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NORDEN – Chapitre 124

Chapitre 124 – Prologue

Dans l’obscurité lugubre d’une nuit sans lune, une enfant seule marchait dans la campagne brumeuse, chantonnant une mélodie aux notes dramatiques. Bercée par les cris rauques des corbeaux et le craquement des branches agitées par les vents glacials de ce début d’automne, elle arpentait les sentiers sinistrés où les racines sinueuses des arbres noueux, aux écorces décharnées, transperçaient la terre battue de part en part.

« Cheminant dans la brume

Seule dans un silence profond

Un bruissement résonne

Créature es-tu là ? »

Les yeux luisants et les sens en éveil, elle se repérait aux odeurs, dans ce paysage sans âme qui vive, hormis des armées d’insectes qui grouillaient au sol, serpentant entre les brins d’herbe. Elle reniflait le moindre effluve distinctif qui se dégageait de l’air ambiant, chargé d’embruns et d’humus, lorsqu’une note subtile parvint à ses narines ; un fumet délicat, à la fois enivrant et écœurant.

« Entre les forêts et les champs

Dans la nuit brumeuse

Je sens une ombre

Quelque chose se déplace »

L’enfant, aux abois, accéléra le pas, intriguée par cette senteur qu’elle n’avait jamais connue. Ses cheveux roux flamboyants, emmêlés et couverts de feuilles mortes, flottaient avec vigueur, fouettant son visage bardé de taches de rousseur, et faisant écho à ses grands yeux ambrés.

« Créature, peux-tu me voir ?

Me guetterais-tu, là dans la brume ?

Es-tu ici, tout près de moi ?

Je sens ton souffle sur ma nuque »

Grisée, elle se dirigeait vers cette senteur si douce, traversant les champs de maïs dont les épis étaient bien plus hauts qu’elle. Tels des remparts, ils masquaient sa silhouette, la dissimulant dans l’ombre, à l’abri des prédateurs. Le sol jonché de cailloux effilés était humide et boueux, la faisant s’enfoncer jusqu’aux chevilles, ralentissant ainsi chacun de ses pas.

Au loin, elle distingua une lueur émanant d’un cottage qu’elle reconnaissait entre tous ; la maison de son ami Anselme. L’enfant fit une moue et fronça les sourcils ; il était déjà bien tard et, d’aussi loin qu’elle se souvienne, jamais les lumières ne restaient allumées à cette heure avancée.

Elle ralentit le pas et prit une grande inspiration ; l’odeur émanait de là. Craintive, elle s’avança lentement, troublée par la présence d’une senteur annexe fortement désagréable, pestilentielle même. Elle s’apparentait à celle des gens de la haute société aranéenne ; un relent d’alcool mêlé de musc.

Cependant le délicat parfum du sang et de charogne dominait pleinement les alentours. L’enfant chérissait cet arôme âcre de corps en décomposition qu’elle trouvait, sans que personne ne sache pourquoi, étrangement réconfortant. Pour satisfaire son appétit olfactif, elle avait l’habitude de chasser ou de s’amuser avec des oiseaux et des rongeurs puis de les manger crus. Car ses parents lui refusaient ces précieux mets, préférant lui donner de la viande cuite à point.

L’odeur qu’elle avait suivie jusqu’alors était encore présente et dominait l’espace. Pourtant, plus elle s’en rapprochait, plus elle devenait écœurante, putride, au point qu’elle se résolut à se boucher le nez. Son rythme cardiaque s’accéléra, elle suffoquait. Mais elle ne pouvait faire demi-tour, interloquée de savoir ce qui pouvait se passer d’inhabituel chez son ami.

Désormais devant l’entrée, elle remarqua que la porte était ouverte et entendit du bruit. Curieuse, elle passa timidement la tête par l’entrebâillement et vit une créature en costume écarlate penchée sur ce qui semblait être Ambroise, le père de son ami.

Des lambeaux de chair rose et blanc maculés de gouttes pourpres s’éparpillaient au sol formant de larges flaques qui recouvraient la totalité des carreaux ivoire. Ceux-ci dégoulinaient le long des jointures et s’étendaient peu à peu, rependant un relent âcre terriblement pénétrant.

