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NORDEN – Chapitre 129

Chapitre 129 – Höggormurinn Kongur 1/2

Alexander demeura un certain temps muet, plongé dans ses réflexions. Les idées se bousculaient dans sa tête ; individu surpuissant, manipulateur, autant craint que respecté. Un inconnu ayant peur pour sa descendance… Une descendance cachée, des monstres, craints eux aussi, mais surtout convoités… Beaucoup de points semblaient converger à cette conclusion aussi absurde qu’impensable :

Un « H », une lettre si caractéristique ne pouvant être le fruit du hasard. Dans son désir de vérité, il avait parcouru tous les signes possibles ; fouillant dans les moindres livres et registres, épluchant chaque blason et armoiries, étudiant chaque initiale de chaque famille ou organisation, aussi bien de Norden que de Pandreden.

Le H de l’Hérésie, des Gardes d’Honneur, de l’Héritier… le H de la famille ducale des von Hauzen… de Hrafn… de « Hjarta Kóngur », le nom noréen d’Alfadir, signifiant « Le Roi Cerf ». Parmi toutes celles qu’il avait étudiées, l’une d’elles devenait une évidence ; le H de l’Hydre, cette organisation se référant directement à la plus redoutable des deux entités, le Serpent marin Jörmungand autrement connu sous le nom noréen ancien de « Höggormurinn Kóngur », littéralement traduit en langue pandaranéenne par « Le Roi Serpent ».

Mais Alexander, dans son esprit logique et raisonné, était incapable de comprendre le pourquoi et surtout le comment d’une telle chose ! C’était impensable, inconcevable, de s’imaginer qu’un tel être puisse fouler le sol de Norden sans être repéré ! Et par quel miracle aurait-il pu engendrer, Lui, un Serpent de plus de deux kilomètres de longueur ?

Or Irène ne venait-elle pas de dire qu’Alfadir pouvait reprendre forme humaine ? Pourquoi son noble jumeau, ce Aràn dominant les flots, ne le pourrait-il pas ? Réveillé il y a plus de cinquante ans, engagé dans un combat contre son frère dont personne ne connaît réellement la raison. Un affrontement, un déchirement entre les deux frères pouvant aboutir à un conflit entre eux, mettant en péril la sécurité de l’île et de ses habitants, noréens comme aranéens. Serait-il l’ancêtre d’une jeune lignée secrète et illégale ?

— Vous avez compris ? ricana Irène, en notant sa stupeur. Vous savez maintenant pourquoi tous ces enjeux nous dépassent et que, quoi que nous fassions, nous ne sommes et ne serons jamais que des pions au service d’êtres qui nous dépassent.

— Mais pourquoi… et comment est-ce simplement possible ? s’indigna le Baron.

— C’est une bien longue histoire en effet, approuva Irène, trop longue pour que je puisse me permettre de vous la dévoiler pour l’instant, mais si nous disposons d’un peu de temps je me ferai une joie de vous la raconter en détail. Néanmoins, vous comprenez pourquoi Alfadir n’a pas bougé un sabot lorsque les enfants noréens furent envoyés sur Charité. C’était un accord convenu et bien que cela le blessait énormément, il ne pouvait procéder autrement s’il voulait avoir l’honneur de revoir un jour son fils adoré.

— Vous avez récupéré le corbeau ? s’enquit Alexander.

Irène détourna le regard et le posa sur la caisse.

Le Baron, interdit, ne dit rien.

— Je viens d’en avertir Alfadir. Cela fait peu de temps que l’émissaire l’a récupéré et que père l’a ramené sur Norden. J’espère sincèrement que ce foutu Cerf sera là d’ici demain soir. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre plus longtemps sans son aide, la situation est préoccupante, critique même.

— Comment l’avez-vous récupéré ? Comment avez-vous retrouvé la piste de Hrafn ?

— En suivant celle de la D.H.P.A., répondit-elle tout de go, voyez-vous, en arrivant sur l’île, les jeunes Charles et Enguerrand avaient emporté avec eux du matériel de pointe provenant de Charité. Matériel que j’ai subtilisé en partie à l’observatoire pour analyser secrètement le sang de mon mari, profondément endormi après sa consommation de drogue. Bien entendu, comme leurs analyses étaient illégales et secrètes, ils ne purent porter plainte, mais réussirent à faire protéger les lieux.

Alexander fronça les sourcils ; il se souvenait que Stephan l’avait mis au courant du subterfuge mis en place par les deux charitéins pour surveiller ce lieu isolé au milieu de nulle part. Finalement, il y avait bien eu un rapt et la présence des militaires avait été légitime.

— En observant attentivement les résultats, expliqua-t-elle, j’ai pu remarquer que certaines valeurs ciblées d’un sujet sous D.H.P.A. avaient exactement les mêmes résultats qu’une personne Féros. Où avais-je un Féros sous la main me direz vous ? Et bien, aussi invraisemblable que cela puisse vous paraître j’ai depuis de nombreuses années la mainmise sur un individu Féros dont personne ne soupçonne l’existence.

