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NORDEN – Chapitre 113

Chapitre 113 – Rancune et rapprochement

Alexander, après deux mois de convalescence, parvenait à se mouvoir et à marcher de nouveau. Afin de ne pas aggraver la colère d’Ulrich vis-à-vis de la friponne, c’était Séverine qui était prédisposée à soigner son jeune maître.

Le père, dans un élan de lucidité, s’était excusé des actes qu’il avait fait subir à son fils et espérait que son garçon puisse lui pardonner cet « élan de folie » et ce « coup de sang » comme il lui avait si bien dit. Cependant, le blessé n’était plus dupe et était désormais incapable de pouvoir le pardonner, ruminant sa rancune et sa rage en son for intérieur, et nourrissant une haine profonde à l’égard de son géniteur.

En cette période Ulrich, conscient de sa dépendance à la drogue et des effets néfastes qu’elle provoquait sur sa personne, avait diminué drastiquement sa consommation ; souhaitant épargner, à nouveau, pareille souffrance à son fils. Il devint moins brutal envers lui et semblait avoir regagné un soupçon d’inspiration au point qu’il s’était remis à jouer de son instrument. Il composait des mélodies aux teintes tristes et lugubres ; alternant avec des valses qui, jadis, avaient été les témoins de sa renommée, de sa fortune et de son amour envers sa chère et merveilleuse Ophélia.

Le piano résonnait à nouveau à travers le domaine. Le compositeur passait des heures entières à composer et à jouer, espérant amasser suffisamment d’argent qu’il avait pendant si longtemps dilapidé au profit de sa dose hebdomadaire de D.H.P.A.

Il gardait malgré tout de bons rapports avec les deux marquis. Wolfgang von Eyre, inquiet que celui-ci dévoile les combats clandestins ayant lieu dans son cabaret, avait grassement payé les frais médicaux du jeune baron et le magistrat de Malherbes, quant à lui, était parvenu à passer sous silence cette affaire devant les tribunaux.

Le marquis avait fait les yeux doux à l’éminent haut magistrat de la cour de justice, son excellence le marquis Dieter von Dorff ; un homme ultra conservateur, impitoyable et droit. Inflexible, il vouait un culte à la suprématie aranéenne et à la caste élitiste.

L’homme, au sommet de l’Élite, était craint de tous ; tant de par son titre que par son comportement et son physique. Son apparence austère, accentuée par sa gestuelle rigide, ses habits noirs cintrés et ses yeux aussi gris que le givre, inhabituels dans ce milieu, en intimidaient plus d’un. Il était l’aigle, gérant son domaine d’une poigne de fer sans aucune pitié ni rédemption.

Au fil des mois, Alexander reprenait un peu de sa motricité et de son entrain. Désirée venait régulièrement le voir lorsque la nuit tombait, en toute discrétion. Les deux jeunes parlaient des heures durant, en toute simplicité, en toute complicité, ne prenant pas le risque d’aller dans les jardins où l’œil malveillant d’un éventuel étranger pouvait les compromettre. Ils évitaient ainsi des sévices plus graves ; la domestique pouvant à tout moment, sous ordre du grand maître, être chassée de sa demeure à jamais pour atterrir dans une autre famille, séparée de sa mère, de son frère… et de son jeune maître.

Pour égayer un peu leurs soirées, Alexander rapportait des livres et des jeux. Il allait même jusqu’à lui prendre par moments quelques viennoiseries achetées dans la nouvelle et prestigieuse boulangerie de la grande place d’Iriden, La Bonne Graine. L’institution connaissait un franc succès et le jeune homme se délectait de voir sa friponne grignoter avec avidité et plaisir ces nombreuses gâteries qu’elle ne pouvait s’offrir.

En parallèle, il avait repris les cours ; son père ayant justifié sa longue absence par un mal-gris dont il avait peiné à se débarrasser tant la santé du garçon, encore bien chétif, était fragile.

En extérieur, en particulier à la Licorne, il se comportait de manière digne et affichait éternellement un regard hautain et froid, imitant le comportement de ses pairs, tentant de se fondre dans la masse, d’épouser superficiellement leurs principes abjects qui le révulsaient. Il continuait de côtoyer Léandre et son groupe afin de s’intégrer au mieux.