À la vue de cette nature morte, l’enfant demeura immobile, à la fois pétrifiée et émerveillée par ce cadavre désarticulé. Les membres tremblants et les yeux écarquillés, elle était incapable de bouger.

Comme s’il eût senti sa présence, le monstre en costume rouge couvert de sang se retourna et l’aperçut. Les yeux dilatés à l’extrême, révélant de billes noires chargées de malveillance, mis en valeur par une importante crinière blond-châtain, l’homme montra les dents et grogna.

Se sentant en danger, l’enfant s’arma de courage et commença à fuir. À peine avait-elle quitté la pièce qu’elle entendit ce dernier appeler ses congénères, poussant un horrible hurlement, sonnant le glas de la chasse.

Elle courait aussi vite qu’elle le pouvait, poursuivie par trois prédateurs enragés qui la traquaient tel un gibier.

Arrivée dans les champs de maïs, l’enfant fit un hourvari, masquant ainsi sa trace et brouillant les pistes afin de les désorienter ; comme elle, les hommes se repéraient à l’odorat, elle en était sûre. Puis, hors d’haleine, elle s’affala au sol et tenta de dissimuler son odeur en se frottant dans la boue.

Elle patienta un long moment, le cœur tambourinant ardemment contre sa poitrine. À l’affût, elle guettait le moindre bruit ou mouvement suspect, espérant avoir semé ses prédateurs. Puis épuisée, les doigts crispés contre les tiges, elle finit par se relever ; sa maison n’était guère loin et elle y serait à l’abri. Mais à peine esquissa-t-elle un pas qu’une force irréelle la percuta de plein fouet et la plaqua violemment au sol.

C’était le monstre qu’elle avait aperçu ; un grand homme à tête de lion, au visage déformé par la fureur. Il empoigna sa taille d’une main ferme gantelée d’une armature en fer aux griffes aiguisées. Son emprise puissante alla jusqu’à percer le tissu de son épais manteau, éraflant la peau duveteuse et tendre de son ventre. Dans sa rage, il commença à la frapper au visage et au corps, s’acharnant sur elle sans aucune pitié. Les coups tombaient un à un, arrachant à l’enfant des cris de douleur.

Enfin, elle sentit la main de l’assaillant cesser son martèlement pour venir se poser sur sa nuque et la serrer avec force. Le goût ferreux du sang parcourait sa trachée et ses poumons meurtris peinaient à capter l’air, la faisant vaciller.

Le monstre lâcha la taille de sa captive et approcha dangereusement sa main gantelée de son visage. De la pointe de son index, il effleura sa joue, souhaitant l’intimider par ses longues griffes effilées, la dardant d’un regard infernal ; les phéromones de peur qu’elle émettait lui produisaient un intense sentiment d’excitation malsaine.

Craignant pour sa vie, les yeux de l’enfant s’illuminèrent, les faisant s’embraser. D’un geste vif, elle fit fi de la souffrance et lacéra le visage de son assaillant de ses ongles taillés en pointe, aussi tranchant que des lames de rasoir. Le monstre hurla et se projeta en arrière, libérant son emprise et laissant ainsi sa proie filer entre ses doigts. Celle-ci courut, rejoignant son logis sans se retourner.

À bout de force, chancelante, l’enfant trouva refuge au pied des racines proéminentes d’un gros arbre. Elle s’avachit une nouvelle fois, ventre à terre, tapie sous un amas de ronces. Elle gisait près d’un terrier de renard situé à une centaine de mètres de son cottage devant lequel les deux autres monstres patrouillaient, allant jusqu’à enfoncer la porte et briser les carreaux afin d’espérer retrouver la piste de leur petite proie.

Apeurée et choquée, elle s’emmitoufla sous les feuilles mortes, recouvrant intégralement son corps grelottant. Blessée, elle lécha les plaies de ses mains entaillées, grognant sous le coup de la douleur. Puis elle couina mollement ; sa maman n’était toujours pas rentrée. Où était-elle ? L’avait-elle abandonnée ? Comment allait son Anselme ? Le monstre de l’ombre reviendrait-il afin de la hanter ?

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