NORDEN – Chapitre 126

Chapitre 126 -Les événements de l’ombre

Assis à son bureau, Alexander demeura un instant immobile. Il scruta attentivement la femme qui se dressait devant lui, totalement sereine et imperturbable, contrairement à l’homme qui était à ses côtés.

Irène se tenait bien droite, le port aussi noble qu’à l’accoutumée. Elle portait un long manteau d’un gris bleu, en accord avec sa couleur d’yeux, qui lui épousait ses formes à la manière d’un drapé. Elle était coiffée d’un chignon duquel quelques mèches s’échappaient et portait sur la tête une toque en fourrure d’hermine magnifiquement ouvragée, d’un blanc pur moucheté de taches noires régulières. Une paire de bottes imperméables à talons hauts lui grimpait jusqu’aux genoux et recouvrait son pantalon clair en toile de jute ; un uniforme bien trop chaud et épais pour la saison estivale actuelle. Où était-elle allée ?

Desrosiers à ses côtés affichait un air grave, mais serein. Il était vêtu d’un costume sombre, tout aussi épais que celui de son acolyte, et empoignait fermement sa canne à pommeau de serpent qu’il pressait entre ses mains gantées.

Par courtoisie Alexander se leva et les invita à s’asseoir tandis que James, serviable, alla chercher des sièges et préparer une boisson chaude ; la nuit risquait d’être longue, tous savaient qu’ils ne quitteraient pas la mairie avant l’aube, hormis si la situation empirait au point qu’ils ne pourraient lutter contre leur ennemi.

Lucius choisit un siège et s’installa tandis qu’Irène resta debout, accoudée à la fenêtre, regardant l’extérieur d’un air songeur.

Dehors, le ciel était toujours aussi gris, bien que la pluie eut cessé. Un fort effluve de pierre humide imprégnait l’air ; une odeur âcre s’accommodant parfaitement avec la chaleur étouffante d’un temps orageux d’été. Cette senteur pénétrante s’accompagnait d’une odeur plus subtile de brûlé et de poudre.

En contrebas, les hommes du marquis s’étendaient sur la place, une bonne trentaine de soldats, patrouillant à pied ou à cheval. Trois d’entre-eux déchargeaient une caisse d’un fiacre qu’ils acheminaient à l’intérieur de la mairie. La duchesse plissa les yeux et remarqua au loin d’épais nuages de fumée noire s’échapper de quelques habitations éparses.

— Je vois que l’Insurrection a commencé, soupira-t-elle, merci à ce cher Wolfgang d’avoir été à ce point négligent ! C’est une chance que nous ayons anticipé les tensions et ayons pris un autre itinéraire pour rejoindre Norden en accostant directement à Eraven avec notre précieux chargement, sans la menace de l’Albatros pour intercepter notre navire. Une chance que Desrosiers soit parvenu à faire diversion et à retenir l’attention du capitaine Friedz et de ses hommes.

Elle sortit de sa poche un paquet de cigarettes, aussi longues et fines que ne l’étaient ses doigts aux ongles interminables. Elle en porta une à sa bouche et l’alluma.

Alexander fronça les sourcils et scrutait les deux nouveaux venus tour à tour, énervé par le silence latent.

— Pouvez-vous me dire, je vous prie, ce qui se passe ? s’enquit-il d’une voix aussi calme qu’il le pouvait.

Desrosiers eut un petit rire et jeta un œil entendu en direction de son acolyte qui se retourna et leur adressa un sourire faux, dévoilant l’entièreté de ses dents blanches.

— Mon cher Baron, je crois qu’il est temps pour nous d’achever cette partie d’échecs, dit-elle en recrachant une grande quantité de fumée, et de mettre un terme définitif à cette guerre civile. Nous avons gagné et quand demain viendra le crépuscule, le Aràn Alfadir nous sauvera. Si tant est qu’il soit assez rapide pour gagner Iriden au pas de course au vu de son faible état ou ne daigne reprendre sa forme humaine et envisage d’emprunter une monture.

Elle fronça les sourcils et fit claquer sa langue.

— Mais connaissant le Aràn et son arrogante fierté, je doute fortement qu’il choisisse cette deuxième option, ajouta-t-elle d’un ton méprisant.

