NORDEN – Chapitre 119

Chapitre 119 – L’Heureux événement

Désirée, haletante, se passa un peu d’eau sur le visage et ouvrit la fenêtre de la chambre afin de faire passer l’air. La chaleur était étouffante en ce mois de juillet. Dehors, il faisait à peine jour et les premiers rayons de soleil baignaient l’île d’un halo orangé.

Les oiseaux gazouillaient, perchés en haut des arbres aux feuillages denses. Les chants mélodieux des merles et moineaux s’accordaient avec le son harmonieux des notes de piano émanant du salon.

La future baronne, vêtue seulement d’une simple flanelle au niveau du bas ventre, fut parcourue d’un frisson qui lui hérissa l’échine et fit pointer le bout de ses seins endoloris. Elle prit une grande inspiration, laissant l’air frais, chargé d’embruns et vivifiant du petit matin entrer dans ses poumons, puis partit rejoindre son amant sur le lit.

Voilà déjà deux mois qu’ils s’étaient promis l’un l’autre. Or, il était trop tôt pour le dévoiler à Ulrich ; Alexander voulait attendre encore un an, afin de terminer sa dernière année d’étude, souhaitant valider son diplôme de droit, trouver une place au sein du tribunal et pouvoir se lancer en politique. Il assurerait ainsi un train de vie confortable à son couple.

Pour l’instant, il avait encore besoin de la fortune familiale, héritée par son père, afin d’économiser pour l’avenir. Et il ne voulait pas dévoiler ses attirances jugées impures avant que son poste ne soit validé ; l’influence des puissants amis de son père et surtout la renommée du nom des von Tassle lui assurait une place de choix au palais de justice. Surtout si son oncle, le marquis Lucius Desrosiers, ami du haut magistrat de la cour, appuyait sa candidature. Il avait la chance de pouvoir déjà compter sur le soutien du nouveau maire, le Duc von Hauzen, pour l’épauler et parvenir à ses fins.

Alexander était encore endormi, elle profita de ce moment pour le dévisager avant d’aller travailler. Elle s’approcha discrètement et déposa un baiser sur son front.

— Qui t’a autorisé à partir ? murmura-t-il d’un ton moqueur en ouvrant un œil.

Elle gloussa et s’approcha de lui :

— Le travail m’attend, monsieur le Baron.

— Père est au salon, reste un peu avec moi, fit-il en se tournant vers elle.

Il lui prit le poignet, l’attira contre lui et posa sa tête sur sa poitrine dénudée, caressant la chair de son ventre, la mine rêveuse. Il effleurait du bout des doigts sa peau aussi douce que de la soie, suivant le contour irrégulier de ses taches brunes et blanches.

— Tu crois que notre enfant portera ces marques ? demanda-t-elle, soucieuse. Comme il sera trois quarts aranéens. Peut-être sera-t-il aussi blanc et pur que mère et toi.

— Tu complexes toujours là-dessus à ce que je vois, lui fit-il remarquer en posant ses lèvres sur l’une d’elles. Tes taches ne me dérangent pas, ma chère. Je n’ai d’ailleurs jamais compris ce qu’ils trouvaient de dérangeant là-dedans. Je trouve ça plutôt mignon, au contraire. Ça rend ta peau unique. Et puis, regarde moi, qui serais-je pour juger alors que j’ai la moitié du flanc arraché et que j’ai passé mon enfance avec le corps couvert de taches violettes et bleutées.

Il l’embrassa, descendant progressivement jusqu’au niveau du ventre où il frotta sa joue.

— Et puis, on verra bien. Si ça se trouve dans quelques années, les taches seront à la mode.

— J’espère que ça le sera dans sept mois.

— Pourquoi dans sept mois ? demanda-t-il en se redressant, intrigué.

Désirée lui adressa un sourire chaleureux, dévoilant l’intégralité de ses dents. Alors, Alexander, stupéfait, comprit.

— T’es… t’es enceinte ? demanda-t-il, hésitant.

Pour toute réponse, elle se pinça les lèvres et hocha la tête plantant ses yeux noisette, rieurs, dans les siens.

Il eut un petit rire :

— On va avoir un bébé ! fit-il, les yeux embués.

Il baissa la tête et embrassa son ventre une nouvelle fois, s’attardant longuement à son contact. Puis il se redressa et s’avança vers elle, lui caressant tendrement la joue et échangeant avec elle un baiser langoureux.

— Tu le sais depuis longtemps ma friponne ?

— Maman m’en a fait la remarque la semaine dernière, quand je lui ai dit les étranges sensations que j’éprouvais en bas du ventre et des bouffées de chaleur que j’avais depuis plus d’un mois. Et j’ai surtout mal aux seins par moments, ils sont très sensibles. Depuis je me suis posée pas mal de questions, je ne savais d’ailleurs pas trop comment te l’annoncer.

Devant son visage interdit, elle pouffa nerveusement :

— Ça a l’air de te chambouler. Tu n’es pas content ? Je sais que ça change nos plans initiaux. J’avais peur que ça te mette en rogne, car ça va être compliqué de cacher ça à ton père.

Il plissa les yeux et esquissa un sourire.

— Désirée, tu viens de me donner le plus beau cadeau que l’on puisse m’offrir, annonça-t-il d’une voix douce, certes beaucoup plus tôt que prévu, mais ce n’est pas grave, on procédera autrement.

