KissWood

NORDEN – Chapitre 118

Chapitre 118 – Le dîner Galant

Les deux amants s’engouffrèrent dans le fiacre pour leur première soirée en dehors du manoir. Pieter, heureux de les voir si rayonnants, regagna son poste et fouetta les chevaux qui s’engagèrent au petit trot, quittant le lieu pour se rendre à l’institution de la Belle Époque.

Le domaine, possédé par le vénérable William de Rochester, avait été transformé depuis peu en restaurant, visant à accueillir une noble clientèle, qu’elle soit aranéenne ou noréenne. Les avis sur cet endroit étaient élogieux, qu’ils soient d’ordre culinaire, décoratif ou pour l’amabilité du personnel.

Désirée, vêtue d’une robe en mousseline vert d’eau à motif liberty et cintrée sous les seins par un ruban de soie rose, se pressait amoureusement contre son bien aimé baron, devenu son fiancé depuis trois heures à peine.

Alexander avait choisi ce jour avec soin, il savait que son père ne rentrerait pas de la semaine, trop occupé à récupérer de ses combats sanglants au sein du Cheval Fougueux.

Dès qu’il eut fait sa demande, Séverine et Ambroise, qui les attendaient derrière la chambre, les avaient félicités. Ils avaient par la suite emmené la friponne dans l’une des chambres d’ami afin de la préparer dignement.

Ils l’avaient habillée et toilettée avec soin tandis qu’Alexander patientait en silence, assis sur le lit et observant d’un œil attendri cette famille unie à qui il devait tant. Ils allaient tous travailler à son service dorénavant, y compris Pieter, laissant derrière eux ces longues années de tristesse et de tourments au profit d’une vie calme, loin de l’emprise de l’Élite.

Il contemplait le visage radieux de sa friponne, analysait ses faits et gestes tandis que Séverine l’aidait à revêtir sa robe et à épingler avec le plus grand soin son médaillon. Le grand frère, de nature moqueuse, s’amusait à lui raconter tout ce qu’elle pourrait lui faire subir maintenant qu’il allait être hiérarchiquement inférieur à elle.

Avant qu’ils ne partent, dans le but de posséder un souvenir de ce jour si spécial, Alexander avait emprunté un appareil photo et avait été spécialement la photographier devant la roseraie, foisonnante de roses juste écloses en cette saison. Désirée s’était assise sur le muret et, pour s’amuser, avait embrassé le bout des naseaux de la statue de licorne qui se tenait en bas de l’alcôve fleurie.

Alexander avait fait la même chose sur le côté opposé, sur le nez du cerf. Enfin, ils en avaient pris une dernière, sous l’alcôve, encerclés par les deux sculptures animalières qui semblaient porter sur eux un regard insondable.

Le paysage défilait devant eux, Désirée observait avec un vif intérêt les champs fleuris et les herbes hautes tanguer à la brise, de grandes maisons de maître venaient égayer par moments cette nature paisible, dominée par les prés et les collines verdoyantes parsemés de bosquets et d’étangs.

Alexander, qui tenait fermement sa friponne par la taille, lui expliquait que leur future maison était située non loin de là, sur le versant nord de l’île.

Le fiacre traversa les grilles du domaine, en fer forgé peint en noir, sur lesquelles la devise de la famille de Rochester, Espoir, Honneur et Persévérance était gravée.

Une fois le véhicule immobilisé, Pieter descendit et leur ouvrit. Il s’inclina avec respect devant ce couple si jeune et harmonieux et leur souhaita une adorable soirée avant de partir garer les chevaux un peu plus loin et rejoindre discrètement James.

Alexander tendit le bras à sa cavalière, qui le prit avec une certaine appréhension ; c’était la première fois qu’elle se montrait avec lui, à ses côtés, en dehors des portes du manoir. Elle affichait un port digne, se tenant aussi droite qu’elle le pouvait, dominée d’une bonne tête par son cavalier.

À l’intérieur, la salle était comble. Désirée balayait d’un regard innocent, l’assemblée et la somptuosité des décors. Elle étudiait chaque détail, se délectant de toutes les beautés de ce nouveau monde qu’elle allait connaître auprès de son futur époux, noble et ambitieux, nourrissant des rêves de grandeur qu’il avait longuement échangés avec elle.

Pendant qu’ils avançaient, il lui jeta un coup d’œil discret ; elle ressemblait étrangement à sa mère, non pas dans son physique qui était diamétralement opposé au sien, mais dans sa gestuelle et dans les émotions qui transparaissaient sur son visage rayonnant. Elle possédait cette candeur et cette fébrilité si unique d’un être affable marqué par la vie, mais qui continuait malgré tout de garder espoir d’un avenir meilleur.

Conduits par un serveur, ils s’installèrent dans un coin cosy. La salle était spacieuse, lumineuse, ajourée sur deux pans de murs par de grandes baies vitrées, alternées par des rangées de tableaux et de consoles recouvertes de foisonnants bouquets de fleurs aux couleurs éclatantes et aux parfums enivrants. Le sol était fait d’un dallage en damier noir et blanc tout juste lustré et recouvert d’un tapis de velours rouge, épousant les allées.

