NORDEN – Chapitre 102

Chapitre 102 – La proposition indécente

Sonjà se redressa instantanément et frappa du poing sur la table, provoquant dans la foulée un terrible fracas qui fit sursauter tout le monde, Mesali comprise. La petite, paniquée, enlaça Ambre de toutes ses forces, enfonçant ses petits ongles pointus dans la chair tendre de son ventre. Ce geste arracha un cri de douleur étouffé à cette dernière qui ressentait pleinement la désagréable sensation qu’elle faisait subir à Adèle lorsqu’elle la serrait un peu trop brutalement.

Il y eut un long silence où tout le monde se regarda, hébété. La guerrière, rageant intérieurement d’avoir dévoilé cela, se rassit et croisa les bras.

Faùn passa une main sur son visage et se massa les tempes. Il s’éclaircit la voix et poursuivit :

— Nous avons un problème… et un de taille. Alfadir ne veut pas et nous a formellement interdit d’intervenir sur votre territoire, et ce, d’aucune manière que ce soit. Nous ne sommes même pas, pour ainsi dire, autorisés à venir vous voir. Nous lui avons sciemment désobéi, cette fois, voulant malgré tout honorer notre accord. Si cela se sait, je n’ose même pas imaginer les représailles que nous pourrions subir. C’est d’ailleurs pour cela que Solorùn et Fenri ne sont pas venus, ils ne voulaient pas aller contre ses ordres. En revanche, ils ont été assez compréhensifs pour nous laisser y aller sans en avertir Alfadir.

— Pourquoi le Aràn change-t-il de plan ? s’enquit Rufùs. Je le pensais entité d’honneur et de parole.

— Sahr ! Si l’on savait ! pesta Sonjà. Ce foutu Aràn ne s’intéresse plus à nous en ce moment. C’est à croire qu’il se fout complètement de son peuple !

— Soit pas aussi méchante Sonjà ! Le Aràn doit avoir ses raisons ! s’indigna Skand.

— Pas cette fois je le crains, annonça Faùn, le Aràn a coupé les liens avec nous, cela fait plusieurs mois qu’il ne nous dit plus rien, des années même.

— Pourquoi cela ? demanda Alexander. Votre Aràn a-t-il un plan pour agir ainsi et manquer à tous ses engagements. Qu’en est-il de l’alliance que vous nous avez promise ?

— Si l’on savait ! soupira Faùn. Nous en sommes les premiers à en pâtir. La situation est catastrophique sur notre territoire, le nombre de Féros et de Berserks explose. Ils saccagent nos terres et tuent même les habitants. Le mal gris sévit et se répand. Il n’intervient plus nulle part, sur aucun de nos territoires, passant ses journées au temple d’Oraden à se lamenter et à dormir. Alors le vôtre, vous pensez…

Sonjà, énervée, tapait nerveusement son poing sur la table, ne pouvant obliger ses semblables à se taire. Elle tentait elle aussi de trouver un semblant de réponse à la stratégie de son Aràn, face à cette injustice.

— Quant à la cause de ce détachement, poursuivit Wadruna, nous ne la connaissons pas. Mais force est de constater qu’il doit avoir un plan. Le Aràn est certes affaibli. Il a perdu une grande partie de sa lucidité et est bien loin d’être encore clairvoyant, mais il n’en reste pas moins sage. Du moins, j’ose l’espérer.

Sonjà et Faùn eurent un rire nerveux, qui fit frissonner tous les aranéens, ne sachant pas de quoi le Aràn serait capable si jamais il décidait de retourner sa force contre eux.

— Génial ! trancha Wolfgang, en frappant dans ses mains. Tout simplement génial ! Le pays est en pleine guerre civile, on est en totale infériorité, les honnêtes gens innocents se font enlever et l’alliance que l’on nous a promise tombe à l’eau !

Il se leva, mit sa veste et prit sa canne, prêt à partir.

— Où comptez-vous aller ? J’espère que ce n’est pas ce que je pense ! s’enquit Alexander, furieux.

— Écoutez, cher Baron, j’ai joué mon rôle en soutenant vos intérêts qui n’étaient clairement pas les miens, annonça-t-il en remettant ses gants. Je pense en avoir déjà bien assez fait pour vous, et je me suis racheté de mes actes. Alors, ne m’en demandez pas plus !

— Vous ne pouvez pas partir ainsi ! pesta Alexander.

Wolfgang le gratifia d’un regard noir. Il se coiffa de son chapeau et scruta l’assemblée avec défiance.

— Vous allez me retenir peut-être ? Vous voulez risquer votre vie vainement pour une politique qui est très vraisemblablement vouée à l’échec ? Essayez donc ! Si c’est un sacrifice que vous voulez, ne vous gênez pas, mais ce sera sans moi !

— Voyons Wolfgang, réfléchissez, nous trouverons de quoi lutter, avec ou sans les noréens ! argumenta Léopold, pragmatique. Nous avons toujours les forces Hani, celles des de Rochester et les marins du port, mes propres hommes ! Nous avons de quoi leur tenir tête et les affronter. Sans parler des soldats de la Garde d’Honneur qui assureront la sécurité de tous les citoyens, y compris la nôtre.

