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NORDEN – Chapitre 132

Chapitre 132 – Fuite et sauvetage 1/2

Ambre, tout aussi choquée que les soldats qui se tenaient en face d’elle, tentait de rester calme et de maîtriser ses tremblements. Elle fut stupéfaite de cette vision, désemparée par cette situation à laquelle elle ne s’était pas attendue. La gorge irritée, elle poussa une toux étouffée, la main plaquée contre sa bouche et remarqua qu’elle saignait encore.

La Liqueur était vraiment une très mauvaise idée. C’est trop puissant comme remède. Je me sens vraiment mal. Mon estomac… mon crâne… S’ils me repèrent, je suis foutue !

Muette, elle observa les cinq soldats qui ne savaient que faire devant leur capitaine au visage lacéré.

Alertés par les hurlements stridents, d’autres cavaliers accoururent. Trois autres personnes entrèrent d’un pas hâtif dans la pièce. Le meneur était un homme dans la grande quarantaine aux yeux charbon et aux cheveux cendrés, portant en costume militaire noir sur lequel les armoiries des von Dorff étaient brodées. Ce dernier observa le spectacle avec rage et dégoût.

— Père, fit Edmund.

Alastair se pinça les lèvres et serra ses poings gantés. Il scruta attentivement le capitaine, l’un de ses plus précieux alliés, gisant à terre.

— Mais que s’est-il passé ici ? jura-t-il, fulminant.

Herbert était totalement défiguré, taillé jusqu’à l’os, ne possédant plus ni yeux ni nez. Son corps convulsait, traversé de spasmes. Il avait cessé de hurler, ne laissant s’échapper de sa bouche que des gargouillis et des gémissements.

Agacé de l’entendre couiner, Alastair, de nature impatiente et sentant l’homme perdu, dégaina le sabre de son fourreau. Sans cérémonie, il transperça son crâne de sa lame damassée finement aiguisée, au bel éclat argenté. Le capitaine cessa de bouger instantanément et s’effondra dans un dernier gémissement plaintif dépourvu de dignité.

Le marquis se baissa pour empoigner le fichu de la robe avec lequel il essuya son arme, prenant grand soin de ne pas entailler ses doigts et ses paumes. Puis il jeta l’étoffe et s’empara du sabre de son allié pour le remettre au comte. Enfin, il soupira et se tourna vers son fils afin de s’enquérir de l’origine de ce fâcheux incident.

Edmund ne pouvait décrocher son regard de l’homme qui gisait à ses pieds et marmonna une réponse indistincte. Pour le raisonner, son père lui donna une tape vigoureuse sur l’épaule.

— Venez Edmund ! Il est temps pour vous de rentrer, vous en avez assez vu !

Le jeune marquis demeurait immobile, jusqu’à ce qu’une légère ombre derrière les portes entrebâillées en bas de l’armoire vint capter son regard. Il fit mine de rien et se contenta d’observer le cadavre avec répugnance.

Le voyant trop long à réagir, Alastair poursuivit :

— Je me dois de partir, fils ! Le comte de Laflégère nous attend non loin de la mairie, je me dois de le seconder pour mener l’assaut à bien. Votre grand-père tient à ce que l’on s’empare du siège au plus vite, l’occasion est trop belle pour la laisser s’échapper. Nous reprenons les rênes du territoire ce soir. Et au vu de la montée du peuple en colère, il ne vaut mieux pas que vous vous déplaciez seul. Alors ressaisissez-vous et rejoignez le manoir au plus vite ! Vous y serez à l’abri, auprès de votre mère. Qu’importe vos fonctions, ne prenez pas le risque d’arpenter les rues. Aucune vie ne vaut la vôtre hormis celle de vos proches.

L’homme sortit d’un pas décidé, suivi par l’ensemble des soldats et laissant son fils seul récupérer ses esprits. Celui-ci prit une grande inspiration et regarda vers la fenêtre où il vit son père se mettre en selle et hurler des ordres avant de fouetter son cheval pour l’engager en plein galop.

Le garçon soupira devant la cruauté de son géniteur et observa une nouvelle fois le cadavre à côté duquel les habits de la duchesse s’étendaient, souillés par les innombrables taches bordeaux et déchirés par le tranchant de la lame. Un objet attira son attention. Curieux, il s’accroupit et prit méticuleusement le petit bijou argenté disposé sur une mince flanelle liliale. Avec délicatesse, il l’essuya sur le tissu, puis examina la broche noréenne finement ciselée où un rapace en position d’attaque y était représenté de profil, les ailes déployées et les griffes écartées. L’aiguille de la broche, d’une bonne dizaine de centimètres à motifs damassés et limée, possédait un bout taillé en pointe recouvert de sang.

