NORDEN – Chapitre 114

Chapitre 114 – Danse et séduction

— Monsieur le baron Alexander, m’accorderiez-vous la prochaine danse, je vous prie ?

À ces paroles, les yeux du jeune homme s’illuminèrent et un sourire radieux et charmeur s’afficha sur son visage lorsqu’il aperçut la merveilleuse créature qui venait de le rejoindre afin de lui faire part de cette noble proposition.

Devant lui se tenait Laurianne von Dorff, la fille cadette du puissant marquis ; une magnifique aranéenne de haut rang, à peine plus jeune que lui, et cochant toutes les cases de la perfection.

Il posa avec grâce et mesure sa coupe de champagne sur le rebord du buffet et cueillit sa main afin d’y déposer un baiser galant. Il lui tendit ensuite son bras afin de l’inviter au centre de la piste de danse, sous le regard noir de ses charmants confrères, farouchement jaloux et envieux de sa position.

En effet, la marquise était extrêmement convoitée par bon nombre d’entre eux et ne se rendait disponible que très rarement pour danser ; lasse d’être éternellement abordée par ces hommes fougueux et tous aussi prétentieux les uns que les autres, sans l’ombre d’intérêt.

Cela faisait des mois qu’Alexander avait su piquer au vif sa curiosité ; car contrairement aux autres, il se contentait seulement de lui jeter de simples coups d’œil courtois sans aucune indécence apparente et sans jamais aller à sa rencontre ni troubler le déroulement de sa précieuse soirée.

Alexander prit sa cavalière par la taille et la guida avec maîtrise et lenteur, entraîné par la mélodie d’une valse en trois temps que son père venait de composer il y a peu.

Le jeune baron révélait au fil du temps ses talents de danseur, devenant doué et sachant envoûter ses cavalières qui ne tarissaient plus d’éloges lorsqu’elles se retrouvaient entre ses bras ; minaudant, gloussant et se pâmant comme des jouvencelles éprises.

Auprès de ses nombreuses séances intimes au manoir, dans les bras de sa petite friponne, il était parvenu à gagner en maîtrise, en fluidité et en légèreté. D’abord timide de s’exercer auprès de ses pairs, il était rapidement parvenu à prendre confiance en lui et à gagner en assurance, alternant les cavalières et montant dans la hiérarchie. Son statut de baron lui accordait un atout supplémentaire par rapport à ses concurrents ; atout accentué par la présence permanente du très convoité et respectable Léandre qui se pliait en quatre pour satisfaire les désirs et volontés de son meilleur ami.

De ce fait, les femmes, dans leurs ragots habituels, s’intéressaient de plus en plus à sa personne et étaient désireuses d’être séduites par ce garçon au physique quelque peu ingrat, mais qui parvenait malgré tout à les charmer.

Certaines, audacieuses, osaient même lui faire des avances et le jeune conquérant, avide de pouvoir étendre ses talents de chasseur et d’entrer dans un nouveau terrain de jeux, se laissait volontiers aborder sans faire preuve d’aucune exigence. Il ne pouvait décliner de telles demandes si gentiment proposées, ce qui avait le don de les séduire et de les émoustiller encore plus.

Il en avait d’ailleurs attiré plusieurs dans ses filets, s’éclipsant subtilement avec une, voire deux cavalières lors d’une soirée, dans un coin reculé d’un manoir ou d’une demeure afin de jouir d’un moment de plaisir plus intime. Les jeunes aranéennes, subjuguées par sa danse, ses mots maîtrisés et sa gestuelle si habile, ne résistaient guère à la tentation d’être celle qui aurait le plaisir de partager la soirée en sa compagnie.

Dans ces moments-là, Alexander, tel un prédateur devant une proie innocente et fragile, se montrait atrocement cruel, dans un souci de vengeance et de dominance. Il assouvissait ses désirs, abusant de son statut une fois qu’il les avait entre ses griffes, désireux de faire payer à cette Élite véreuse, les actions néfastes et impardonnables de leurs pères. Il devenait impitoyable, les traitant comme des moins que rien, les laissant se dévêtir tandis que lui conservait ses vêtements, peu enclin de dévoiler au grand jour les meurtrissures multiples infligées par son père.

Pourtant, sans qu’il comprenne pourquoi, elles revenaient à la charge, une rumeur avait fini par circuler à son sujet et toutes espéraient être l’élue ; celle à qui le baron von Tassle dévoilerait l’intégralité de son corps. Il était à la fois dégoûté et délicieusement séduit par cette idée, d’autant que son nom était régulièrement cité et que la rumeur s’intensifiait au fil des soirées.

— Vous êtes ravissante mademoiselle Laurianne, dit-il d’une voix grave et suave en contemplant la belle brune au regard de biche.

— Je vous remercie, baron. Je ne pourrai malheureusement pas vous retourner le compliment, mais je dois vous avouer que j’apprécie cette danse en votre compagnie.

— Loin de moi l’idée de vous charmer mademoiselle, vous êtes trop respectable pour un homme de ma veine. Et je suis enchanté que vous daigniez m’accorder votre main pour cette valse.

La jeune marquise émit un pouffement et le regarda avec un certain amusement.

— Ce que l’on dit de vous est vrai baron, vous êtes vraiment atypique. Il est rare de voir de jeunes gens faire preuve d’autant de finesse d’esprit et d’humilité, même parmi les plus âgés.

— Votre compliment me touche et votre présence m’honore, dit-il en lui adressant un sourire charmeur.

— Vous savez y faire, assura-t-elle après un long battement de cil. Je comprends pourquoi mes sœurs et mes consœurs vous admirent, vous dégagez quelque chose de magnétique. Vous savez charmer autrement que par votre physique ou votre statut, voilà ce qui a le don de nous subjuguer.

— Mademoiselle n’est donc pas terrifiée de se retrouver dans les bras d’un homme aux frasques reconnues ?

— Terrifiée, non, mais intriguée, certainement. D’autant que je n’ai jamais eu l’opportunité de vous parler de vive voix.

La musique venait de se terminer, Alexander relâcha son étreinte et donna son bras à sa cavalière.

— Dans ce cas, permettez-moi de vous offrir un verre afin de discuter sereinement en votre compagnie. Bien-sûr, si mademoiselle souhaite gaspiller un soupçon de son précieux temps à bavarder avec mon humble personne.

Laurianne eut un petit rire franc.

— Mon cher baron, je me ferai une joie d’accepter votre proposition et je tiens à ajouter que votre cynisme me plaît.

Il se dressa de toute sa hauteur et lui adressa un sourire bienveillant. Puis, il l’amena dans un coin de la pièce, s’installant auprès d’elle sur une méridienne, tournés face à la foule, et héla un serveur.

Il prit délicatement deux coupes de champagne, en tendit une à la marquise et trinqua avec elle avant de contempler avec un grand ravissement ce magnifique oiseau rare aux somptueux apparats. Puis il balaya la foule d’un regard emprunt de fierté, allant jusqu’à se poser sur la silhouette de son ami Léandre qui leva son verre de loin en signe de respect, dans une solidarité masculine des plus sincères.

— Que faites-vous dans la vie ? demanda posément Laurianne, le port noble et l’œil vif, sans prêter attention à l’ambiance du lieu.

— Je suis en fin de quatrième année à la Licorne, en double cursus. J’étudie les sciences et la magistrature, ne sachant où exactement porter mon choix présentement.

— Un érudit et homme de droit, dit-elle en lui adressant un sourire du coin des lèvres, voilà qui est peu commun. Vous avez, je suppose, quelques projets pour votre glorieux avenir ? Ou du moins, votre père doit-il en avoir pour vous.

— Vous présumez bien, fit-il après s’être délecté d’une gorgée d’alcool, je chéris l’ambition d’entrer en politique et de laisser ma trace sur l’île pour les générations futures. Pour cela, je tiens à amasser un maximum d’informations dans le but que mon apprentissage me serve à l’avenir. Mais bon, du haut de mes quinze ans, vous vous doutez bien que cela ne sera pas pour tout de suite.

— Vous avez raison, baron, et je vous admire pour cela, Norden a besoin de gens de votre trempe pour s’épanouir, l’Élite a besoin de vous. En particulier depuis que le maire a sciemment choisi d’épouser cette noréenne. Une odieuse trahison, surtout lorsque l’on sait que c’est Père et ses amis qui l’ont mis au pouvoir. Une chance malgré tout que cette femme sache se montrer raisonnable. D’après ce que je sais, il semblerait qu’elle renie sans aucune honte ses origines. Après, selon les dires de ce cher Friedrich, il s’agirait d’un coup politique afin de charmer le petit peuple en montrant sa magnanimité au reste de la population.

Elle soupira, contrariée :

— Je trouve ça humiliant qu’il en soit à s’abaisser à cela pour les convaincre de notre suprématie. C’est à croire que les temps changent. Quelle tristesse !

Elle posa son regard sur celui de Ulrich qui était en grande conversation avec les marquis de Malherbes et von Dorff.