Désirée, à la fois mal à l’aise et excitée, avait les mains repliées entre ses cuisses, inspectant les moindres recoins tout en se pinçant les lèvres. Son expression arracha un petit rire à son fiancé tant il la trouvait ravissante en cet instant.

Il avança une main sur la table afin de cueillir la sienne. Elle y engouffra sa paume et, d’un subtil geste du pouce, l’homme la caressa avec douceur, analysant le magnifique anneau qui ornait son annulaire.

Les cartes du repas leur furent apportées, la jeune friponne, ne sachant que prendre hésita longuement sur la liste des mets, tout aussi fastueux et raffinés les uns que les autres, manquant de s’étouffer devant leur prix incroyablement élevé.

Alexander, devinant son trouble, la rassura.

— Prends ce qui te fait plaisir, je ne regarderai pas à la dépense pour ce soir.

Elle eut un petit rire et finit par trouver son choix. Lorsque le serveur arriva, elle lui annonça vouloir la dorade royale, leur spécialité. Alexander, souhaitant lui faire déguster d’autres plats, choisit une pièce de bœuf, un animal si rare sur l’île et dont la viande, très prisée, coûtait extrêmement cher. Il commanda deux coupes de champagne afin de trinquer avec elle et le dégustèrent tout en se regardant droit dans les yeux, les pupilles brillantes.

Pour le jeune baron, le liquide doré et pétillant avait un goût nettement plus exquis que les autres fois.

Dès que le repas, succulent, fut achevé, le serveur apporta la carte des desserts. Désirée, de palais sucré et gourmande, hésitait, avide de sucreries qu’elle ne mangeait qu’occasionnellement.

— Tu as l’air chamboulée, nota Alexander, amusé.

— C’est que… je ne sais pas où porter mon choix, tout me fait tellement envie. J’aimerais bien le fondant au chocolat, je n’ai encore jamais mangé de véritable cacao, hormis celui du chocolat que tu m’avais préparé. Et on dit que c’est vraiment excellent. Mais j’aimerais également la coupelle de fruits exotiques, je vois qu’il y a des mangues et de l’ananas dedans et là encore je n’ai pas eu le plaisir d’y goûter.

— Les deux sont très bons, assura-t-il.

— Tu prends quoi toi ? s’enquit-elle.

— Moi ? Rien, juste un café.

Le serveur arriva et s’informa de la commande. Désirée opta finalement pour la coupe de fruits et Alexander, en plus de son café, commanda le fondant.

— Je pensais que tu ne voulais rien ? demanda-t-elle, intriguée, une fois le serveur parti.

— Ce n’est pas pour moi, fit-il en lui adressant un sourire.

À ces mots, le visage de sa friponne s’illumina et elle le regarda si amoureusement qu’il en fut totalement désarmé.

Elle se délecta de ses deux desserts, essayant malgré tout de manger dignement afin de ne pas paraître malpolie devant la clientèle. Elle ne s’était pas encore attardée sur la foule, mais remarqua qu’elle comptait des noréens, peu, mais suffisamment pour pouvoir se sentir à l’aise.

— La famille de Rochester prend très à cœur l’équité entre les deux peuples, expliqua Alexander, tout en buvant sa tasse de café. Certes la clientèle est moins noble qu’à l’Ambassade, tenue par mon oncle. Mais elle n’en reste pas moins aisée et respectable. Et ici il n’y a généralement ni marquis ni comte, juste des honnêtes gens de bonne fortune. Je doute fort d’ailleurs que parmi eux, certains s’empressent de mettre mon père au courant de notre escapade.

— Il existe encore des familles de comte sur Norden ? s’enquit-elle, pensive.

— Oui, annonça-t-il, seulement deux, de Laflégère et Serignac. La première est basée à Wolden, à l’Est du territoire et la seconde est sur le point de disparaître.

Désirée fit la moue et baissa les yeux.

— Qu’y a-t-il ?

— C’est que… je me disais… mais toi aussi tu es le dernier représentant de ta lignée et le dernier véritable baron. Ça ne te gêne pas de perdre de ton prestige en mêlant ton sang à celui d’une aranoréenne ?

Il eut un petit rire.

— En quoi ce serait dégradant de vouloir un enfant avec la femme que j’aime ? Aranoréenne ou non ça ne changera strictement rien. Après tout, je nourrissais ce rêve quand j’étais petit et bien que mes sautes d’humeur à ton égard ont été fort nombreuses au vu de mes fréquentations, je suis quand même revenu à mon point de départ.

Il but une gorgée et étudia son interlocutrice qui le dévorait des yeux, ébahie et émue.

— Le pire c’est quand je me rends compte à quel point j’ai été un effroyable salaud envers toi, et que, malgré tout, c’est toi qui te tiens devant moi aujourd’hui. Qu’importe ce que je t’ai dit ou fait, tu as été, tu es et tu seras toujours là.

— Parce que j’ai été, je suis et je serai toujours ta charmante chienne dévouée mon cher Alexander, avoua-t-elle, les yeux embués de larmes.

À cette annonce, il redressa dignement la tête et, dans une sensibilité retenue, laissa échapper une larme, tout aussi ému qu’elle. Ils échangèrent un petit rire complice, heureux de se retrouver définitivement et de partager leur avenir ensemble.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :