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NORDEN – Chapitre 103

Chapitre 103 – Tensions

Ambre marchait d’un pas rapide, sous une pluie diluvienne, en direction de Varden, afin de récupérer Adèle à l’école. Elle avait besoin de la présence rassurante de sa petite sœur auprès d’elle ; une envie irrésistible de la presser contre elle, de la serrer une dernière fois de tout son être et d’apaiser les tourments qui la gagnaient.

Elle se sentait une nouvelle fois humiliée, souillée, lasse d’être toujours considérée comme une bête sauvage et limitée. C’était un fait inéluctable à présent ; elle était reconnue comme une bizarrerie, une créature inférieure aux humains, même parmi les noréens, à son grand regret. Ses soi-disant semblables qu’elle avait toujours respectés jusque-là étaient finalement tout aussi cruels et dédaigneux envers les Féros que les aranéens eux-mêmes envers les noréens. Cela se révélait comme une pilule plus que douloureuse et amère à avaler.

Le clapotement de la pluie et le grondement de l’orage qui sévissait non loin reflétaient ses états d’âme. Elle était trempée jusqu’aux os, habillée d’une chemise d’un vert amande éclatant, la seule tache de couleur dans ce camaïeu de gris et de bleu fade.

Le sol était glissant, de l’eau s’écoulait des rigoles, s’engouffrant sur les pavés de la chaussée, créant d’imposantes flaques d’eau. Les attelages et cochers, tout aussi trempés et harassés, passaient avec empressement dans les allées, éclaboussant sans aucune honte les passants annexes, vêtus de noir et de gris.

Des soldats arpentaient les rues, se défiant tour à tour lorsque deux groupes ennemis s’apercevaient. Parmi les trois groupes principaux ; les hommes au service du comte de Laflégère, les forces Hani et les cavaliers des de Rochester, les premiers étaient majoritaires. S’ajoutait un quatrième groupe ; les soldats de la Garde d’Honneur qui, à l’instar des de Rochester, continuaient d’assurer le maintient de l’ordre et de la paix dans les deux villes sans prendre parti, ayant pour seul et unique but la protection de chaque citoyen.

Ambre pesta en reconnaissant les costumes militaires des hommes sous les ordres de Laflégère, lourdement armés. Elle se sentit soudainement sotte de s’être vêtue d’un haut aussi voyant ; elle était déjà plus que reconnaissable dans cette foule fade et insipide, une chevelure flamboyante au milieu de cet amas de brun sombre et informe.

Elle accéléra le pas, aux aguets, envahie d’une pointe d’angoisse tant les soldats ennemis fouillaient les allées, dans les moindres détails. Elle bifurqua sur une ruelle annexe, beaucoup plus étroite et sinueuse, se frayant un chemin entre les dédales de bâtisses toutes aussi lugubres et sinistres les unes que les autres.

Une odeur nauséabonde parvint à ses narines, qui la submergea et se répandit en elle jusqu’au plus profond de son être. Elle tourna la tête et aperçut, avec effroi, deux soldats en train d’en dépecer un autre, gisant à terre, du sang ruisselant par de multiples entailles.

Les hommes, aussi enragés que des bêtes sauvages, rouaient de coup, lacérant et tranchant la peau de leur victime, de gros lambeaux de chair molle pendaient et s’extirpaient, maculant le sol de petits débris de taille inégale, tantôt rosés, tantôt blancs.

Ambre sentit son cœur s’emballer à cette vision d’horreur. Haletante, elle prit ses jambes à son cou et courut aussi vite qu’elle le put afin de quitter cet endroit. Dans cette montée d’adrénaline, elle ne prit pas le temps de savoir d’où émanait cette senteur qu’elle ne reconnaissait que trop bien désormais et redoutait plus que tout.

Les militaires… Alexander a raison, le stock de D.H.P.A. volé chez von Eyre circule en ville.

Hors d’haleine, elle trouva refuge sous un porche afin de s’y abriter tant elle était trempée et épuisée. La pluie continuait à tomber dru, les rigoles dégueulaient d’eau croupie, faisant ressortir les effluves âcres des pierres, aux relents de moisis.