Il se releva et étudia la pièce ; deux livres étaient posés sur la table proche d’un arbre généalogique où un long cheveu flamboyant ondulait sur la feuille. Il s’attarda quelques minutes là-dessus, analysant les informations qui y étaient inscrites afin de les enregistrer dans son cerveau si bien ordonné de jeune érudit.

Puis, une fois les révélations imprimées dans sa rétine, il plia la feuille qu’il engouffra dans sa poche avec la broche et quitta la pièce d’un pas lent.

Ambre était toujours dissimulée dans l’ombre et avait passivement scruté la scène, la peur au ventre. Elle patienta puis, nauséeuse et l’esprit embrumé, décida qu’il était temps de s’en aller. Elle finit par s’extirper de l’armoire, les membres engourdis et sa main molle pendant au bout de son poignet. Lentement, elle s’approcha de la sortie en s’appuyant contre les murs pour ne pas s’effondrer au sol, aveuglée par la lumière grisâtre et par les multiples points blancs qui lui brouillaient la vue. À peine pénétra-t-elle dans l’entrée qu’elle vit Edmund se tenir debout devant la porte close, les bras croisés et l’air sévère. En le voyant, la jeune femme ne put réprimer un cri de stupeur et s’arrêta net, manquant de choir sur le carrelage.

— Ne crains rien ! fit-il en notant son inquiétude et en examinant son état. Je ne te ferais rien, je te le promets.

— Que veux-tu ? demanda-t-elle, méfiante.

Elle se redressa et mit ses mains devant elle, prête à se défendre s’il esquissait le moindre mouvement imprudent.

— Juste t’avertir, répondit-il posément, tu veux rejoindre le Baron à la mairie, je présume.

— Pourquoi me demandes-tu ça ?

Les oreilles bourdonnantes, elle tentait de rester lucide et de dominer l’inquiétude qui s’emparait d’elle.

— Qu’allez-vous faire là-bas ?

— Si tu tiens à ta vie je te déconseille fortement de t’y rendre. Vas-t’en et quitte la ville au plus vite. Ne passe surtout pas par les grands axes, comme tu t’en doutes, et évite les ruelles les plus à l’Ouest. Prends directement à l’Est et rejoins la campagne par cette direction.

Ambre ne bougea pas, fronça les sourcils et le sonda ; Edmund, dans la fin de vingtaine, était un garçon au physique typiquement aranéen sans caractéristique spécifique si ce n’est une corpulence légèrement supérieure à celle de ses confrères. Même ses habits de noble facture et ses lunettes rondes étaient standardisés, régulièrement portés par les riches intellectuels. Pourtant, contrairement à ceux de sa caste qu’elle avait croisés, son visage rond et imberbe affichait une certaine douceur malgré sa mine renfrognée ; le garçon paraissait étrangement bienveillant. De plus, il n’avait nulle trace de sang présente sur lui et ne portait ni sabre ni arme à feu.

— Il faut que je me rende à la mairie, fit-elle en se tenant le ventre, secouée par un spasme violent.

— N’y va pas ! insista-t-il. Franchement, tu as vu ton état ? Tu n’es pas en mesure de te battre. Tout ce que tu risques c’est de te faire capturer, voire tuer. Tu rendrais alors le Baron plus vulnérable qu’il ne l’est déjà à l’heure actuelle.

Elle déglutit péniblement et le dévisagea.

— Pourquoi m’aides-tu ?

Il la regarda et grimaça.

— C’est surtout que je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur. Tu es davantage une civile plus qu’une réelle menace. Si mon père ou un de ses hommes te voient, je ne donne pas chère de ta peau. Ils te tueraient sans hésiter ou se serviraient de toi pour te torturer et faire plier le Baron.

— Et alors, en quoi ça te gêne ? Tu es dans le camp adverse, je ne vois pas pourquoi tu te soucierais de ma vie.

— Je ne soutiens peut-être pas le même parti que toi, mais je n’en suis pas plus cruel. Je suis médecin et j’ai l’honneur d’être au service de la Corporation Médicale. Je ne supporte pas le fait qu’on fasse du mal à des innocents, ennemis ou non. Je sais en plus que tu as une petite sœur et qu’elle tient à toi, comment réagirait-elle si elle apprenait qu’un malheur t’était arrivé ?