Le magnifique marquis, son meilleur ami d’apparat à qui il devait tant, s’était donné pour mission de lui faire rencontrer des femmes et de l’aider à se faire une bonne réputation dans le but, qu’à l’avenir, les deux hommes puissent devenir de puissants partenaires et former une alliance solide et durable. Les deux amis chérissaient l’idée d’épouser la magistrature, Léandre ayant déjà son oncle, Léopold de Lussac, le véritable marquis, dans cette honorable institution.

Pour augmenter sa notoriété et son influence, Alexander était convié aux soirées mondaines en compagnie de son père qui éblouissait l’assemblée, leur jouant des valses inédites, particulièrement émouvantes. Ces dernières laissaient l’assemblée béate, subjuguée par le talent de cet homme qui suscitait la convoitise de ces-dames.

Cependant, le pianiste n’était nullement enclin à rencontrer une femme pour lui servir de seconde épouse. Tout comme son fils, l’homme trouvait les aranéennes insipides et sans une once de charme malgré la perfection inégalée de leur beauté qu’aucune tache, pas le moindre petit défaut insignifiant, ne venait égayer.

Plaçant tous ses espoirs d’avenir sur son fils unique, le véritable Baron von Tassle, Ulrich nourrissait le désir de le voir épouser l’une de ces femmes merveilleusement fades dans le but de satisfaire son contrat d’amitié avec ses deux amis marquis si fidèles et attentionnés.

Ainsi, Alexander se trouvait être un objet des plus convoités et les aranéennes ne tarissaient pas d’éloges devant son physique délicieusement ingrat, jetant des coups d’œil subtils à leurs parents lorsqu’elles venaient l’aborder.

Elles minaudaient, gloussaient et jouaient de leurs charmes ; mettant fièrement en valeur leurs atours et le statut hiérarchique de leur cher père adoré. Elles lui disaient qu’il avait de l’esprit, qu’il était amusant et le regardaient avec la même avidité que Désirée envers ses viennoiseries.

***

Un soir alors que Désirée, guillerette, venait de terminer son service, elle toqua à la porte du jeune maître, sous les airs de piano incessants qui résonnaient depuis des heures.

À l’intérieur de la chambre, elle y trouva Alexander apprêté, prêt à partir pour une énième soirée mondaine en compagnie de son père. Stupéfaite, elle s’arrêta net et le regarda avec une pointe d’amertume.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il calmement en l’observant à travers le miroir, intrigué par son comportement.

Elle fronça les sourcils et se mordilla les lèvres. Puis, s’apercevant qu’elle s’attardait trop sur lui, elle baissa la tête, confuse.

— Excuse-moi, c’est juste que… je ne m’attendais pas à ce que tu sortes ce soir, murmura-t-elle.

Troublé de la voir ainsi déçue, il se retourna, boutonnant en même temps son veston sombre qui lui cintrait la taille.

— Je n’y vais pas par gaîté de cœur, avoua-t-il en esquissant un sourire devant sa mine renfrognée.

Elle hocha la tête en silence.

— Je te laisse te préparer dans ce cas, finit-elle par dire.

Elle tourna les talons et commença à partir lorsque sa voix l’interpella.

— Tu pars déjà ? lança-t-il en son intention.

Elle se retourna, interloquée, le dévisageant à nouveau.

Il tendit une main assurée vers elle.

— Tu veux danser avec moi ? demanda-t-il de sa voix qui commençait à devenir grave. Je suis déjà prêt et je ne pars pas avant un bon quart d’heure.

Muette, elle écarquilla les yeux, l’estomac noué, scrutant longuement la main tendue vers elle.

— N’aies pas peur ma friponne, je ne vais pas te mordre tu sais, ricana-t-il.

Hésitante, elle avança timidement sa main vers lui et prit la sienne.

Il l’attira délicatement à lui et passa une main derrière son dos, la pressant doucement contre son buste. À son contact, la jeune domestique fut prise d’une sensation étrange. Le cœur battant la chamade, elle se sentit rougir et le contempla, immobile, incapable d’effectuer le moindre mouvement.