— Mon père semble apprécier le vôtre cependant, j’ose espérer qu’il en sera de même pour vous plus tard. Avec un peu de chance, vous aurez l’opportunité d’accéder au sein très fermé de l’Hydre afin de nous aider à remettre un peu d’ordre dans tout cela ; rien ne serait plus cruel et affligeant que de voir notre pouvoir baisser au profit de l’émergence d’un petit peuple un tantinet rebelle.

Il les contempla également et eut un petit rire devant cette proposition qui le faisait vomir intérieurement.

Sur ce, elle le remercia et se leva avec élégance et distinction afin de prendre congé. Il fit de même et déposa un baiser sur le dos de sa main.

— Aurais-je donc l’honneur et le plaisir de danser à nouveau en votre compagnie ? demanda-t-il suavement.

— N’exagérez pas ! N’abusez pas de votre statut mon cher baron et surtout n’exigez rien de ma part pour l’instant. Je souhaitais simplement vous connaître quelque peu, mais je vous trouve encore peu digne d’intérêt pour que vous exigiez de moi plus que ce que je ne suis prête à vous offrir présentement.

Elle le salua poliment et planta son regard dans le sien.

— Mais peut-être qu’à l’avenir, nous serons amenés à poursuivre cette conversation de manière plus approfondie.

Elle lui accorda un sourire, tourna les talons et alla rejoindre sa place initiale. Alexander la regarda s’éloigner, jubilant de son glorieux avenir et de la partie qui se jouait actuellement. Il avait toutes les cartes en main ; il ne manquait plus qu’à les jouer correctement.

En rentrant, Ulrich le félicita grandement, fier de son fils et de la réputation dont il jouissait dorénavant ; sa partie de danse et son entretien privé avec la jeune marquise n’étaient pas passés inaperçus et déjà, les messes basses et les commérages allaient bon train, assaisonnés d’un soupçon de médisance acerbe ainsi que d’une pointe de jalousie venimeuse.

***

Les mois passant, le jeune baron gagnait en notoriété, étant devenu de plus en plus courtisé et respecté autant par les hommes que par les femmes. Sa popularité s’accentuait d’autant plus qu’il commençait à s’embellir, laissant derrière lui les traits ingrats et brouillons de l’adolescence au profit d’un visage plus viril.

Les boutons qui jadis sillonnaient son front s’en étaient allés, ne laissant pas une seule trace de leur passage sur cette peau blanche désormais sans l’ombre d’une imperfection. L’éclat de ses yeux se renforçait, devenant vif et brillant, alertes sur le moindre de détail qu’il pouvait observer. Sa voix se posait, devenant grave avec une pointe de suavité qui avait le don d’envoûter les charmantes demoiselles avides de ses paroles fort maîtrisées.

Ces dernières l’écoutaient avec une grande attention, totalement captivées par sa personne et surtout, gardant à l’esprit les nombreux écarts de conduite de ce jeune chasseur, souhaitant être la prochaine à s’inscrire sur son tableau de chasse tant les gestes habiles de ce magnifique prédateur avaient le don de les fasciner, qu’importe si elles devaient pour cela s’offrir à lui sans rien exiger en retour de sa personne. Elles chérissaient le plaisir inavouable de se laisser conquérir et de jouir de toutes les grâces que leurs consœurs ne cessaient de répéter, ébahies et subjuguées.

***

Un soir, alors que Ulrich jouait dans son salon, Alexander, en compagnie de Désirée, dansaient tranquillement, suivant les mouvements doux de cette valse lente, épuisés par leur journée de labeur. La jeune domestique, fermement appuyée contre lui, la tête lovée sur son buste, se laissait bercer par la gestuelle de son cavalier, les yeux mi-clos et l’âme vagabonde.

Il la dépassait d’une bonne dizaine de centimètres maintenant et s’amusait à prendre dans ses bras cet être si cher à la silhouette bien différente des autres.

Là où toutes étaient grandes et minces, la nuque découverte et le visage peint au regard aussi glacial que de la roche, Désirée, elle, possédait un physique des plus naturels ; ses cheveux châtain clair bouclés, coupés en un carré s’arrêtant aux épaules, étaient souvent laissés détachés le soir venu. Elle ne portait ni bijou ni apparat hormis son médaillon, épinglé sur sa robe.

