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NORDEN – Chapitre 107

Chapitre 107 – Prologue

Il était sur Norden, en l’an 267, une toute jeune baronne connue pour sa douceur et son amabilité. La charmante tourterelle, du haut de ses dix-sept ans, était invitée pour la première fois à accompagner ses parents, le vieux baron Aristide von Tassle et sa femme Aurélia, à la glorieuse fête de l’Alliance. Celle-ci prenait place en la demeure du maire, monsieur le vénérable marquis Théophile de Lussac.

Le domaine était somptueux, richement décoré et semblait s’étendre à l’infini. Le manoir, érigé sur trois étages et à la façade d’un blanc immaculé, paraissait nettement plus impressionnant que ne l’était celui de sa noble famille.

D’abord intimidée et hésitante, elle passa l’immense porte d’entrée et s’engouffra à l’intérieur où la fête battait son plein. Elle se sentait ridicule, insignifiante, devant cette majestueuse architecture délicatement ouvragée et au milieu de cette foule de gens en costumes tout aussi admirables.

L’appréhension la gagnait car, de nature réservée, la frêle créature se sentait épiée. La délicieuse enfant était d’une beauté à faire pâlir de jalousie la moindre concurrente. La demoiselle, aux cheveux noir-ébène maintenus en une tresse lui parcourant le crâne, avait les yeux rieurs d’un brun chocolat et se voilait d’une peau à la teinte laiteuse, sans une imperfection hormis un unique grain de beauté situé au-dessus de sa lèvre qui accentuait son charme. Un délicat rose poudré fardait ses joues aux pommettes hautes et ses lèvres charnues, en forme de cœur, arboraient un subtil rouge pourpré.

Pour égayer sa silhouette chétive et longiligne, elle portait une élégante robe cintrée en velours, d’un bleu clair tirant sur le gris, qui se finissait en une légère traîne à froufrous. Vêtue ainsi, elle ressemblait à s’y méprendre à une poupée de porcelaine tout juste confectionnée, aussi fraîche qu’une perle de rosée et éclatante qu’une fleur juste éclose.

Gênée d’être ainsi observée par bon nombre de jeunes adultes qui, le sourire aux lèvres, portaient sur elle un œil vif et brillant, la baronne mesurait le moindre de ses gestes, espérant ne pas commettre d’impaires. Car la pauvre innocente était dotée, hélas, d’une santé des plus fragiles qui l’obligeait à rester la plupart du temps chez elle, cloîtrée dans son manoir, recluse. Elle ne connaissait pas grand-chose de la vie en générale et encore moins ce qui concernait les mœurs et les relations sociales avec ces gens de la haute aristocratie fortement intimidants.

En revanche, elle était avide de connaissances et savait briller par son intelligence. Ses parents, altruistes et désireux du bonheur de leur unique enfant, lui avaient aménagé au rez-de-chaussée un magnifique salon débordant d’objets étranges et de curiosités en tout genre. La pièce abritait également trois grandes bibliothèques garnies de livres sur tous les sujets ; idéal pour évader l’esprit de leur chère fille adorée lorsque les murs du manoir étaient, malheureusement, la limite de son territoire.

Mais cette soirée-là était particulière, la demoiselle, tout juste majeure, avait demandé à ses parents la permission de venir célébrer une fête mondaine en guise de cadeau d’anniversaire et de pouvoir s’y déplacer seule, sans chaperon ni parents. Aristide, d’abord réticent, céda ; les grands yeux de biche de sa précieuse fille l’avaient désarmé.

La petite baronne marchait d’un pas lent, les yeux écarquillés et brillants, subjuguée par tout ce qu’elle voyait. Elle admirait avec intérêt chaque fauteuil, chaque statue, effleurant du bout des doigts les tissus d’assises en velours bleu, assorti à la couleur des rideaux. Puis elle scrutait avec ravissement les murs richement décorés ; foisonnants de miroirs, de motifs détaillés et de tableaux de maîtres.

Elle les contemplait un à un, plongée dans ses pensées et émerveillée par ses coups de pinceau dévoilant des paysages marins, des natures mortes savamment organisées ou des portraits à l’effigie de la famille du marquis.

Alors qu’elle observait avec attention un portrait illustrant monsieur le marquis Léopold de Lussac et son jeune frère Albert, une mélodie attira son attention. Des notes de piano parvenaient jusqu’à son oreille, offrant un son des plus envoûtants qu’il lui ait été donné d’entendre. Elle suivit les sons de l’instrument, émanant de la pièce annexe où se tenait un immense buffet garni de nourriture luxueuse, joliment mise en valeur dans des plateaux d’argenterie et des assiettes en porcelaine peinte avec le plus grand raffinement ; une farandole de mets fastueux, forts appétissants, accompagnés de coupes de champagne que les convives semblaient tant apprécier.

La salle était comble. Pour atteindre son but, elle se faufila entre les invités, tentant au passage de ne pas abîmer sa nouvelle robe, achetée spécialement pour l’occasion. Puis elle arriva sans encombre, essoufflée, devant l’instrument ; cet imposant piano à queue d’une blancheur éclatante, sur lequel un U et un D étaient gravés en lettres dorées.

Elle contempla avec enthousiasme le jeune homme qui était en train d’en jouer. Il devait avoir dans la vingtaine, brun comme elle, les cheveux en bataille, portant un costume intégralement blanc. Il affichait une mine sérieuse, les yeux clos et les sourcils froncés lui dessinant une importante ride du lion qui lui conférait un certain charisme. Il était concentré sur sa tâche, exécutant sa mélodie à la perfection, faisant pianoter ses doigts avec une vitesse et une dextérité inégalée, presque irréelle.

La jeune baronne, éblouie par cette vision, ne resta pas indifférente face à lui. Confuse, elle rougit et détourna instantanément la tête lorsqu’elle s’aperçut qu’elle le regardait un peu trop intensément.

Comme s’il se sentait épié, le garçon leva les yeux à son tour et la dévisagea. Il esquissa un sourire en coin, dévoilant une irrésistible fossette qui la fit défaillir. Elle sentit les battements de son cœur s’accélérer d’un seul coup et remarqua que son souffle était court ; elle suffoquait, gagnée par un sentiment étrange qu’elle n’avait jusque là jamais connu, les yeux luisants et l’estomac noué.

Une fois la mélodie terminée, le jeune homme se leva, salua l’assemblée et alla à la rencontre de la délicate créature qui l’observait depuis une vingtaine de minutes avec une attention qui frôlait l’indécence publique.

Il arriva à sa hauteur et se courba légèrement. Puis, avec galanterie, il lui prit délicatement la main et y déposa un baiser.

— Mademoiselle semble être tombée sous le charme de mes valses, annonça-t-il en lui adressant un sourire charmeur. Je me présente, monsieur Ulrich Desnobles, compositeur et pianiste.

Sa voix était grave et suave, tout aussi hypnotique que ses mélodies enchanteresses.

La jeune femme rougissante s’inclina.

— Et vous, noble tourterelle, avez-vous un nom à la hauteur de votre éblouissant plumage ?

La petite baronne sourit, essayant de soutenir le regard de ce majestueux pianiste qui se dressait devant elle et dont elle n’avait plus d’yeux que pour lui, totalement captivée par sa personne.

Elle eut un petit rire et se mordilla la lèvre, lui adressant un regard que l’homme n’avait jamais eu le plaisir de se voir accordé.

— Je m’appelle Ophélia von Tassle, monsieur, annonça-t-elle timidement.

— Enchanté, dit-il joyeusement en lui caressant la main, d’un subtil geste du pouce.

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