— Comment va-t-on faire pour lui dire ? s’enquit-elle avec une pointe d’appréhension.

— Ne t’inquiète pas ma friponne, laisse-moi gérer ça, d’accord ? Père est déjà moins violent ces derniers temps, avec un peu de chance, je trouverai un moment où il sera calme pour parler de cela avec lui. En espérant que von Dorff et de Malherbes ne l’aient pas une nouvelle fois endoctriné avec leurs sermons.

Elle fit la moue et soupira, peu rassurée par cette réponse.

— N’aie pas peur ma Désirée, dit-il calmement, contente-toi de prendre soin de toi et d’éveiller le moins de soupçons possible pour l’instant. Tu en as parlé à ton frère ?

Elle fit non de la tête.

— Non, je voulais t’en parler avant. Mais je sais comment je vais lui annoncer.

— Ah oui ? Un stratagème noréen ?

— Oh non, gloussa-t-elle, je voudrais lui annoncer lorsque nous serons tous les deux en ville samedi prochain. On est censés rejoindre sa chérie et après on doit aller réserver deux chiots et…

Voyant qu’elle en avait trop dit, elle plaça une main devant sa bouche, honteuse.

— Des chiots ? Tu ne m’as pas parlé de cela, dis-moi ? dit-il d’une voix suave, se délectant de sa gêne.

Elle détourna le regard et se mordilla la lèvre.

— Il voulait te faire la surprise, il a réservé, pour lui et pour nous, deux petits chiots de bergers, des shelties. C’est une espèce rare et onéreuse provenant de la Grande-terre. Il voulait nous en offrir un en cadeau de mariage et le dresser lui-même. Il m’a demandé de venir avec lui pour que je choisisse le nôtre.

— Ton frère commence enfin à m’apprécier, ricana-t-il, ou compte-t-il le dresser pour m’attaquer afin de protéger sa sœur d’un acte malveillant de ma part, maintenant qu’il ne sera plus là pour veiller sur toi ?

Elle lui donna une petite tape sur l’épaule.

— Il n’est pas si méchant, rétorqua-t-elle en faisant mine d’être choquée, c’est juste que vous n’avez jamais réussi à vous entendre tous les deux. Il t’aime bien, surtout depuis qu’il a compris ce que tu faisais pour nous. Alors bien sûr, il est trop fier pour oser te l’avouer et c’est sa manière à lui d’approuver notre union.

— Il ne voudra pas nous rejoindre, là-bas ? Dans notre nouveau chez nous ?

— Non, il veut mener sa vie de son côté. Il n’a jamais aimé le fait de travailler pour des maîtres. Je sais qu’il veut postuler dans la marine commerciale, sur le Fou, comme papa. Il veut lui rendre hommage de cette façon. Et il a pour projet de s’installer avec Judith, d’emménager avec elle, dans son cottage au sud de Varden où elle vit avec son père, Balthazar, qui a pris sa forme animalière.

— Judith ? C’est sa nouvelle conquête ?

— Plus que cela même, gloussa-t-elle, il n’arrête pas de me parler d’elle, ça fait longtemps qu’ils se tournent autour. Il l’a rencontrée lorsque tu as été grièvement blessé par le chien. Elle travaille dans une herboristerie plutôt réputée, à cheval entre Varden et Iriden.

— Comment est-elle ?

— Pourquoi, elle t’intéresse ? rétorqua-t-elle, narquoise.

— Non ! Je voudrais juste savoir à quoi ressemble mon éventuelle future belle-sœur.

— C’est une femme charmante, une pure noréenne, annonça-t-elle, joviale. Elle a deux ans de plus que lui. C’est une grande femme, toute mince, avec de longs cheveux noirs. Elle est impressionnante quand on la regarde pour la première fois.

— Pourquoi cela ?

— Disons qu’elle a une couleur d’yeux très particulière, ils sont dorés comme de l’or. Et elle dégage une aura étrange. Ambroise est littéralement fou d’elle. Il ne sait pas vraiment pourquoi d’ailleurs, car ils n’ont, d’après ce que je sais, presque aucun goût ou caractère en commun. Mais elle l’excite et il n’arrête pas de me parler de leurs ébats qui se révèlent apparemment beaucoup plus enflammés que les nôtres.

— Tu parles de nos ébats avec ton frère toi ? fit-il, mesquin.

— Non, enfin oui… enfin… un peu, hésita-t-elle, confuse en baissant les yeux. Disons que je sais à peu près ce qui fait plaisir aux hommes et que j’aime bien lui demander des conseils… ça te gêne ?

— Tant que tu n’en parles qu’avec lui ou avec ta mère, ça ne me dérange pas. Et puis, au vu des innombrables conquêtes que j’ai eues de mon côté, il serait plus que déplacé que je m’offusque juste parce que mademoiselle ose parler de nos jeux interdits avec son grand frère.

Il l’agrippa fermement à la taille et l’attira vers lui.

— Et puis, dit-il en se mordillant les lèvres, sentant le désir poindre en lui à la vue de sa charmante friponne ainsi dévêtue. S’il peut te révéler deux ou trois petites choses, je ne vois aucun inconvénient.

Il lui tint la nuque, déposa ses lèvres sur les siennes et échangea un baiser passionné, sous le son mélodieux du piano, dont les notes continuaient de résonner avec vigueur à travers le domaine.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :