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NORDEN – Chapitre 184

Chapitre 184 – Nouvelles fonctions

Une redingote sombre cintrée enfilée avec grâce et un dernier coup de peigne passé dans ses cheveux noir ébène, le garçon sortit de sa salle de bain. Il se chaussa de ses souliers noirs vernis et se munit de ses lunettes avant de quitter son manoir pour rejoindre son travail à la mairie. Fier de sa condition, il dodelinait dans les couloirs, marchant avec désinvolture, et adressait des sourires désobligeants à son personnel, dévoilant l’intégralité de ses dents blanches.

Il descendit les marches du grand escalier du hall et aperçut son père à l’entrée. L’homme, âgé d’une cinquantaine d’années, finissait de se préparer, enfilant son éternel manteau en laine vierge d’un vert vif ainsi que sa canne d’argent à pommeau à tête de mante religieuse. Comme chaque matin avant de sortir, il prenait bien soin de se contempler sous toutes les coutures devant les grands miroirs. Ceux-ci ornaient les murs en compagnie de tableaux de maîtres, de sculptures de marbres et de toutes pièces d’orfèvrerie qu’un homme riche et possessif était avide de posséder dans sa collection ; qu’importe le bon goût tant qu’il soit bien mis en évidence.

Arrivé à sa hauteur le garçon le salua poliment :

— Bien le bonjour père.

Alors que l’homme replaçait une mèche de ses cheveux cendrés, la plaquant derrière l’oreille pour mettre en valeur ses yeux verts clairs cernés de légères rides qui accentuaient son charme de dandy, il arrêta son affaire. Lentement, il détourna son regard de sa personne pour venir scruter de haut le fruit de ses entrailles.

— Tu m’as l’air bien en forme, répondit-il en haussant un sourcil, sceptique.

Le garçon ricana et planta ses yeux verts dans ceux de son patriarche :

— Hum… disons que j’attaque mon premier jour de travail à la mairie, qui n’est pas sans me déplaire, fit-il guilleret, même si je me passerais volontiers de la présence de monsieur von Tassle. Enfin, au moins aurais-je le plaisir de voir Antonin. Il est censé commencer aujourd’hui lui aussi.

Le père émit un grognement et retroussa le haut de sa lèvre, marquant une moue dédaigneuse.

— Tâche de ne plus commettre le moindre impair ! le rabroua-t-il fermement en le dardant de sa canne. Je te préviens que si jamais tu oses une nouvelle fois te faire remarquer ou souiller ma réputation, je t’assure que tu assumeras tes actes devant la justice et que tu supplieras par toi-même von Dorff et la cour de te laisser en liberté !

Le garçon devint blême et son sourire disparut. Demeurant stupide, il déglutit péniblement et baissa la tête afin de faire profil bas ; il savait que son père était encore furieux. Même un an après le fameux incident, il ne lui pardonnerait de sitôt l’immense affront que son fils avait commis, mettant en péril toute sa notoriété, son prestige ainsi que sa fortune. Pire ! d’avoir osé ébranler son égo déjà fortement impacté par de multiples scandales.

Tressaillant, le fils poursuivit sa route et sortit après lui avoir murmuré un mot d’excuse, honteux de l’avoir courroucé de si bon matin. Dans la cour, il remarqua que les cochers attendaient docilement leurs maîtres, perchés sur leurs véhicules, prêts à partir pour les conduire sur leurs lieux de travail respectifs.

Une fois monté à bord et la voiture engagée au petit trot, il soupira et tenta de diminuer ses ardeurs en observant le paysage. Las, il regardait sans une once d’intérêt les manoirs de ses pairs, tout aussi somptueux que le sien. Au bout d’une poignée de minutes, son regard fut happé par la silhouette de mademoiselle Blanche qui marchait tranquillement sur le bord de la route pour se rendre à Iriden.

Lorsque le fiacre la dépassa, il ne put s’empêcher de se retourner pour contempler son visage dans les moindres détails, enchanté par cette femme d’une incroyable beauté qui lui avait toujours paru inaccessible ; tant par son statut de duchesse que par son origine aranoréenne. Jamais son père ne lui aurait permis de s’acoquiner avec une femme de sa veine, une vermine tachetée, malgré sa condition de noble et son titre honorable. Pourtant, que cette femme était belle, sa mère aussi d’ailleurs, deux beautés froides que tous enviaient et que tout homme de l’Élite aranéenne se rêvait intimement de posséder, qu’importe leurs principes.

Dans la famille, seule Meredith était la plus accessible ; cette jeune et sémillante effrontée savait jouer des charmes et partageait régulièrement sa couche auprès de diverses conquêtes sans nullement se soucier des convenances.

Théodore n’avait jamais pu jouir des délices qu’une telle femme aussi libre d’esprit pouvait offrir, car lui et son ami Antonin faisaient partie des personnes qu’elle prenait grand soin d’éviter. Malgré tout, cela n’avait pas empêché son ami d’avoir su la courtiser et la cueillir lorsqu’elle était vulnérable, en proie aux désolations d’un amour déchu. La pauvre en avait été si chamboulée qu’elle en perdit tous ses repères et ne possédait plus aucune confiance en elle.

Et dire que ce filou d’Antonin lui tournait autour dans l’espoir d’être celui qu’elle choisirait. Il avait été patient, mais immensément chanceux d’avoir été là au bon endroit, au bon moment. À présent, il savourait les délices d’une relation qui s’était établie depuis trois mois où il jouissait de cette femme avide d’amour, blessée d’avoir été manipulée et traumatisée par l’arrestation de son père.

Le jeune marquis était fou d’écouter tout ce que son ami lui racontait au sujet de cette excentrique qui se révélait nettement plus sulfureuse et dévergondée que toutes celles qu’il avait côtoyées. D’autant qu’Antonin prenait un malin plaisir à relater les exploits nocturnes qu’il entretenait charnellement avec sa bien-aimée, « sa biche » comme il l’appelait. Autour d’un verre d’alcool pour délier les langues, les deux garçons échangeaient régulièrement ces intimes confidences dans un salon, comme le font les bons amis de longue date que les joies de la sexualité titillent du haut de leurs vingt-deux ans.

À ces pensées vagabondes et frivoles, le membre du jeune homme se raidit. Voyant à sa montre qu’il disposait de quelques minutes, il déboutonna son pantalon et se mit à son aise. Puis il entreprit des vas-et-vient successifs le long de son sexe alerte ; rien de mieux qu’un tel petit moment de plaisir pour débuter cette journée déjà mal entamée et qui promettait d’être tout autant stressante. Malheureusement, il n’eut pas le temps de satisfaire intégralement son envie que l’hôtel de ville, situé sur la grande place, se dessina devant lui.

Ce fut donc frustré qu’il s’extirpa du fiacre, passant rapidement sa main sur sa veste afin de l’essuyer et entra dans l’édifice sans nullement se soucier des gens qui s’affairent sur cette place ni des commerces aux produits fort alléchants qui s’y trouvaient. Il gravit trois à trois les marches de l’escalier du hall et prit la direction de la porte du fond. D’abord hésitant, il expira longuement puis toqua.

Un homme ouvrit et le laissa entrer, lui indiquant un siège où s’asseoir. Théodore le salua courtoisement, s’obligeant à conserver un ton neutre plutôt qu’user d’une voix mielleuse, puis entra prestement. À sa grande stupéfaction, il s’aperçut qu’Antonin n’était pas présent ; un fait rare pour quelqu’un chérissant la ponctualité. Il pesta intérieurement de se retrouver seul avec son employeur, mais ne s’en formalisa pas ; après tout, ce n’était pas ce baron tout juste élu maire qui allait lui dire exactement que faire. Dorénavant, ils avaient beau être désignés comme de simples employés, Théodore et Antonin n’en restaient pas moins des nobles, marquis de surcroît, dont le statut et la fortune étaient largement supérieurs à celle de leur employeur.

En revanche, le baron von Tassle n’était pas réputé pour sa clémence ou son indulgence vis-à-vis des élites et était du genre impitoyable envers les familles marquises. Tout cela n’était pas un secret et le brunet avait déjà eu affaire à lui pour en témoigner aisément ; à cause de cela, il se devait d’être irréprochable et serviable, c’était là son ultime chance de redorer le blason de son père.

D’une démarche assurée, Alexander von Tassle s’installa derrière le bureau, face à lui. Il se dressa de toute sa hauteur et joignit ses mains, le dardant de ses yeux sombres dont aucune chaleur n’émanait. Sans sourciller, Théodore soutint son regard et l’examina avec attention.

Le Baron était, à l’instar de son père, ce que les standards de beauté aranéenne pouvaient qualifier de bel homme. Proche de la quarantaine, c’était un grand homme aux longs cheveux noir ébène soigneusement attachés en un éternel catogan, mettant en valeur sa peau pâle aux yeux sombres. Son visage glabre affichait des traits harmonieux. Ses sourcils froncés et ses lèvres plissées le faisaient paraître intimidant naturellement ; un charme fort utile pour sa profession de magistrat qu’il continuait d’exercer en parallèle de ses fonctions politiques. Son costume officiel, d’un bleu outremer à galons dorés, saillait sa taille à la finesse accentuée par ses larges épaules solides. Le sigle de la mairie, un cerf et une licorne entrelacés, était épinglé sur son veston au niveau de la poitrine.

— Dois-je supposer que monsieur de Lussac ne sera pas présent ? s’enquit le maire après un temps.

Ne sachant que répondre à cette question qui sonnait comme un reproche, Théodore haussa les épaules.

— Je n’en sais rien, monsieur, se contenta-t-il de dire de manière impassible, je ne vis pas avec lui et ne connais donc pas les motifs de son retard.

— La fâcheuse affaire, c’est à croire qu’il tente d’aggraver son cas plutôt que de monter dans mes faveurs. Une chance que son père se montre plus collaboratif et moins revanchard que le vôtre. J’ose espérer que vous saurez honorer les fonctions que je vous offre de bonne grâce dans l’espoir de ne pas envenimer nos rapports. Suis-je clair monsieur von Eyre ?

Théodore soupira et agitait ses jambes avec nervosité. Voir le Baron d’aussi prêt après le vif échange houleux qu’il avait entretenu auprès de lui et en la présence de son père, lui avait laissé des marques. Jamais de sa vie il n’avait essuyé pareille humiliation et la punition infligée par son géniteur à la suite de cet échange lui avait imprimé des traces de ceinturons encore bien visibles sur son derrière.

Alors que le maire commençait à lui annoncer ses missions à venir, la porte d’entrée s’ouvrit à la volée et le jeune Antonin s’engouffra dans la pièce, le visage rouge et trempé de sueur. Haletant, il s’excusa platement, passa un mouchoir sur son front grêlé de boutons et remit ses mèches de cheveux blonds humides à l’arrière de son crâne. Sur invitation de son employeur, il s’avança et prit place sur un siège à côté de son ami.

Puis, ne souhaitant pas s’éterniser sur ce fâcheux contretemps, le maire s’éclaircit la gorge et commença son discours d’une voix ferme.

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