NORDEN – Chapitre 127

Chapitre 127 – Un départ doux amer

Adèle trouvait la campagne particulièrement agitée sous ce ciel gris sombre, intégralement voilé par d’épais nuages menaçants, noyant l’île sous un camaïeu de bleu fade. Les épis des champs de blé, les herbes hautes et les branches, aux feuillages verdoyants, tanguaient à la brise. Celle-ci transportait un air lourd et suffocant, difficilement respirable. Le craquement des écorces et le bruissement de la végétation s’accompagnaient des cris stridents d’hirondelles volant à proximité du sol ainsi que par le claquement régulier des sabots ferrés des cinq montures contre le chemin terreux jonché de cailloux et de racines sinueuses.

Au loin l’orage grondait, quelques rares éclairs zébraient le ciel, l’illuminant de manière intimidante, presque mystique.

La fillette, Anselme sur l’épaule, était assise sur son poney Ernest, ses bottes fermement appuyées sur les étriers. La mine maussade, elle ferma les yeux et prit une grande inspiration, laissant cet air lourd pénétrer ses poumons.

Pourquoi avait-elle accepté de partir si loin de sa sœur ? De l’abandonner dans un moment aussi dangereux. Elle aurait dû rester auprès d’elle, l’aider à surmonter ses craintes, la soutenir. Elle savait son aînée instable psychologiquement et son éloignement ne risquait pas d’arranger son cas. Pourtant, Ambre voulait qu’elle parte, son père également, désirant à tout prix la préserver de tous ces malheurs, de tous ces dangers… comme toujours…

C’est vrai qu’elle était encore jeune, trop jeune à leurs yeux pour se permettre d’aller contre leurs décisions et ainsi de les défier. Et elle ne pouvait se résoudre à utiliser sa Sensitivité sur eux ; cela aurait été indigne d’elle et elle ne voulait plus être considérée comme une « gamine ». Elle voulait leur prouver par elle-même sa valeur ; sachant trouver les mots et se comportant commeune adulte responsable. De plus, elle se révélait trop précieuse pour l’île pour qu’ils se résolvent à lui faire courir le moindre risque.

Quelle terrible injustice ! Pourquoi fallait-il toujours que tout le monde la mette à l’écart ; que ce soit à l’école à cause de sa couleur de peau étrange, voire dérangeante pour certains, « la blanche mouette qui piaille » se moquaient-ils, ou depuis qu’elle vivait au manoir, devenue la pupille du baron von Tassle, « mademoiselle la Baronne » comme ils l’appelaient maintenant en lui offrant maintes courbettes et remarques affables emplies de politesse déguisée.

Sous les conseils de leurs géniteurs, les enfants s’entraînaient à la révérence, ne tarissant pas d’éloges ou de compliments. Ils espéraient ainsi s’attirer ses faveurs et entrer dans ses bonnes grâces. Bien que, pour une poignée de parents, mieux valait que leur progéniture adorée l’évite soigneusement, car son père était un homme puissant et dangereux. Le maire intimidait une bonne partie des gens de la basse-ville, de modestes citoyens de classe moyenne souhaitant humblement gagner leur pitance, effrayés par la notoriété de cet homme-là que l’Élite ne cessait quotidiennement de dénigrer et de noircir le portrait.

Et le pire était sa sœur. Bien sûr, Ambre voulait la protéger, mais pourquoi toute cette distance ? Tous ces secrets ? Tous ces innombrables mensonges ? Quand lui expliquera-t-elle enfin la vérité ? « Plus tard » répétait-elle sans cesse. « plus tard… plus tard ! ». Cette excuse avait le don de l’agacer au plus haut point et elle rageait intérieurement de ne pas obtenir de réponse à ses questions sans user de sa faculté. Sa sœur se révélait terriblement obstinée, et ce, malgré les multiples vaines tentatives et stratagèmes de la cadette pour la faire avouer.