Elle s’adossa quelques minutes à un mur, les membres engourdis puis, vacillante, se laissa choir lentement au sol. Jamais encore l’odeur fétide n’avait été aussi pénétrante.

Surtout reste calme ma grande. Ne t’emballe pas et garde pied. Pourquoi l’odeur me fait-elle autant d’effet aujourd’hui ?

Elle prit une grande bouffée d’air moite, tentant difficilement de rester consciente et de ne pas se laisser emporter par le sentiment de furie qui s’emparait d’elle.

Elle imprègne l’air. L’humidité la diffuse, c’est insupportable !

Elle toussa et se frotta frénétiquement le nez, sentant son cœur s’accélérer au fil du temps. D’un geste machinal, elle frappa une main contre son médaillon et sentit le flacon de Liqueur caché précieusement dans la poche de sa poitrine.

Tu as les gouttes de Judith sur toi au pire… Peut-être devrais-je en prendre, rien qu’une fois au moins ? Après tout, qu’est-ce que je risque ?

Elle soupira, hésitante. Puis elle regarda ses mains ; celles-ci étaient crispées, prêtes à s’enfoncer dans la chair d’éventuels assaillants.

Oui ! Je pense que c’est le bon moment, il faut que j’aille récupérer Adèle, je ne parviendrais pas jusqu’à Varden dans cet état.

Elle prit une grande inspiration, sortit le flacon, le dévissa et laissa tomber les cinq gouttes de la pipette sur sa langue, comme Louise lui avait formellement indiqué. Le goût était infect, mais l’élixir eut le don d’arrêter instantanément la sensation désagréable qu’elle avait en elle.

Elle se trouva détendue, cotonneuse. Pourtant, un mal naissant commença à lui broyer les entrailles. Elle toussa, rongée par une brûlure interne lancinante puis, tremblante, elle se cambra en avant et vomit.

Par Alfadir ! Putain, Louise avait raison, c’est extrêmement fort comme médicament !

Vaseuse, elle se redressa péniblement, plaquant une main contre son ventre endolori, et poursuivit sa route, dans les allées sombres, l’école d’Adèle n’étant plus qu’à quelques centaines de mètres tout au plus. Elle parvint à courir, manquant au passage de bousculer certains riverains qui ne se rendaient absolument pas compte des tensions alentour et de la montée du danger qui planait autour d’eux, puis elle s’engouffra dans l’établissement.

Elle arpenta les lieux, cherchant désespérément la salle de sa petite sœur, dans cette école pourtant pas bien grande, passant anxieusement la tête à chaque vitre.

Elle la trouva enfin et ouvrit brusquement la porte, ce qui fit sursauter tout le monde. Adèle était en plein milieu de la pièce, Anselme sur l’épaule, en compagnie de ses camarades. La cadette avait une part de gâteau à la main afin de célébrer dignement cette dernière journée d’école. La maîtresse se leva et observa d’un regard inquiet cette jeune femme trempée et tremblante.

— Excusez-moi, madame, il faut que je prenne Adèle avec moi au plus vite ! articula-t-elle, le souffle court, devant une mini assemblée hébétée.

Elle dévisagea sa cadette. La petite affichait des yeux ronds. Une expression d’effroi passa sur son visage devenu aussi blême que la pâleur d’un mort.

— Il faut qu’on file Adèle ! scanda l’aînée, haletante.

Adèle, les yeux emplis de larmes naissantes, se rua vers elle et la serra fortement. Ambre accorda un regard à la maîtresse et, avant de partir, lui annonça à la volée :

— Faites attention à vous, madame.

La vieille dame affichait un rictus et demeura pétrifiée.

Ambre tourna les talons et sortit précipitamment avec sa petite sœur sous le bras. Anselme volait au-dessus d’elles.

Une fois dehors, elles prirent la direction des ruelles, se déplaçant telles deux proies vulnérables, parfaitement silencieuses. La pluie s’était estompée, seul un faible crachin tombait à présent. L’aînée, grelottante, tenait fermement la main de sa cadette et gardait l’autre pressée sur son ventre douloureux. Sur ses gardes, elle scrutait chaque recoin, étudiant le moindre bruit suspect.

— Que se passe-t-il ? chuchota Adèle.

Apeurée, elle ressentait pleinement ses émotions.