Elle avait à l’inverse, une silhouette aux courbes généreuses, accentuées par son tablier et sa robe noire cintrée qui lui dessinaient une taille fine mise en valeur par une poitrine gonflée au galbe séduisant. Ses bras et ses cuisses étaient plantureux, au touché velouté fort agréable, si idéal à parcourir lorsqu’il faisait pianoter ses longs doigts fins dessus afin d’aller cueillir sa main. Et pour couronner le tout, la friponne était pourvue d’un visage poupon aux lèvres roses et charnues ainsi que d’un regard incroyablement doux agrémenté de longs cils dorés, la faisant paraître à une petite poupée à la mine délicieuse.

Soudain, la jeune domestique prit une grande inspiration et soupira d’aise, prise d’un intense sentiment de réconfort ; heureuse d’être nichée au creux des bras de son maître adoré.

— Tu t’endors ma friponne ? demanda calmement Alexander alors qu’elle restait à son contact, immobile, presque endormie.

Il lui caressa le dos de son pouce et sentit que cette caresse la fit frissonner. Groggy, elle se redressa lentement et le contempla droit dans les yeux. Elle fut aussitôt happée par son regard, le cœur battant vaillamment contre sa poitrine.

— Tu devrais aller dormir, il est tard, annonça-t-il en posant délicatement une main sur sa joue, amusé devant ses yeux brillants, embués de fatigue.

Alors qu’il s’apprêtait à l’embrasser sur le front, elle fut submergée par un élan d’ardeur incontrôlable. En hâte, elle redressa sa tête, se hissa sur la pointe des pieds et déposa spontanément ses lèvres sur les siennes. Puis, réalisant ce qu’elle venait de faire, elle écarquilla les yeux, le visage empourpré et plaqua une main sur sa bouche, terriblement confuse.

— Oh pardon ! s’écria-t-elle, gênée. Je ne sais pas ce qui m’a pris… Je ne voulais pas… Je ne devais pas…

Alexander ne bougea pas et la contempla sans mot dire, passant sa langue sur le bout de ses lèvres pincées. Elle recula de quelques pas, embarrassée. Elle esquissa un pas vers la porte lorsqu’il l’attrapa au poignet et la retint.

— Désirée, tu ne dois pas ou tu ne veux pas ? demanda-t-il de sa voix grave et posée, l’empoignant avec fermeté.

Elle fronça les sourcils, le regarda tristement, puis baissa la tête, une grimace au coin des lèvres.

— Je ne dois pas… dit-elle, résignée.

— Soit ! Dans ce cas, je te pose la question autrement, demanda-t-il après un silence, est-ce que tu veux ?

Elle déglutit péniblement, affichant une mine renfrognée.

— J’aimerais… marmonna-t-elle.

Avec lenteur, il tira son poignet afin de la faire venir à lui et glissa ses deux mains dans les siennes. Désirée, n’osant croiser son regard se contentait fébrilement de suivre ses mouvements. Il souleva ses mains et les embrassa une à une, avant d’approcher sa tête de son oreille.

— Moi aussi j’aimerais bien ma friponne, murmura-t-il.

Elle hoqueta, l’estomac noué et la gorge serrée.

— On n’a pas le droit… je n’ai pas le droit… marmonna-t-elle d’une voix presque inaudible.

— Pourquoi donc, fit-il après avoir déposé un baiser sur le haut de son cou.

— C’est interdit, dit-elle faiblement.

Il eut un petit rire et lui pressa tendrement la nuque.

— De quoi as-tu peur ma friponne ?

Elle renifla, prête à fondre en larme, incapable de parler.

— C’est le fait que je sois ton maître et toi ma domestique qui t’effraies ? demanda-t-il après un temps. Tu as peur que mon père l’apprenne et qu’il y ait des représailles ?

Elle soupira et hocha légèrement la tête.

— S’il n’y a que cela qui te dérange, il faudra juste que l’on se montre prudents. Mais si c’est juste pour que l’on s’amuse un peu tous les deux, je ne vois pas en quoi il y aurait à s’inquiéter.

Il laissa échapper un petit rire.

— Il faut que l’on se montre discrets et même si père s’en rend compte, je pourrais toujours lui mentir à propos de mes ardeurs de jeune mâle en mal de cajolerie qui assouvit ses pulsions auprès de la seule jeune femme de son personnel. Je pense qu’il pourrait le comprendre même si je ne souhaite pas qu’il le sache. Et puis, après tout, c’est pas comme si j’allais demander ta main.

Elle déglutit péniblement, le cœur serré.

— Tu as raison, murmura-t-elle, déçue par cette réponse, devant cette réalité qu’elle était forcée d’admettre.

Il lui redressa la tête afin de la contempler et avança sa bouche de ses lèvres. Désirée, éperdue, ouvrit la sienne et tous deux échangèrent un timide et tendre baiser.

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