— Que dites-vous ? lança Alexander, stupéfait par le fait qu’elle puisse joindre l’entité et que celui-ci soit capable de redevenir humain à sa guise.

Irène sortit de sa poche un sachet transparent dans lequel se trouvait une pastille d’un vert sombre. À cette vision, le Baron eut un rictus.

— Je n’ai pas besoin de vous dire ce que c’est, monsieur le maire. Je suppose que vous le savez déjà ?

— Que vient faire la D.H.P.A. dans cette affaire ? grogna-t-il en haussant un sourcil.

Irène sourit, prit une autre bouffée qu’elle laissa pénétrer dans ses poumons et rangea la drogue dans sa poche. Puis elle s’éclaircit la voix et commença son discours.

— Vous savez, cher Baron, que je suis mariée à Friedrich, ou du moins je l’étais, et que par conséquent j’avais accès à toutes les données que mon défunt mari, notre honorable maire, possédait. Et comme vous vous en doutiez très certainement, notre mariage n’était en aucun cas une marque d’une quelconque affection, pour lui comme pour moi, mais plutôt une alliance solide entre deux êtres désirant prendre les rênes de l’île. J’avais besoin de son statut et lui de mes talents de stratèges ainsi que de la compétence de mon noble père.

Voyant qu’il allait l’interrompre, elle leva la main.

— Inutile de me le demander, vous le devinerez aisément une fois que j’aurai terminé de vous raconter toute cette histoire.

Alexander se pinça les lèvres et soupira, déçu, mais avide d’en apprendre davantage sur le déroulement des événements dont il n’avait nullement conscience.

— Friedrich était, pour ainsi dire, sous les ordres de mon père. Il était sa principale marionnette et se servait de lui depuis bien avant son élection. Je vous passerai les détails et les actions à la chaîne qui se sont déroulées lors de ses vingt-deux années de mandat. En revanche, je tiens à m’attarder pour l’instant sur le fameux soir du 24 septembre 300 et la fâcheuse affaire qui s’en est suivie. L’impact de cet événement a eu de très nombreuses répercussions, comme vous le savez très bien.

Alexander laissa échapper un rire nerveux.

Irène écrasa sa cigarette, croisa les bras et s’adossa contre la vitre.

— Mais vous ne connaissez sur le sujet que la moitié des éléments. Ceux qui nous intéresseront là-dedans présentement concerneront la méfiance naissante de Friedrich à mon égard ainsi que la saisie des stocks de D.H.P.A. que possédaient le capitaine Orland et ses hommes.

James revint dans la pièce, un plateau dans les mains dans lequel se tenaient cinq tasses de café fumantes, et en servit une à chacun des convives. Il était accompagné de Pieter, parti s’installer auprès de son maître. Trois hommes entrèrent également, portant une caisse en bois massif, cerclée d’une armature métallique et de chaînes à larges maillons. Ils la placèrent dans un coin de la pièce puis repartirent. L’objet semblait solide et peser son poids.

Le capitaine, galant, tendit une tasse à la duchesse qui la prit délicatement du bout des doigts et huma le contenu. Puis elle fit les cent pas, faisant claquer ses talons à chaque impact contre le plancher. Elle contemplait devant elle de manière totalement impassible, sous le regard des quatre hommes qui l’écoutaient sagement.

— Comme je vous le disais, dit-elle après avoir bu une gorgée, Friedrich a commencé à devenir méfiant envers ma personne ainsi qu’envers le jugement de mon père. Il en devint fou, un monde s’écroulait ; son monde, et tout ce qu’il venait de bâtir. Il faut dire que le fait d’apprendre que cette chère Hélène Hermine était non seulement ma sœur, mais aussi, et surtout sa fille à Lui, le Tout-Puissant de Norden, l’avait fort chamboulé. Il en était désemparé, ne sachant si je lui cachais d’autres informations cruciales.

Elle se remémora le visage terrifié de son charmant époux lorsqu’il avait appris la nouvelle et cela eut le don de lui décrocher un sourire franc sur ses lèvres pincées.

— Fort heureusement je l’ai aidé à rectifier le tir de cette sombre histoire et une fois la drogue saisie après l’arrestation, sous mon ordre, des trois hommes de Malherbes, nous avons pris avec nous et caché les derniers stocks de D.H.P.A. existants qui appartenaient à Laurent lui-même et dont il faisait encore discrètement trafic avec ce cher Wolfgang.