— Il faut que je t’amène au plus vite auprès des noréens, murmura-t-elle en hâtant le pas. Il se passe quelque chose, les militaires ennemis patrouillent et sont particulièrement agressifs.

— C’est à cause de la mauvaise drogue, c’est ça ?

— Comment le sais-tu ? s’étonna l’aînée, estomaquée.

— T’as les pupilles toutes dilatées, fit-elle d’une voix plaintive, en plus tu dégages de drôles de vibrassions. Je suis sûre que tu as pris ses sales gouttes !

— Je n’avais pas le choix, marmonna-t-elle tout en continuant sa progression.

Puis elle s’arrêta dans un coin isolé et contempla sa petite sœur. Elle se mit à sa hauteur et l’enlaça de tous ses membres, manquant de l’étouffer.

— Je suis désolée, mais je voulais être assez consciente pour pouvoir te dire adieu.

Elle passa une main sur sa joue. Sa gorge se serrait, tordue d’angoisse et rongée par la peur ; il fallait à tout prix sauver la petite, la mettre à l’abri.

— Je suis vraiment désolée, pleura-t-elle en la pressant plus intensément, la tête nichée au creux de son cou.

Adèle se laissa faire, tentant elle aussi de se dominer et déposa un baiser sur le front de son aînée. Elles défirent leur étreinte et continuèrent leur chemin.

Elles parvinrent à regagner la grande place, où les militaires à la solde des Hani et des de Rochester étaient attroupés et surveillaient les lieux ; enfin, elles étaient en sécurité.

— Va rejoindre Alexander, ordonna Ambre à sa cadette.

La petite s’exécuta sans broncher, Anselme sur son épaule tandis que la jeune femme alpagua William afin de lui annoncer la tension qui régnait dans les ruelles ainsi que la possible tentative d’un assaut imminent, lui dévoilant brièvement ce qu’elle avait vu.

Le vieil homme, furieux, s’indigna et envoya certains de ses membres s’enquérir des évènements. Puis il se dressa sur son destrier, jeta un regard digne et entendu à son fils, puis fouetta avec force sa monture et partit au grand galop, en direction de la grande avenue du tribunal.

Lorsque la jeune femme arriva dans la salle de réunion, les visages étaient graves et le marquis de Lussac ainsi que Rufùs Hani n’étaient plus présentes. Les noréens, sur le qui-vive, s’étaient levés, prêts à quitter les lieux. Faùn maîtrisait péniblement Mesali, clouée au sol, l’écrasant de tout son poids pour l’immobiliser.

La petite sauvage, tout agitée, gigotait et hurlait. Elle avait la bave aux lèvres et ses pupilles étaient dilatées à l’extrême. L’indomptable sauvageonne était enragée, tentant de mordre avec acharnement les doigts de son Shaman qui, désemparé, ne parvenait pas à la calmer. Les autres, choqués et interdits, observaient la scène, une lueur d’appréhension dans le regard. Même Sonjà et Wadruna ne savaient que faire, la première ayant peur de la briser si elle voulait la maîtriser et la seconde ne comprenant pas cet emportement soudain.

La Shaman se tenait auprès de sa nouvelle apprentie, le bras posé sur son épaule et ressentant pleinement les émotions déchaînées et confuses de tous les membres présents dans la pièce. Cela faisait plusieurs minutes que l’enfant ne cessait de délirer, atteinte d’une pulsionnelle envie de sang.

En apercevant sa partenaire, Alexander échangea avec elle un bref regard interloqué et méfiant, puis fronça les sourcils ; sa charmante future épouse ne semblait nullement être atteinte par le mal, pour une fois, voilà qui était chose rare et troublante. Pourtant ses pupilles étaient dilatées. Il comprit alors et se contenta de soupirer en la dévisageant sévèrement. Ambre hocha la tête et s’avança prudemment vers la Féros hostile.

Mesali grogna, gagnée par une frénésie. La voyant ainsi, Ambre tendit son bras au niveau de la bouche de la petite enragée. Celle-ci planta violemment ses dents jaunes dans la chair tendre, la mordant ainsi à sang, d’une emprise solide, transperçant aisément le tissu de la chemise.