— Votre père, à tout hasard ? proposa Alexander.

— Non, il aurait été inutile que je le fasse venir juste pour une analyse. Il est du genre fainéant et je ne tenais pas à l’énerver davantage.

Alexander fit la moue et regarda les trois autres hommes dans la pièce qui, comme lui, étaient captivés par le discours de la duchesse.

— J’ai donc décidé de poursuivre la piste de la D.H.P.A. Pour cela, j’ai pris la décision, après l’arrestation de ce cher Friedrich, de m’allier au marquis von Eyre, votre partisan. Grâce à lui, j’obtenais sa protection ainsi que pour mes filles… que les hommes sont faibles et prévisibles ! Il nous suffit de quelques battements de cils et vous nous promettez monts et merveilles.

Elle s’alluma une autre cigarette et adressa un sourire à James :

— En fouillant discrètement dans ses documents, je suis tombée sur ses carnets de commandes et j’ai donc demandé aux de Rochester d’enquêter. Malheureusement, tous les espions envoyés sur place étaient décédés ou transformés. Seule restait notre fidèle émissaire, mais celle-ci était maintenue captive sur Charité, en tant que cadeau diplomatique, dirons-nous.

Elle prit une large bouffée et expira avec lenteur :

— Mon père parvint à la libérer et l’engagea à poursuivre notre but, seule, avec l’itinéraire volé chez Wolfgang.

— La même émissaire qui comptait pour Friedrich ? demanda Alexander, songeur. Comment se fait-il que les espions soient tous évincés ?

— C’est exact ! Répondit James. Et nos quatre espions, deux de mes frères ainsi que mes deux cousins, les derniers espions de l’île, sont morts ou se sont transformés au compte goutte, année après année, pour la Cause. Georges a été le dernier à nous avoir quittés.

— Savez-vous ce qu’il lui est arrivé ? J’ai cru comprendre qu’il était revenu dans un état des plus déplorables avant qu’il ne décide de se transformer.

James passa une main sur son visage et soupira.

— Georges rentrait de mission, incapable de trouver un chemin praticable dans l’itinéraire que nous lui avions indiqué pour retrouver Hrafn. Nous savions que le corbeau était captif dans les hautes montagnes au Sud du pays, dans un laboratoire où nul n’avait les coordonnées exactes, mais nous savions qu’une voie de chemin de fer y menait.

— Qu’est-ce donc ? s’enquit le marquis.

— La voie ferrée ? Un moyen de déplacement roulant sur des rails et desservant de nombreuses destinations en un temps record. Ce sont de gigantesques machines noires, appelées locomotives, marchant à la vapeur et au charbon créées pour déplacer les hommes ainsi que des marchandises en gros volume. Providence, l’ancienne Fédération et Charité sont quadrillées par ce réseau. La plus importante d’entre elles se nomme la Carotide et relie directement Charité à Providence en passant par Tempérance. Elle peut se déplacer à une vitesse pouvant atteindre les quatre-vingt-dix kilomètres-heure.

— Impressionnant ! s’étonna-t-il.

— Nous avons comme qui dirait un sérieux train de retard sur Pandreden, oui.

— Et donc pour la suite de votre espion ?

— Comme il ne lui restait guère de temps pour rentrer avant le départ de la Goélette, Georges passa par un autre itinéraire, encore plus au Sud, sur l’ancien territoire de la Fédération maintenant annexé par Charité, afin de rentrer par un sentier nettement plus praticable. Or, selon ses dires, alors qu’il longeait la côte pour regagner le port de Providence, il essuya une attaque par des hommes armés, des soldats de la Milice Rouge plus précisément. Je ne sais pas si vous en avez entendu parler, mais ce sont des miliciens travaillant à la solde de l’Empereur de Providence en personne. Cela faisait apparemment des semaines qu’ils le pistaient, car ils auraient eu des doutes quant à son origine noréenne et auraient eu l’ordre de le capturer.

— Comment s’en est-il tiré ?

— Georges est revenu au navire en état de choc. Il ne portait aucune marque de blessure particulière, en revanche, son esprit était ailleurs. Il n’a rien su me dire réellement là-dessus.

Il baissa la tête, les yeux embués, ému par la perte de son cousin :

— Ainsi le dernier membre des espions de Rochester a disparu.

— Pourquoi ne pas avoir engagé Ambre dans ce cas ? dit-il avec une pointe d’agressivité. Pourquoi ne l’avez-vous pas informée ou formée dans ce but si elle faisait partie des vôtres ?