À cette annonce, Alexander leva les yeux au ciel. Comme il s’en doutait, les deux marquis se révélaient une nouvelle fois être à l’origine de sombres affaires.

— Mantis continuait illégalement d’en vendre dans son cabaret à quelques élus qui la payaient au prix fort, poursuivit-elle, mais cet imbécile de Friedrich, ébranlé par l’affaire ne put s’empêcher d’en prendre et en devint accro. Je fus cependant troublée par les effets que procurait cette drogue qui ne me rappelait que trop bien le comportement des Féros. Vous allez me dire comment se fait-il que je sois au courant pour les Féros, les Berserks ou encore les Sensitifs ? Pour cela vous demanderez à votre future femme. Avec un peu de chance et malgré le contretemps, ma nièce aura rejoint ma fille à temps afin qu’elle lui explique une grande partie de nos origines si particulières.

Alexander, abasourdi par ce flot d’informations, se passa une main sur le visage puis scruta James et Lucius.

— Je suppose que vous êtes au courant de toute l’affaire tous les deux, se contenta-t-il de dire.

— Depuis neuf ans en effet, répondit James en caressant discrètement la main de Pieter.

— Et tout récemment pour ma part, annonça Lucius, observant son neveu puis adressant un léger sourire à la duchesse. Depuis que j’ai été contacté de près par madame von Hauzen.

— Et je présume qu’il était inutile pour vous de me parler du fait que vous agissiez dans l’ombre, sciemment, me laissant seul gérer les problèmes du territoire comme je le pouvais ?

— Disons que vous aviez tellement de choses à gérer et que votre esprit était bien trop tourmenté pour que nous puissions prendre le risque de vous en parler ! répliqua James.

— Quelle amabilité !

— Calmez-vous, je vous prie ! ordonna Desrosiers. Et laissez Irène vous expliquer l’étendue de la chose.

Alexander serra les poings et pesta. Puis il porta son regard sur la duchesse qui le gratifia d’un sourire malin.

— Deux années s’écoulèrent suite à cet événement marquant. Friedrich et moi étions en froid, mais tentions malgré tout de nous entraider dans cette affaire, afin de ne pas sombrer dans cette spirale infernale. La vie de nos filles était en jeu et il nous était impensable pour lui comme pour moi de les mettre en danger.

Elle but une gorgée et s’humecta les lèvres.

— Suite à la mort de sa chère Hélène, tuée par un chasseur après sa transformation et dont je porte la fourrure actuellement sur la tête, mon père, furieux, nous obligea à enlever des enfants noréens. Ou plutôt, devrais-je dire, et cela risque de vous choquer, mon père obligea Alfadir lui-même à lui laisser enlever des enfants noréens afin de les envoyer sur la Grande-terre en guise de représailles.

Alexander manqua de s’étouffer avec sa boisson. Il toussa et observa la duchesse, les yeux écarquillés.

— Le Aràn accepta à contrecœur, précisa-t-elle, car des enjeux nettement plus importants étaient en jeu et que le cerf avait besoin de la toute-puissance de père pour pouvoir l’aider à l’avenir. Ils mirent au point un contrat : Alfadir devait céder de jeunes enfants noréens à Charité afin de créer une alliance durable et laisser la descendance de mon père prospérer sur l’île, tandis que ce dernier s’engageait à retrouver Hrafn et à protéger l’île en cas d’invasion de Providence et de leur arme surpuissante, découverte par les espions de Rochester.

La mine renfrognée, il plaqua sa tête entre les mains et réfléchit.

— Mais qui donc est votre père bon sang ! pesta-t-il. Qui peut être assez puissant pour contrer le Aràn, le faire plier et en même temps d’avoir peur à ce point pour sa descendance !

— Là, cher neveu, je vous pensais un peu plus clairvoyant ! dit Lucius en caressant le pommeau de sa canne.

Alexander regarda les mains du marquis, ses chevalières bien mises en évidence, luisant sur ses gants noirs. L’une était estampillée aux armoiries de l’Hydre ; un H majuscule entouré d’un serpent argenté qui se mord la queue. Après un temps de réflexion, il eut un mouvement de recul et fit les yeux ronds.

— Non ! Ne me dites pas que…

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