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NORDEN – Chapitre 120

Chapitre 120 – Le prénom

Il faisait beau en ces premières journées d’automne. Le soleil dans un ciel sans nuage resplendissait et déposait d’intenses rayons chaleureux sur l’ensemble du domaine dont la végétation commençait progressivement à basculer sous des teintes ocrées et orangées. Une légère brise, transportant avec elle un air chargé d’humus, parcourait les jardins, faisant bruisser les feuilles à son passage et composant ainsi l’apaisante mélodie d’une nature en éveil.

Alexander et Désirée étaient confortablement installés en plein cœur de la roseraie, autour d’une table de jardin située à l’ombre d’un noyer. Les deux amants jouaient tranquillement aux cartes, une tasse de thé et une coupelle garnie de mûres, de figues et de noix fraîchement récoltées mises à disposition.

— Bataille ! s’écria-t-il, lorsqu’ils eurent révélé leur carte : un neuf de pique pour lui et un neuf de carreau pour elle.

Ils piochèrent à nouveau, se dévisageant comme deux concurrents en quête de victoire, dans ce jeu où aucune stratégie n’était requise et où tout était remis au hasard et à la bonne fortune. Ils posèrent une carte face cachée et piochèrent tour à tour celle qui donnera le coup de grâce.

— Dame de cœur ! lança Désirée, la mine réjouie. Tu ne pourras pas vaincre ma Judith mon cher.

Il eut un petit rire et lui adressa un sourire charmeur avant de déposer sa carte. À la vue du roi de trèfle, Désirée fit la moue.

— Désolé de te décevoir ma friponne, mais Alexandre gagne toujours !

— T’as vraiment de la chance toi, c’est pas possible ! fit-elle en lui donnant son paquet et en regardant la carte face cachée. En plus t’as piqué mon valet de pique !

— Pourtant je ne suis pas spécialement friand des jeux de hasard, c’est trop aléatoire, avoua-t-il, amusé devant la mine renfrognée de sa partenaire. Les jeux stratégiques comme les échecs ou même ceux où tu bluffes comme le poker sont bien plus intéressants et reposent sur une maîtrise de tes compétences en plus de divers paramètres.

Elle piocha une poignée de noix décortiquées et les mangea avec avidité, tout en posant amoureusement la paume de sa main sur son ventre arrondi qu’elle massa lentement.

— D’ailleurs, en parlant de prénom, aurais-tu une idée pour celui de notre enfant ? demanda-t-il en joignant sa main à la sienne.

— Oui, j’ai quelques petites idées, mais je ne sais pas si ça te plaira par contre.

— Tu vas me sortir des prénoms noréens imprononçables comme ceux de tes grands-parents ? fit-il mesquin.

— Non, ne t’inquiète pas, pouffa-t-elle. T’as des suggestions toi ?

Il but une gorgée et reposa sa tasse avant de prendre une figue qu’il rompit en deux et en dégusta le contenu.

— Dis-moi les tiennes avant, dit-il tout en se léchant le bout des doigts, et je te dirais ce qu’il en est pour moi.

— D’accord ! s’écria-t-elle, guillerette, alors tout d’abord, si c’est un garçon, j’aimerais l’appeler Anselme, comme mon papa. Parce que c’est quand même grâce à lui que j’ai eu l’honneur de te rencontrer et en plus je trouve que c’est un joli prénom et ça irait très bien avec ton nom de famille « Anselme von Tassle » ça sonne bien non ?

Il laissa échapper un petit rire, but une nouvelle gorgée et, songeur, fit pianoter ses doigts sur la tasse.

— En effet. C’est sûr que pour ma part je vais décliner chaleureusement de l’appeler par le prénom de mon paternel. Si tu n’y vois pas d’inconvénient.

Elle eut un petit rire nerveux, outrée par ces propos prononcés avec autant de détachement.

— Et si c’est une fille ? s’enquit-il en voyant son malaise.

— Pour la fille, j’aimerais vraiment l’appeler Pauline.

— Pauline ? fit-il, surpris. C’est un très vieux prénom datant de l’époque de la Fédération.

— Ça je ne sais pas, mais c’est le prénom de l’héroïne de la Bête du Haut Valodor et j’aime tellement cette histoire. En plus, Pauline est un prénom si beau !

Il la regarda, interdit, les sourcils légèrement froncés.

— Tu n’aimes pas ? demanda-t-elle, hésitante.

— Hum, à vrai dire je n’avais pas encore réellement songé à un prénom pour une fille. Et vu comment je vois tes yeux briller lorsque tu prononces ce prénom, je me dis que Pauline sera effectivement le prénom idéal pour notre fille.

— C’est vrai, tu trouves ? fit-elle, radieuse.

Il acquiesça et lui adressa un sourire charmeur tout en caressant soigneusement la courbure de son ventre.

— Et pour un garçon ? demanda-t-elle, curieuse.

— J’aime beaucoup Adam, je pense que tu ne verras pas la référence, mais c’est un prénom noble, lui aussi très ancien, et qui n’est plus porté depuis des siècles.

— Il a une référence spéciale ?

— En effet, dit-il en observant attentivement la statue de licorne qui se tenait à l’entrée de l’alcôve, juste à côté d’eux. Il vient d’une vieille légende, celle de la création de la Fédération.