— Ah oui ? En êtes-vous si sûr ? Qu’en est-il du peuple lui-même qui est en train de se rebeller contre ses concitoyens ? Vous n’allez pas me dire que vous pourrez lutter contre une meute en rogne, ivre de faim et de rage ! Avez-vous vu l’état du port depuis quelques jours Léopold ? Ne me dites pas que je vous mens en vous disant que la situation est catastrophique !

D’un geste vif il pointa un doigt accusateur sur le maire.

— À cause de lui ! trancha-t-il.

— Ce n’est pas le sujet ! Vous vous êtes engagé à rester à mes côtés ! Vous m’avez donné votre parole, dès que j’ai sauvé votre fils, dois-je vous le rappeler ? maugréa Alexander. D’ailleurs, que comptez-vous faire ? Allez voir gentiment von Dorff, courber l’échine devant lui et le supplier de vous rendre madame von Hauzen, au risque que la duchesse ne soit pas chez lui ? Si c’est le cas vous êtes un lâche !

— Tout le monde n’a pas la chance d’avoir sa femme auprès de lui, Baron ! s’offusqua le marquis. Si j’ai une chance de récupérer la mienne en me rendant au camp adverse alors croyez-moi que je le ferai ! De toute façon, je pense ne rien avoir à craindre de votre part dorénavant. L’Élite va gagner cette partie, que vous le vouliez ou non. J’aurais tort de m’entêter auprès de vous alors que je n’en tire strictement aucun avantage ! Je ne vous ai jamais apprécié Alexander, comme bon nombre de l’Élite. Alors, soyez heureux que je ne me rabaisse pas à vous assassiner, moi aussi.

Alexander grogna tandis que Mantis le gratifia d’un regard noir, brandissant sa canne devant lui en guise de menace.

— Von Dorff sera au pouvoir dans peu de temps et s’il m’est possible de me faire pardonner, croyez-moi que je le ferai sans honte ni culpabilité.

Sur ce, il tourna les talons et sortit en hâte du bâtiment, sous les yeux d’une assemblée médusée. Il y eut un long silence pendant lequel personne ne parlât et où seuls les babillements de Mesali, qui s’amusait avec les cheveux d’Ambre, résonnèrent dans la grande salle.

La jeune femme, inquiète, observa Alexander ; celui-ci avait les coudes sur la table et se massait les yeux, totalement dépassé par les évènements.

— Que fait-on ? demanda posément Rufùs après avoir poussé un soupir.

— Si vous voulez partir, ne vous gênez pas ! maugréa le maire. D’ailleurs, partez tous si vous le désirez ! Après tout, les ruptures d’engagements n’ont l’air de ne déranger personne !

— Je vous assure, Alexander que je tiens à rester à vos côtés, le rassura le Ulfarks, Hangàr vous a juré fidélité et force est d’avouer que c’est en grande partie de sa faute si la situation est ce qu’elle est actuellement. Jamais il n’aurait dû vous mettre autant de pression à la session du territoire Est. Il convoitait Wolden et Exaden depuis des années, il a trouvé la brèche et il s’y est engouffré précipitamment sans prendre de recul. Maintenant qu’il est mourant, il désire racheter sa faute à vos yeux dans le but que vous lui rendiez sa précieuse Imperà.

— Je suis fort heureux de vous l’entendre dire, répliqua sèchement Alexander.

— Quant à nous, nous pouvons vous proposer nos services quelques jours, proposa calmement Skand.

— Sahr ! T’es bien mignon mon p’tit Skand ! C’est sûr qu’on va être d’une aide redoutable tous les quatre.

— Ça laisse quand même deux Shamans, deux chefs et une Féros, rétorqua-t-il.

En pensant à la petite, tous se retournèrent vers elle, prenant conscience qu’ils ne l’avaient pas entendue émettre le moindre bruit depuis un moment. Celle-ci était calme, endormie et lovée contre Ambre qui lui caressait le dos tout en adressant un sourire gêné à l’assemblée qui la fixait, en particulier Faùn, dont l’expression était insondable.

— Je suis désolée de te contredire Skand, objecta Wadruna, mais notre action ici est limitée, nous avons un peuple dont nous devons nous occuper et la jeune Sensitive doit être emmenée chez nous et protégée, quoi qu’il arrive.

— Vous êtes toujours partants pour prendre Adèle ? s’enquit Ambre, la voix tremblante.

— Bien sûr, jeune Vindyr, cette enfant représente notre avenir à tous.

La jeune femme se sentit soulagée à l’entente de cette annonce. Elle adressa un timide regard à Alexander qui semblait tout aussi satisfait par cette réponse ; il y avait au moins un point positif à leur venue.

Après réflexion, Faùn murmura quelques mots à l’oreille de sa cheffe qui l’écoutait en silence, les sourcils froncés.

— Sahr ! J’en sais fichtrement rien ! lui dit-elle. Mais c’est une bien bonne idée !

Puis elle toisa le maire et s’éclaircit la voix.