Les questions l’assaillaient : pourquoi cette gêne permanente lorsque sa grande sœur la regardait depuis près de trois ans ? Pourquoi fallait-il toujours éviter de parler de papa et surtout de maman ? Pourquoi Ambre ne venait-elle jamais la voir sur la plage autrefois ?

Ce petit phoque blanc était pourtant de leur famille ; ses vibrations à son égard étaient les mêmes que celles d’Anselme, de Pantoufle ou d’Ernest ! Elles étaient également identiques à celles de Désirée et du petit rouge-gorge. Qui étaient-ils ? Se trompait-elle sur eux ? Se trompait-elle sur toute la ligne, finalement ? Les vibrations voulaient-elles signifier autre chose qu’un lien familial ?

Adèle expira avec force, manquant de fondre en larme sous le coup de la fatigue et de l’anxiété qui s’emparaient d’elle. Pour se calmer, elle lâcha les rênes du poney, les accrocha à la selle et fit parcourir ses doigts sur l’encolure de sa monture, peignant les crins de son shetland.

Anselme, ressentant sa tristesse, approcha sa tête de sa nuque et la caressa de ses plumes soyeuses, aux teintes noir de jais. La petite grattouilla sous son cou duveteux et l’oiseau roucoula de plaisir. Ces vibrations réconfortantes l’apaisèrent quelque peu. Pour ne pas craquer à nouveau, elle entreprit d’observer intensivement ce paysage qu’elle connaissait si bien et qu’elle ne reverrait pas de sitôt.

Dorénavant, elle allait devoir patienter avant d’obtenir des réponses à ses nombreuses questions et Wadruna serait là pour l’aider à mieux comprendre, à maîtriser et à canaliser cette Sensitivité, un « incroyable don » selon les noréens, mais une lourde responsabilité pour ses épaules encore si chétives ; pour un être si frêle aux yeux de tous.

Elle qui avait toujours rêvé de se rendre en terres noréennes, de connaître ses semblables et leurs coutumes, savourait amèrement ce jour enfin venu. Heureusement, Anselme et Ernest étaient là, près d’elle, afin de la soutenir dans ces moments d’adieux déchirants, encore plus difficiles qu’elle ne l’avait espéré.

Pour la première fois de sa vie, elle se sentait seule, abandonnée ; elle n’avait plus de père ni de mère, tous deux partis si loin en mer qu’elle n’espérait plus les revoir. Elle allait devoir vivre séparée de ses amis, Louis, Ferdinand et Lucie, dont elle n’avait pas pu profiter durant cette dernière année, la faute à cette « foutue Insurrection ». Enfin, elle angoissait à l’idée qu’à son retour sur le territoire aranoréen, son nouveau père ou pire, sa grande sœur, ne seraient plus.

Son aînée, celle qui l’avait toujours protégée, et ce, malgré ses innombrables maladresses pour y parvenir, se sacrifiait une énième fois pour sa cadette. À son grand désarroi, plus Adèle grandissait, plus elle prenait conscience du poids qu’Ambre avait porté sur ses épaules tout au long de sa vie, de la rudesse de son existence. Tout ceci pour la préserver elle, sa petite sœur qui, dans son insouciante jeunesse, n’avait jamais pensé à toutes ces affres, toutes ces souffrances qu’elle avait endurées. Comment avait-elle fait pour survivre à cette charge ?

Adèle, les yeux clos, fronça les sourcils, tentant de capter les vibrations de son environnement afin de se détendre et de se dégager des sentiments négatifs qui s’emparaient d’elle. Elle ressentait le monde vibrer autour d’elle, les nombreux animaux présents à proximité, cachés dans leurs terriers pour certains, vagabondant dans les fourrés à la recherche de nourriture pour d’autres.

La nature, comme à son habitude, foisonnait et débordait de vie. Les créatures s’activaient à la tâche malgré le grondement de l’orage menaçant et le faible crachin.