La voyant troublée, il lui adressa un sourire et commença à se mouvoir avec lenteur.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il amusé. C’est le fait de te retrouver dans les bras de ton maître qui t’effraie ?

Elle déglutit et se mordilla la lèvre avant d’acquiescer, ne voulant pas admettre que, en cet instant présent, sans qu’elle ne sache réellement pourquoi, elle le trouvait fort séduisant dans ce bel apparat.

— Tu as déjà dansé ? s’enquit-il, en étudiant ses gestes fébriles et maladroits, très retenus. Je ne crois pas t’avoir déjà aperçue esquisser quelques pas.

Il défit son étreinte et la fit tourner une première fois avant de revenir à son contact.

— Il y a très longtemps, lorsque j’étais encore à l’école, avoua-t-elle. Et à l’Allégeance, c’est interdit, les domestiques n’apprennent pas à danser sauf si les maîtres signent un document nous en autorisant l’enseignement auprès d’un professeur qualifié. Mais c’est généralement considéré comme une pratique trop noble pour nous.

Il fut outré par cette réponse ; il ne s’était jamais renseigné là-dessus. Il lâcha sa taille et la fit tourner une seconde fois, puis il la reprit et effectua quelques pas plus vifs avec elle, épousant la mélodie entraînante de son père.

— Et tu aimais ça ?

— Je crois, fit-elle en tournant la tête, incapable de soutenir son regard sombre moins triste qu’à l’accoutumée.

— Cela te ferait plaisir que je te signe un tel document ?

— Ça ne risque pas de paraître suspect ?

Il fronça les sourcils et fit la moue, agacé d’être éternellement obligé de se plier aux exigences de ces mœurs sociales ridicules. Puis, un sourire malin finit par se dessiner sur son visage.

— Dans ce cas, tu voudrais être ma cavalière ? proposa-t-il, réjoui par cette alternative. Danser avec moi certains soirs ? Cela nous permettra de changer un peu d’activité et je dois m’exercer. Les femmes veulent à tout prix m’inviter, l’ennui est que cela fait des années que je n’ai pas dansé en duo. J’étais doué étant enfant, mais là, au vu des coups de mon père, je me sens rouillé, j’ai l’impression d’être aussi gracile qu’un infirme.

— Tu te débrouilles bien je trouve ! assura-t-elle en plantant sur lui ses yeux noisette particulièrement brillants.

Puis, confuse, elle se ravisa.

— Enfin, je crois, murmura-t-elle.

Il laissa échapper un petit rire et la pressa un peu plus contre lui, sa tête n’étant plus qu’à quelques centimètres de la sienne. Les notes de piano cessèrent. Alexander arrêta le pas, regarda l’horloge et vit qu’il était temps pour lui de partir. Il relâcha son étreinte et dévisagea sa cavalière. Il était à présent de la même taille qu’elle.

— Acceptes-tu d’être ma petite cavalière d’avant soirée ?

Elle le contempla longuement, étudiant le moindre détail de son somptueux costume de bal ainsi que son visage, coiffé et toiletté à la perfection. Elle eut un rire et scruta par la suite ses habits de service ; une simple robe noire, masquée sous un tablier blanc taché, et rehaussée simplement de son médaillon cuivré ainsi que par les armoiries de son maître cousues sur sa poitrine.

— Ça ne te dérange pas de me prendre dans tes bras ? Je veux dire, je suis souvent toute sale et je ne danse pas très bien par rapport à tes cavalières.

Il s’avança vers elle et déposa un baiser sur sa joue. Désirée, émue, rougit et sentit son cœur tambouriner ardemment contre sa poitrine.

— Tu seras parfaite ne t’inquiète pas, lui chuchota-t-il à l’oreille, et puis, au moins aurai-je le plaisir de danser enfin avec une cavalière qui ne sera pas sans arrêt en train de mesurer sans cesse ses mouvements, de me poser des questions fichtrement stupides ou de regarder sa chère maman ou son adorable papa toutes les minutes.

Sur ce, il lui prit la main, y déposa un baiser et s’en alla.

— Souhaite-moi bonne chance !

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