— Tout simplement parce qu’Alfadir s’y refusait, répondit calmement James. Il avait été tellement courroucé d’apprendre que Georges avait eu un enfant avec Hélène, la fille de son jumeau, qu’il ne voulait en aucun cas mêlé sa progéniture dans cette histoire, par souci d’orgueil et de fierté mal placée. Il faut dire que mon cousin nous avait caché les sombres origines de sa femme, les gardant précieusement pour lui. Il est vrai qu’il était devenu distant depuis qu’il avait eu un enfant avec elle, allant jusqu’à abandonner un luxueux domaine pour un modeste cottage. Il repoussait régulièrement nos demandes d’invitations, coupant sciemment les ponts avec nous au niveau familial. Après, je ne lui en ai jamais voulu, au vu de la notoriété de son père, ce bon vieux Yves, mieux valait qu’il ne soit pas tenu au courant de cette information. Et lorsqu’il y a neuf ans le Aràn découvrit l’existence d’Ambre et d’Adèle, nous avions reçu pour ordre de ne pas nous occuper d’elles et de les ignorer.

— Vous avez renié ces enfants ? Laissés cette gamine d’à peine dix ans livrée à elle-même et s’occuper d’un nouveau-né une grande partie du temps ?

James soupira et acquiesça tristement. Il prit la main de Pieter qu’il serra fermement et regarda le maire.

— Cela nous était fort compliqué au départ. Georges n’était plus là pour veiller sur elles lorsqu’il partait des mois durant en mer. Mais sa grand-mère, Medreva continuait de les surveiller de loin, lors de ses absences. Et force est de constater que l’aînée a réussi tant bien que mal à mener sa barque. Elle qui était aussi farouche qu’un animal sauvage a commencé comme par miracle à s’assagir ; elle parlait plus, grognait moins et semblait s’épanouir en la présence de sa petite sœur.

Il s’arrêta un instant et essuya discrètement une larme.

— C’était inédit ! Improbable qu’elle change à ce point ! D’autant qu’elle avait été bien traumatisée. Elle est encore aujourd’hui incapable de se souvenir de moi, et ce, depuis ce désastreux événement. Pourtant à l’époque, j’allais quelques fois déjeuner en compagnie de mon cousin et de sa femme en leur modeste demeure. Ils étaient les seuls à part vous à connaître ma relation avec Pieter, bien que je ne les ai jamais présentés. Je connaissais bien la fillette, certes, très particulière au vu de son Féros, mais jamais méchante ou agressive envers moi.

— Que sous-entendez-vous par « traumatisée » ? s’enquit Alexander, dubitatif.

James afficha une mine renfrognée et observait la pièce l’air songeur.

— Nous ne savons pas réellement ce qui s’est passé, mais le surlendemain de l’assassinat d’Ambroise, Georges et moi rentrions de Providence. Arrivé chez lui, mon cousin avait remarqué que sa fille était couverte d’ecchymoses, d’entailles et présentait une grosse marque de strangulation au niveau du cou. Ajouté à cela, une maison retrouvée dans un désordre sans fin et Hélène, comme folle, qui éclatait en de grandes crises de colère. Il m’appela en urgence afin que je veille sur la petite, pensant que sa femme avait tenté de l’étrangler.

— Vous pensez que dans sa folie, elle aurait tenté de blesser ou de tuer sa fille avant de se raviser ?

— Hélène n’a jamais été folle ! objecta Irène d’un ton sec. C’était une femme douce et fragile. Trop bienveillante pour le monde dans lequel elle avait vu le jour ! C’est à cause de son besoin éternel d’amour et d’affection qu’elle en est arrivée à commettre l’irréparable et à en subir les conséquences. Elle était sans arrêt anxieuse, voulait faire au mieux pour rendre son père heureux. Pourtant, elle se sentait éternellement seule ; entre moi, sa grande sœur, qu’elle ne pouvait plus côtoyer, son mari qui partait en mer régulièrement et sa fille indomptable qui ne cessait de repousser chaque jour les limites qu’elle lui fixait. Elle a fini par trouver du réconfort autre part, dans les bras de son adorable et serviable voisin, votre charmant domestique !

Alexander grogna devant son ton désobligeant. Il voulut rétorquer, mais James l’interrompit.

— Irène a raison, Hélène n’était pas une femme démente, je ne l’avais jamais vue s’énerver avant cela. De toute façon, l’empreinte présente sur le cou de la fillette était trop épaisse pour être l’œuvre d’une femme et Hélène ne présentait pas la moindre égratignure sur elle. Nous l’avons donc questionnée à de nombreuses reprises, mais elle a été incapable de nous cracher le moindre indice sur le sujet. Même la petite ne pouvait prononcer un son. Elle tremblait, grognait plus que d’habitude et se cachait sous le lit lorsque nous entrions dans sa chambre. Elle ne mangeait plus. Lorsqu’on arrivait à l’attraper, elle se masquait le visage et se recroquevillait, terrorisée à l’idée d’être frappée. Allant jusqu’à hurler au « monstre » dans son sommeil.

Alexander, le souffle court devant la brutalité de ces paroles, sentit son cœur se serrer. Qui parmi la population pouvait se résoudre à porter atteinte à un enfant ? Ambroise ? Non, impossible, l’homme ne pouvait pas être tant cruel, du moins, pas envers une personne si jeune ; il se serait contenté de le prévenir, lui, comme il souhaitait le faire avant que le drame ne survienne, mais jamais il n’aurait pu s’abaisser à battre une fillette. À moins que…

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