— Raconte-la-moi, s’il te plaît ! lança-t-elle, piquée au vif dans sa curiosité.

Il but une gorgée et s’éclaircit la voix.

— Vois-tu, selon les textes anciens provenant de la Grande-terre, Norden ne serait apparemment pas la seule île à avoir voulu s’incarner en une enveloppe charnelle et prendre vie sous la forme d’une entité surpuissante et immortelle. Chez vous, les noréens, la légende raconte que Norden se serait incarnée sous la forme du cerf Alfadir, il y a de cela des millénaires et que par la suite, le Aràn, comme vous l’appelez, aurait scindé son âme en deux parties égales afin de protéger les côtes de l’île grâce à l’entité du serpent marin Jörmungand. Votre iconographie se base sur ces deux créatures mythiques ; le cerf brun aux yeux bleus et le serpent blanc géant aux yeux dorés.

— Tu veux dire que la Grande-terre a elle aussi son entité divine ?

— Selon une légende ma friponne, tout comme Norden, tout cela n’est que du pur folklore, rien ne prouve l’existence réelle d’Alfadir et de Jörmungand.

— Mais Alfadir et Jörmungand existent, Alexander ! objecta-t-elle, les sourcils froncés.

— Non ma chère, ils ne sont que pure invention dans le but d’expliquer votre existence et votre incroyable pouvoir de transformation, mais ils ne sont en aucun cas réels. La preuve est que je doute qu’une créature souveraine laisse une partie de son peuple se flétrir sous notre dominance.

Elle fit la moue, sceptique et contrariée par ces propos.

— Quoiqu’il en soit, poursuivit-il, on dit que Pandreden, la Grande-terre, jalouse et envieuse que Norden ait choisi de s’incarner, elle décida de prendre forme à son tour. Mais comme sa taille était largement supérieure à celle de sa voisine, elle décida de ne pas prendre une forme, mais cinq, afin de créer cinq clans qui pourraient gérer au mieux l’immense étendue de son territoire.

Il lui présenta sa main et écarquilla les doigts afin de les énumérer un à un.

— Ainsi, elle choisit cinq animaux distincts : le lion, la salamandre, l’aigle, le dragon et la licorne. Les humains, impressionnés par le pouvoir et la sagesse de ces divines créatures, se divisèrent alors en cinq clans, qui devinrent plus tard des empires ou des royaumes, et se répartirent l’ensemble du territoire.

Il fit parcourir son doigt sur la table de jardin, effaçant la poussière présente dans son sillon, et dessina grossièrement sur la surface une carte de la Grande-terre et des cinq territoires.

— C’est ainsi que fut créée Charité, l’actuel empire du Sud, représenté par un lion. Au Nord, ce fut Providence qui s’établit, avec pour symbole l’aigle. Plus à l’ouest, le clan de Sagesse, représenté par la salamandre, et celui de Justice représenté par un lézard. Ces deux royaumes ont disparu depuis des siècles, engloutis par la faim vorace des deux gigantesques empires. Et enfin, situé en plein centre de Pandreden, la Fédération, anciennement connue sous le nom de l’empire de Tempérance, qui avait réussi à subsister il y a encore trois siècles de cela, en renonçant à ses lois d’indépendance et en représentant les intérêts de Providence et de Charité.

Il pointa du doigt la statue ainsi que le dos de son paquet de cartes sur lequel une licorne cabrée, dite saillante, était dessinée.

— La Fédération avait pour emblème la licorne blanche aux crins noirs et comme tu peux le voir, elle est encore représentative de notre peuple. Cette entité était nommée Adam par les habitants. Elle était souvent représentée par un cheval avec une corne unique ou, rarement le cas, sous les traits d’un bouc n’ayant sur la tête qu’une unique corne.

— Et donc tu voudrais rendre hommage à ton peuple en appelant ton fils ainsi ?

— C’est exact, c’est un tantinet prétentieux, je l’avoue. Et au vu des atrocités que l’Élite fait subir à ton peuple et aux aranéens de castes inférieures, c’est vrai qu’il y a de quoi s’indigner. Mais ce n’est pas au peuple aranéen que je souhaite rendre grâce, mais à nos fondements. À l’époque digne de la Fédération, cet empire médiateur, dont les principes moraux étaient basés sur la diplomatie, la justice, l’honneur et surtout l’union. Bref, un prénom parfait pour un enfant issu non seulement de deux peuples distincts, mais également de parents provenant d’un milieu diamétralement opposé.

Désirée étudia avec attention l’illustration de la carte.

— J’aime beaucoup l’idée, en effet. Et quitte à suivre ce chemin, on peut toujours l’appeler Adamalfadir ! ajouta-t-elle, mesquine. Là, on sera sûrs de l’ego de notre enfant !

À cette proposition, elle fut prise d’un fou rire, submergée par un afflux d’hormones. Son rire contagieux eut le don de faire rire son futur époux, émerveillé devant sa charmante friponne si pleine de vie et débordante de bonheur.

Puis, voyant que le soleil commençait à décliner, il regarda sa montre et vit qu’il était temps pour eux de regagner le manoir ; son père n’allait pas tarder à rentrer.

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