En se concentrant, l’esprit de la fillette fut troublé par les vibrations des cinq autres noréens. Tous semblaient nerveux, en particulier Mesali et Faùn.

La Sensitivité qui germait en elle et se déployait au fil des jours ne cessait de lui rappeler dorénavant les émotions néfastes, dévastatrices même, que son aînée éprouvait en permanence. C’était une chance que la cadette soit parvenue à la persuader et à la glisser progressivement dans les bras de ce Baron. Son nouveau père qui, comme son aînée, vibrait lui aussi de la même manière ; des vibrations d’une tristesse infinie dont elle ne connaissait la cause ni pour l’un ni pour l’autre.

Elle n’aurait jamais cru parvenir à ce résultat ayant dépassé de loin toutes ses espérances, se demandant sans cesse ce qu’Alexander avait pu faire à Ambre pour qu’elle le haïsse à ce point. L’avait-il violenté lui aussi ? Comme l’avaient fait beaucoup d’hommes avant lui à son égard.

Elle n’en savait rien, mais une chose était sûre, son aînée avait son regard ardent lorsqu’elle le dévisageait au départ ; cette sauvagerie bestiale traduisant un ressentiment profond.

Pourtant, une fois chez lui, l’homme n’avait cessé d’être bienveillant envers elles. Elle ne comprenait pas les innombrables remontrances et sermons que son aînée pouvait lui faire quotidiennement alors qu’il se montrait si sincèrement gentil. Quelle faute avait-il pu commettre pour la mettre hors d’elle aussi longtemps ?

Elle avait tenté maintes approches entre eux deux, soudoyant l’un ou l’autre tour à tour ; deux êtres si semblables étaient faits pour être ensemble, cela lui était une évidence ! Qu’importe qu’il soit vieux ! Qu’importe qu’elle soit inculte ! Qu’importe qu’ils soient si diamétralement opposés sur de nombreux points ! Ne disait-on point que les contraires s’attiraient ?

Quel soulagement ce fut lorsqu’elle sentit enfin Alexander éprouver de plus en plus de désir envers son aînée. Quelle joie ce fut lorsqu’elle l’avait insidieusement envoyé suivre Anselme pour qu’il aille la sauver et que l’homme était parvenu à la ramener de Meriden sans réticence. Puis que, par la suite, avec habileté et patience, il parvienne à gagner sa confiance et à se faire finalement pardonner !

Quel immense bonheur de la sentir s’épanouir et qu’elle parvienne à oublier la perte tragique de son bien-aimé amant. Et pour finir, quelle jubilation de ressentir cet homme la faire gémir de satisfaction ; elle qui avait tant envie d’être possédée et étreinte d’une emprise charnelle, de rejouer à ces jeux interdits réservés aux plus grands.

Adèle n’avait jamais compris cette fascination des adultes envers ce qu’ils appelaient la « luxure »ou la « débauche ». Quel intérêt y avait-il là-dedans ? Certes les vibrations émises durant ces actes étaient fort agréables lorsqu’elle ressentait sa sœur s’y adonner avec intense plaisir.

En revanche, elles étaient bien moins fortes que celles qu’elle éprouvait dans les plaisirs anodins du quotidien. Comme quand elle se baladait seule sur la plage, embrassait son aînée, s’amusait avec Séverine ou ses amis ou même lorsqu’elle mangeait des viennoiseries. Là étaient les vrais délices de la vie, selon elle ; son essence même !

Adèle, les larmes aux yeux, soupira. Le Shetland, lui, paraissait serein et avançait les oreilles dirigées vers l’avant. De nature gloutonne, le fanfaron s’arrêtait en permanence, broutant le moindre carré d’herbes avec un appétit vorace. Puis, souhaitant dégourdir ses membres, heureux de retrouver un semblant de liberté après ces longs mois de confinement au manoir, il trottinait et caracolait entre les champs. Il sautillait dans les flaques d’eau, aspergeant les jambes de sa cavalière qui, contrairement à son habitude, ne riait point.

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