Il fouilla dans sa poche et en ressortit la broche ainsi que la feuille.

— Et puis, ajouta-t-il, au vu de ce que je viens de lire là-dessus, mieux vaut éviter que mon père ou n’importe quel ennemi ne t’attrape. Tu as de la chance qu’ils n’aient pas entrepris de fouiner les lieux avant de partir.

— Je dois y aller… marmonna-t-elle en lui arrachant le papier des mains.

Elle prit également la broche et fit un pas en avant, le dardant d’un œil mauvais. Puis elle le poussa et tourna discrètement la poignée.

— Attends ! la stoppa-t-il.

Il lui barra le passage et porta son regard à l’extérieur, à l’entente de bruits de sabots se rapprochant ; un groupe de soldats passa devant la demeure et poursuivit sa route sans s’arrêter. Une fois qu’il fut sûr que personne n’était dehors à proximité, le marquis l’étudia.

— Peux-tu me dire ce que tu as ingurgité pour être dans cet état, s’il te plaît ?

Ambre grimaça et resta un instant muette. Puis, voyant qu’il ne lui libérerait pas le passage avant qu’il ait obtenu une réponse de sa part, elle souffla et sortit de sa poche le flacon afin de le lui remettre.

Edmund, l’air songeur, analysa en détail les éléments de composition dont les trois principaux étaient la valériane, le laurier rose et l’aconit napel. Il écarquilla les yeux, stupéfait que cette décoction ne la rende pas plus malade qu’elle ne le paraissait, voire ne l’ait pas déjà tuée. Les doses de ces plantes narcotiques à vertus sédatives étaient démesurément élevées, elle risquait l’empoisonnement ou l’arrêt cardiaque rien qu’avec l’ingestion d’une simple goutte.

Livide, il la sonda :

— Combien de gouttes as-tu prises ?

— Euh, une dose, réfléchit-elle.

Il s’immobilisa et étudia la composition ainsi que la largeur de la pipette qui représentait environ cinq gouttes.

— Et tu te sens bien ? Je veux dire à part pour tes vertiges et ton état nauséeux…

Elle hocha négativement la tête.

— Non, avoua-t-elle à mi-voix.

— Va en urgence aux Hospices ! ordonna-t-il. Je t’y accompagne si tu veux, mais ne restes pas dans cet état ou tu risques d’avoir de graves problèmes liés à l’ingestion ; des lésions qui pourraient avoir des conséquences à l’avenir. C’est un miracle que tu sois pas déjà morte avec ces doses de cheval !

— Je n’ai pas envie de discuter, je n’ai pas le temps de m’y rendre… Je dois aller à la mairie !

Elle voulut lui arracher le flacon de Liqueur, mais Edmund leva rapidement le bras pour le lui mettre hors de portée. Courroucée, elle grogna et se hissa sur la pointe des pieds pour l’attraper, mais il la repoussa légèrement de son autre main, la faisant reculer avec une aisance alarmante qui manqua de la faire trébucher.

— Tu crois pas que tu en as déjà assez pris ? la défia-t-il. Viens avec moi aux hospices !

— Si tu veux m’aider, amène-moi à la mairie plutôt que de me faire perdre mon temps !

— Pour que tout le monde pense que je suis un traître à la Nation ? Hors de question… j’ai simplement le droit de porter secours à tout civil et de l’escorter jusqu’à un dispensaire, ma profession me l’y autorise, surtout lorsqu’il s’agit d’un noble.

— Les hospices sont à l’opposé de la mairie !

— C’est à prendre ou à laisser mademoiselle Deslauriers ! Annonça-t-il sèchement.

À l’entente de son nom, elle pâlit aussitôt avant de retrousser ses lèvres, le dardant d’un œil noir.

— Si jamais tu oses dévoiler quoi que ce soit…

— Ce n’est pas mon intention ! rétorqua-t-il vigoureusement.

Voyant qu’il ne parviendrait pas à la convaincre il céda et s’écarta de la porte :

— Très bien, fais ce que tu veux, mais juste, je te conseille de te faire vomir au plus vite. Si t’as moyen de t’en procurer, prends de l’hellébore noir, ça va te faire régurgiter ce poison si jamais tu n’y parviens pas sans aide. Et prends du saule blanc après cela, ça calme les douleurs gastriques et apaise les migraines.

Sur ce, il lui libéra la voie et la laissa s’échapper. La jeune femme, esquissa un signe de la tête et courut tant bien que mal en direction de la ruelle Sud la plus proche, ignorant sciemment son conseil.

Elle courait aussi vite qu’elle le pouvait, haletante. Son cœur battait à vive allure et sa vue se brouillait ; le paysage était flou, le sol semblait se dérober sous chacun de ses pas.

Pourquoi tenait-il absolument à m’amener aux hospices ? Et d’ailleurs pourquoi Blanche voulait-elle que je parte ? Pourquoi voulait-elle m’éloigner de la ville et d’Alexander ? Et avec Théodore en plus !

Elle descendit péniblement les escaliers étroits, se tenant aux rambardes et tentant de ne pas glisser sur les marches biscornues jonchées de débris de verre. Elle enjamba le ru et traversa une ruelle sombre à forte senteur de cendre où de nombreux détritus et affaires s’étendaient au sol.

Une maison incendiée brûlait à quelques mètres devant elle. Cela devait faire plusieurs heures que le feu avait été allumé puisque toutes les autres habitations annexes, à la façade noircie et aux carreaux brisés, semblaient avoir été évacuées. De la fumée noire à l’odeur âcre envahissait l’espace, l’assombrissant grandement.

Incapable d’avancer davantage, elle arrêta sa course et prit une grande inspiration. L’air ambiant était encore suffocant, chaud et humide.

J’aurais peut-être dû l’écouter et aller aux Hospices… je sens que mon état empire ! songea-t-elle, gagnée par la panique.

Elle se plaqua contre un mur et massa son ventre, le haut du corps courbé vers l’avant ; elle sentait ses tripes se tordre, la broyant de l’intérieur.

Putain pourquoi je ne l’ai pas écouté ! Pourquoi je fais jamais confiance aux gens ! Je me sens vraiment pas bien ! J’ai l’impression que mon cœur va cesser de battre…

Elle examina tant bien que mal l’endroit où elle se trouvait, incapable de savoir où elle était ni s’il y avait du monde aux alentours tant ses sens étaient altérés.

Putain, je suis en danger si je reste ici… il faut que je me bouge… que m’a dit Edmund déjà…

Ne tenant plus sur ses jambes, trop fébriles pour supporter le poids de son corps, elle s’effondra et plaqua sa main meurtrie contre le sol, ce qui lui décrocha un cri de douleur suivi d’un spasme.

Il faut que je vomisse ! Autant garder le contrôle, Alexander avait raison, mieux vaut que je me maîtrise plutôt que je prenne ce truc… putain comment Judith faisait pour supporter ça !

Fébrilement, elle porta sa main dans sa bouche et engouffra deux doigts profondément dans sa gorge. Elle les enfonça jusqu’à toucher la glotte. Puis elle se mit à vomir par réflexe, recrachant une quantité impressionnante de bile sanguinolente. Les yeux larmoyants, elle sentait le liquide brûlant s’extirper brutalement de son organisme. Percluse de douleurs, elle s’allongea sur le sol glacé et mouillé. Elle resta un moment étendue le long des pavés poisseux et gorgés d’eau, recroquevillée contre les piles de vêtements et les ordures.

Plus jamais je ne toucherais à cette Liqueur ! Jamais !

Des rats affamés accoururent, se rapprochant dangereusement de son visage, avides de chair tendre et fraîche qu’ils n’avaient pas mangée depuis des lustres, gisant à portée d’incisives.

D’un geste vif, Ambre en saisit un à la volée, l’attrapant par la peau du cou avec l’aisance d’un félin, et le lança avec force contre la façade roussie. L’animal émit un couinement aigu lorsque son corps rencontra la surface rocheuse. Ses os craquèrent lors de l’impact et il s’échoua au sol, inanimé, un filet de sang s’échappant de sa gueule et la queue raidie.

Cet assaut infortuné eut le don de refroidir ses congénères qui, traversés par la peur de subir le même sort tragique que leur chef, toisaient la jeune femme de leurs grands yeux noirs débordant de malveillance. Conversant d’une intelligence commune, ils restaient à une poignée de mètres d’elle, patientant sagement que leur proie ne s’endorme pour passer à l’attaque et se délecter de ce repas si appétissant.

Foutus aRATnéens !

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