe brodée d’éclatants fils d’or associée d’un diadème en cristal garni de plumes de cygne, pour enfiler une robe en taffetas écarlate rehaussée de sertis noirs et dorés, décorée de plumes de faisan et de paon bariolées. Puis la costumière me plaça autour du cou le cadeau d’une valeur inestimable que mon bien-aimé m’avait offert la veille ; un collier chamarré de véritables saphirs et d’émeraudes dont les fibres d’or étaient si finement travaillées par un orfèvre qu’on les eut pris pour de la dentelle.

Pour cet acte, je quittai le rôle de froide impératrice, hautaine et aux gestes maniérés, pour endosser le rôle de la sulfureuse courtisane. Je devenais la facette cachée d’Eugenia Danza, celle qui charmerait les spectateurs par sa désinvolture, aguichante comme une reine de la nuit. Parée de mes atours, je retournai sur scène et poursuivis ma performance sous le meilleur des auspices, confiante et libérée.

À la fin de la représentation, alors que je me trouvais en plein milieu de la scène, je fus rejointe par la troupe joviale, scandée par des cris d’allégresse. Nous saluâmes notre public conquis, assaillis par les acclamations et les déclarations élogieuses. La pièce fut un succès et le rideau se baissa sous un tonnerre d’applaudissements. Les pas des spectateurs enivrés tambourinaient contre le parquet, étouffés quelque peu par la moquette de velours et faisant tinter les lustres aux flammes ondoyantes.

Un sourire lumineux déployé sur mon visage, j’étais euphorisée. Je me sentais légère, cotonneuse, plongée dans une torpeur qui alourdissait mes sens. Je quittai la scène pour venir m’éclipser dans ma loge en toute discrétion. Je fus saluée par des collègues et les mains de l’ombre ; machinistes, décorateurs, costumiers, ouvreurs… Tous ces anonymes qui, derrière le rideau contribuaient à l’élaboration des plus grands spectacles.

Alors que je m’apprêtais à monter les escaliers du couloir, le directeur m’alpagua de sa voix grave. Surprise, je le vis s’avancer vers moi et poser sa grosse main sur mon épaule. Ce geste me hérissa l’échine tant je redoutais ce que pouvait bien me vouloir cet homme qu’un rien irritait. D’ordinaire peu enclin à me montrer des signes de sympathie, monsieur me complimenta et me pria de le suivre. J’en restai bouche bée. Avant que je ne réponde, il m’agrippa le bras de sa poigne puissante, m’arrachant un petit cri de douleur, et me tira derrière lui pour me conduire au salon de réception.

Le Grand Salon était un lieu dans lequel je n’avais que très rarement eu le plaisir de m’y rendre. Monsieur le directeur désirait m’immerger dans un bain de foule et glorifier les mérites de mon « incroyable performance » venait-il de me déclarer aussi sèchement que s’il venait de m’insulter.Il ne m’aimait pas, oh ! non qu’il ne m’aimait pas ! Mais il ne pouvait se résigner à me perdre, que je lui file entre les doigts pour me faufiler ailleurs une fois le Chant du Rossignol achevé.

Ne pouvant lutter contre sa force et emportée par ma curiosité, je le suivis docilement. D’une démarche digne, nous pénétrâmes dans cette immense pièce décorée de dorures brillantes, de consoles en marbre et de fauteuils de velours. Des lustres flamboyants illuminaient la pièce d’une lueur mordorée. Le mobilier était si richement ouvragé qu’il ne pouvait convenir que dans un tel décor baroque. Je prenais pleinement conscience du faste et de la démesure de cet opéra prestigieux. La seule institution où il était possible pour les gens de la haute société de voir des femmes frivoles à moitié dévêtues sans risquer l’esclandre.

Ici se donnait rendez-vous toute la clientèle fortunée ; membres de la presse triés sur le volet, éminents diplomates, riches banquiers et investisseurs, héritiers de la vieille noblesse et parfois même des membres de la famille impériale. Tous étaient présents, galvanisés par le spectacle où ils venaient d’être témoins en première loge.

Dans ce Grand Salon, ils venaient admirer le talent des artistes choisis. Ils bavardaient joyeusement, une coupe de champagne à la main et se servaient allègrement dans les plateaux de petits-fours mis à disposition sur le banquet foisonnant de mets raffinés, concoctés par de talentueux chefs étoilés. Il régnait une farandole de couleurs et d’odeurs à donner le tournis, conjuguées aux parfums puissants et apparats florissants de l’auditoire, les senteurs de musc et de roses dominant de loin toutes les autres. Dans ce tourbillon, mes sens s’engourdissaient. Je me sentais apathique, vidée de toute énergie, atteinte d’ivresse alors que je n’avais rien bu depuis des heures, pas même une goutte d’eau.

J’aperçus Luciano, occupé à discourir devant un attroupement exclusivement féminin. Le maestro parlait avec éloquence, usant de gestes maniérés. Je soupirai, en pâmoison.

Non loin de là, je vis madame Hofmann, vêtue encore de son costume de danseuse. La diva, elle aussi très convoitée, était accompagnée par son mari, Lars Hofmann, un général d’armée aux cheveux coupés courts et à la mâchoire carrée rasée de près. Je le trouvais plutôt bel homme avec sa carrure imposante. Il dominait la foule sans peine, mis en avant par son habit militaire d’un bleu marine, galonné et surplombé d’épaulettes qui élargissaient davantage sa personne.