— On peut peut-être faire un truc pour vous… mais c’est risqué… annonça-t-elle.

— Dites toujours, reprit Alexander qui ne pouvait plus espérer grand-chose de convaincant.

— Je crois qu’on va p’t’être pouvoir s’arranger et trouver un accord qui nous aidera tous les deux. Voyez-vous, j’ai plein de Féros Dominaux sur mes terres, j’en ai des plutôt tranquilles comme la vôtre, mais j’en ai aussi des très agressifs, dont trois très instables, une femelle et deux mâles. J’peux vous les céder, j’suis sûre qu’ils seraient ravis de se défouler sur vos terres et de chasser du gibier. Surtout qu’il est possible qu’ils se transforment s’ils sont surexcités.

À ces mots, Ambre sentit son cœur cesser de battre, outrée par l’idée même qu’elle et les siens fussent considérés comme des bêtes jetées en pâture à l’ennemi, sans aucune considération morale derrière.

— Et en plus, vous avez de la chance, car leurs totems sont puissants : une panthère, un ours et un coyote. Ça vous fait une belle brochette de combattants redoutables. Et j’peux même vous envoyer Servàn pour les encadrer afin qu’ils ne tuent que vos cibles et…

Ambre, horrifiée, se redressa en hâte :

— Mais de quel droit faites-vous cela ! hurla-t-elle.

Sonjà, indignée d’être ainsi interrompue, se dressa également et lui fit face. Les deux femmes aux cheveux flamboyants se dévisagèrent, les dents fièrement visibles, l’une faisant plus du double de la carrure de l’autre.

— De quel droit nous traitez-vous comme des animaux ! cracha Ambre, les yeux embrasés.

— Au risque de te décevoir minette, tu es un animal, ou du moins quelque chose qui s’en rapproche !

— Comment osez-vous ? cria-t-elle, les membres tremblant sous l’effet de la colère. Comment osez-vous nous qualifier comme tel et nous manquer de respect !

— Sahr mais ferme-la ! Les Féros n’ont jamais été considérés comme des humains ! Les Hundr vous ont peut-être dressés avec le temps pour paraître comme tels, mais jamais vous ne le serez ! Vous êtes une espèce à part, vos instincts sont primaires, violents, bestiaux. Vous ne pensez qu’à dormir, manger, vous battre et assouvir vos besoins sexuels ! Les seules choses qui vous rapprochent de nous hormis votre apparence, c’est votre langage !

— Vous êtes horrible ! s’indigna Ambre, suffocante, en cherchant désespérément ses mots.

Elle demanda du soutien auprès d’Alexander et des deux Shamans, mais aucun d’entre eux n’osa prendre la parole ; le premier assommé par ces annonces et les deux autres en accord avec la guerrière.

Ambre, seule et profondément humiliée, sentit les larmes lui monter. S’apercevant qu’elle se défoulait nerveusement contre elle, Sonjà poursuivit d’une voix plus douce.

— Enfin, regarde Mesali ! fit-elle en lui montrant la petite qui tirait vigoureusement sur ses chaînes afin de porter secours à la grande Féros, crachant et grognant de manière intimidante. Voilà à quoi ressemble un Féros. Vous avez peut-être su évoluer et vous adapter ici. Et c’est une chance, surtout si vous arrivez à vivre parmi les humains et que vous savez vous contrôler. Mais sachez que jamais vous n’aurez la vivacité et la sagesse d’esprit d’un humain, vous serez continuellement soumis à vos instincts !

Ambre, les yeux larmoyant et tremblante, la toisait.

— Je me serais volontiers jetée sur vous et vous aurais tué sans aucune pitié pour ce que vous venez de me dire ! Qu’importe si vous êtes cheffe ! Mais je veux vous prouver que nous, les Féros, nous pouvons nous dominer ! C’est vous les monstres dans l’histoire ! Vous voulez nous jeter en pâture comme du gibier, sans le moindre scrupule ! Sans même demander notre avis !

Elle prit une grande inspiration avant de poursuivre de manière plus cinglante, crachant ces mots avec haine.

— Vous êtes abjecte ! Indigne d’être cheffe ! Et dire que je vous respectais, mais vous ne valez pas mieux que cette Élite finalement. Vous vous croyez supérieurs aux autres, sous prétexte que vous pensez et agissez différemment. Vous pensez votre domination légitime, car vous êtes plus nombreux et certainement plus calculateurs mais il n’en est rien ! Nous sommes peut-être différents vous et moi, mais nous ne vous sommes nullement inférieurs !

Elle jura puis déglutit :

— Vous me dégoûtez !

Puis elle pointa un doigt menaçant et accusateur en direction du maire :

— Et vous ! Trancha-t-elle. Vous, si vous osez accepter cette proposition, je vous garantis que ce n’est même pas la peine d’espérer de faire de moi votre femme ! Est-ce clair ?

Fulminante, elle posa un regard haineux sur cette assemblée dont la simple vision l’ulcérait et la révulsait. Enfin, elle sortit en hâte, claquant violemment la porte derrière elle.

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