La jeune femme laissa échapper un cri de douleur. Sonjà et Skand voulurent se ruer vers elle afin de la secourir, mais elle les interrompit d’un geste vif de la main, puis dégaina en hâte le flacon de liqueur et engouffra l’embout dans la gueule de sa prédatrice. Elle fit tout son possible pour n’en libérer qu’une seule et unique goutte. En quelques secondes à peine, la petite reprit un soupçon de lucidité. Elle desserra la mâchoire et laissa lentement choir son visage au sol, reprenant peu à peu le contrôle d’elle-même. Elle toussa puis sombra dans le sommeil, les yeux clos et les muscles du visage détendus.

Dès que la petite fut calmée et apathique, Faùn desserra légèrement son étreinte. Le Shaman, ahuri, adressa un regard rempli de gratitude à la vindyr, puis prit délicatement la petite sauvageonne dans les bras. Celle-ci ronronnait avec force, profondément endormie. Ambre, le bras en sang, se redressa à son tour, tenant son poignet tremblant duquel s’échappait des filets de sang rouge vif.

Les larmes aux yeux, Adèle se précipita vers elle et l’enlaça. Elle s’apprêtait à courir à l’infirmerie lorsqu’Alexander lui barra la route, la toisant de haut.

— Dis adieu à ta sœur et va-t’en avec les noréens au plus vite, vous n’avez pas de temps à perdre.

— Mais père ! objecta la petite.

— Fais ce que je te dis, le temps presse !

Sur ce, il salua rapidement l’assemblée puis courut vers l’infirmerie. Sonjà, Skand et Faùn descendirent à leur tour, adressant un adieu à la jeune femme. Ils sortirent en hâte récupérer leur monture, conscient de la tension latente qui ne faisait que s’accroître au fil des minutes.

Ambre se baissa à hauteur de sa cadette et planta ses yeux ambrés, aux larges pupilles dilatées, dans les siens, puis elle posa délicatement une main sur son visage.

— Tu vas me manquer, ma Mouette ! annonça-t-elle à demi-voix, les yeux embués. Surtout, prends bien soin de toi et écoute ce que te dit la Shaman, d’accord ?

Adèle désespérée et le cœur lourd, s’engouffra dans ses bras et pleura à chaudes larmes, traversée par des sanglots inarrêtables.

— Je ne veux pas t’abandonner ! s’écria-t-elle en hoquetant. Je ne veux pas te laisser ici alors que tu es en danger !

Ambre resserra son emprise.

— Il faut que tu partes ma Mouette, ne t’inquiète pas pour Alexander et moi, nous allons nous en tirer ! Toi je veux que tu sois loin et à l’abri.

— Non ! Je ne peux pas ! pleura Adèle, tremblante.

— S’il te plaît, obéi, je te promets de tout faire pour rester en vie et de te prévenir au plus vite une fois que tout sera terminé.

Elle l’embrassa tendrement sur le front et défit son étreinte. Wadruna, Anselme sur l’épaule, posa une main sur celle de la fillette et la regarda avec bienveillance. Adèle fit la moue puis, après avoir quémandé un dernier baiser à son aînée, sortit avec la Shaman, main dans la main.

Anselme, quant à lui, quitta son perchoir et alla rejoindre son éternelle fiancée afin de lui dire un dernier au revoir avant ce long, très long moment de séparation. Ambre prit le corbeau et le caressa amoureusement, l’observant intensément ; l’oiseau avait le regard doux et mouillé. Elle crut y voir un soupçon de tristesse dans ses yeux noirs sans fond.

Alexander revint, essoufflé, le visage grave et les traits tirés. En l’apercevant, le corbeau croassa avec vigueur et ébouriffa son plumage afin de recevoir des gratifications de son père adoptif. L’homme lui gratta le haut du crâne et lui susurra quelques mots à l’oreille :

— Tu peux partir tranquille mon fils, je prendrai bien soin de ton éternelle promise, sois-en rassuré.

L’oiseau noir caqueta d’un ton inhabituel puis déploya ses ailes. Après un dernier baiser sur le bec et une ultime caresse sur la tête de la part de sa bien-aimée rouquine au tempérament de feu, il prit son envol par la fenêtre et alla rejoindre sa petite protégée.

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