Olivia m’avait confié que, parmi tous les prétendants, c’était vers cet officier régulièrement absent pour affaires qu’elle avait fini par se tourner. Comme son épouse, monsieur s’encanaillait avec les femmes qu’il croisait d’un port à l’autre. Le couple d’apparat, réuni seulement pour entrer dans les bonnes mœurs sociétales, ne s’embarrassait pas à se soumettre qu’à une seule et unique conquête. Peu fusionnels, mais pas moins respectueux l’un envers l’autre, les deux libertins jouissaient de cette liberté si inaccoutumée d’un vagabondage excessif, majoritairement vespéral, brûlant de désir auprès de partenaires de passage.

La voix du directeur me sortit de mes réflexions. Entouré des vautours et autres prédateurs plus qu’enclin à l’idée de me connaître, il m’emmena au centre de la pièce. Il me tendit généreusement une coupe de champagne tout en m’adressant un sourire carnassier. Pris d’un élan de passion à mon égard, il trinqua bruyamment en mon honneur, accompagnant son discours de paroles mielleuses. J’en fus terriblement mal à l’aise, gênée de le voir se comporter ainsi, lui qui n’avait eu de cesse de me harceler dans l’ombre et de m’humilier. Quelle injustice de l’observer effectuer ce manège sordide, m’arrosant de caresses que je ne pouvais décrier en public. Je restai debout, souriant niaisement comme la poupée d’apparat qu’il voulait que je sois.

Révulsée, je cherchai Luciano du regard et vis que celui-ci m’étudiait du coin de l’œil. Pour briser cette situation déplaisante, il s’éclaircit la gorge et commença à parler d’une voix portante. Par miracle, mon directeur cessa ses marques insolentes pour venir rejoindre son poulain aux talents inégalés qui lui faisait brasser des fortunes.

Libérée de ce mufle, je répondais aux questions incessantes de mes interlocuteurs dont l’un me désarçonna particulièrement. C’était un fonctionnaire travaillant au service de la cour impériale, dans le domaine du droit et de la finance. Dans les âges de Luciano, l’homme enchaînait les réussites professionnelles et disposait d’un palmarès incroyable de transactions à son actif. J’étais impressionnée par son visage qui me faisait penser à celui d’un tigre. Sous son air supérieur, il semblait me sonder avec intérêt.

Si le maestro Davore ne me gardait pas sous son aile, je pouvais aisément imaginer ce qu’il serait advenu de ma soirée auprès d’un homme comme celui qui me faisait face ; un homme que je ne pouvais éconduire au vu de sa condition.

Il fallut attendre pas loin de trois heures pour qu’enfin le directeur annonce la fin des festivités et nous libère. Apaisée et épuisée, je passai une main autour du bras de mon bien-aimé et nous regagnâmes notre logis en toute tranquillité.

Au petit matin, alors je me réveillais aux côtés de Luciano, je soupirai d’aise. Ce fut la première fois que je passais l’intégralité de la nuit auprès de lui. Je descendis fébrilement les marches pour me rendre dans la salle à manger afin de prendre mon petit déjeuner préparé par Rosa. Affamée, je croquai avidement dans un croissant, portant les morceaux de viennoiserie par petites bouchées. Je laissais l’arôme du beurre pénétrer mon palais pour fondre et glisser jusqu’au fond de ma gorge sèche, dépourvue de salive. Je bus également à grandes goulées mon café fumant, passant ma langue sur mes lèvres pour capturer les gouttes échappées.

Une fois mon repas englouti, je vis la gazette du jour posée sur le rebord de la table. Je m’en emparai, pensant que notre succès de la veille y serait relaté au vu du nombre de journalistes présents. Mais contre toute attente, ce ne fut absolument pas le cas, et quand mes yeux se posèrent sur le titre, ma respiration cessa tandis que les battements de mon cœur s’accélérèrent dangereusement : « Assassinat du duc von der Grafdes dissidents valéziens arrêtés ».

Horrifiée, je regardai la photo de la scène, prise juste après le drame. En lisant l’article, j’appris que l’empereur, interrogé de suite après les faits, allait s’expliquer dans une allocution publique. Selon ses dires, les criminels, des espions valéziens farouchement opposés au gouvernement de leur voisin territorial, revendiquaient l’acte politiquement. Courroucé par ce coup d’État, notre l’empereur s’engageait à prendre des mesures strictes contre ceux qui devenaient, à compter de ce jour, les ennemis de la Nation Ausztracienne.

Obnubilée par la nouvelle, je n’entendis pas Luciano arriver. Voyant mon teint blême et l’agitation affichée sur mon visage aux traits tirés, il se renfrogna. À sa demande, je lui tendis le journal. Il se figea. Ce fut la première fois que je le vis tant tourmenté, pour ne pas dire affolé. Lui qui, d’ordinaire, était si quiet et impavide, lâcha un juron. Il jeta la gazette sur la table et tourna les talons. Je restai assise, anxieuse à l’entente du parquet grinçant de sa chambre suivi de crissements de tiroirs. Dès qu’il eut dévalé en toute hâte les escaliers, j’ouïs la porte d’entrée claquer violemment, manquant de briser le verre des fenêtres annexes. Je demeurais seule, immobile dans le plus grand silence, les cheveux balayés par le vent du courant d’air.

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