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NORDEN – Chapitre 133

Chapitre 133 – Fuite et sauvetage 2/2

Se sentant mieux, elle se releva et continua d’avancer. Marchant d’un pas lent, elle pressait sa main blessée sur son estomac endolori et, avec l’autre, prenait appui contre les murs. Son manteau était trempé de sueur, imprégné d’une odeur nauséabonde de pourriture qui manquait de la faire régurgiter à nouveau.

La tête basse et désorientée, elle poursuivit sa route, se perdant dans ces allées interminables et identiques où les noms des rues, vues comme floues par ses rétines abîmées, se ressemblaient : rue de la vannerie, rue de la tannerie, impasse des tanneurs…

Perdue, elle arriva sur une petite place circulaire, située à un carrefour entre quatre rues, sur laquelle une petite fontaine d’ornement trônait au centre. Celle-ci représentait une lionne crachant de sa gueule une gerbe d’eau. Le félin était représenté assis, le port noble et la tête dressée au regard lointain d’une dignité sans faille. Sa grosse patte était posée sur un aigle dont la gueule ouverte laissait pendre sa langue et ses ailes brisées étaient écrasées par le poids monumental du prédateur terrestre. Une plaque de cuivre mentionnait le titre de l’œuvre : La Place du Ralliement, l’une des plus importantes places de la ville, située à la jonction des villes d’Iriden et de Varden.

Ambre pesta, elle s’était enfoncée au Sud-Est, soit à l’opposé de la mairie. Énervée contre sa négligence, mais assoiffée, elle se rua au centre et plongea sans réfléchir ses deux mains dans la fontaine garnie d’eau claire et introublée. Puis elle s’aspergea le visage d’eau fraîche afin de se débarbouiller et but goulûment à grandes lampées, se délestant du goût fétide qui lui restait à travers la gorge.

Une fois sa soif étanchée et voyant qu’il n’y avait guère à craindre dans les environs, elle s’assit un moment afin de récupérer de sa lucidité et entreprit d’examiner la place si tranquille. Cette dernière était bordée par des maisons à colombage comportant pour rez-de-chaussée une boutique pour chacune d’elle encore étonnamment épargnée par les pillages. Même les façades et les vitres demeuraient intactes, préservées de tout dommage à l’inverse des autres places et ruelles annexes. Pour finir, une tourelle en vieilles pierres blanches, accolée à l’une des bâtisses, surplombait les lieux.

C’est étrangement calme ici, à croire que ce quartier a été totalement épargné, ça paraît surréaliste !

Elle leva les yeux et vit les volets clos de chaque maison jusqu’à ce que son regard se posa sur une devanture particulière, l’Herboristerie du petit peuple. Un sourire se dessina sur le visage de la jeune femme, ravie de pouvoir trouver du matériel de soin à disposition et si aisément accessible. Elle s’avança vers l’échoppe et observa par la vitrine. À son grand ravissement, l’intérieur foisonnait de produits pharmaceutiques et de plantes en tout genre.

Elle balaya chaque recoin, mais ne vit personne. Tracassée, elle posa sa main sur la poignée puis, prise d’un doute, arrêta son geste.

C’est trop beau pour être vrai… m’est avis que c’est un piège !

Un timide raie de soleil perça ses rayons pâles à travers cette épaisse couche de nuages cendrés, illuminant faiblement cette place d’une clarté flavescente.

Ambre redressa la tête et observa une nouvelle fois les lieux. Comme elle l’avait perçu, toutes les maisons, agencées en arc de cercle, avaient leurs volets clos. Cependant, d’étranges reflets émanaient des petites lucarnes et des persiennes qui, plongées sous l’auréole solaire, s’apparentaient à des points blancs scintillants.

Elle leva davantage les yeux et porta son regard en direction de la tourelle. Avec effroi, elle aperçut une silhouette sombre, pointant ce qui ressemblait à un fusil de chasse en sa direction. À cette vision, la jeune femme frissonna et demeura immobile un instant. Avec une extrême lenteur, elle lâcha la poignée et releva les mains devant elle, les paumes grandes ouvertes en guise de capitulation.

D’un pas lent, elle s’écarta de l’échoppe et quitta la place, la tête baissée. À chacun de ses pas, elle finit par remarquer de fines traces rouges s’étendre sur le pavement, révélant des empreintes de pas et de mains.

Tu m’étonnes que ce lieu soit protégé ! C’est une vraie forteresse à ciel ouvert.

Une fois la place quittée, elle emprunta une longue et étroite ruelle sombre au-dessus de laquelle de vieux linges grisâtres flottaient à la brise. La pluie sévissait de nouveau, le vent s’était levé et les gouttes de pluie grossissaient.

Et voilà qu’il pleut ! Quelle plaie putain !

Un bruit semblable à un gémissement la fit sursauter. Telle une proie sur le qui-vive, elle tourna la tête en hâte et vit au loin une personne choir au sol, adossée contre un mur, au beau milieu des cadavres. Intriguée par cette silhouette qui lui paraissait familière, elle s’avança timidement, tentant de la discerner au mieux à travers ses yeux encore voilés. À son grand étonnement, elle reconnut Théodore.

Arrivée non loin de lui, le jeune marquis redressa la tête et fut tout autant surpris de la voir.

— Rouquine ? fit-il, haletant.

Ambre l’étudia ; il avait le teint pâle, respirait péniblement et pressait son flanc à l’aide d’un tissu relativement épais. Ses lunettes étaient fissurées et du sang barbouillait son visage aux traits creusés ; il paraissait fiévreux.

— Que t’est-il arrivé ? s’enquit-elle, plus inquiète qu’elle ne devrait l’être à son égard.

Il grimaça et toussa :

— Les hommes de Laflégère… parvint-il à articuler. Ils m’ont attaqué alors que je partais chercher Blanche.

Ambre se baissa à sa hauteur, repoussa lentement son bras ainsi que le linge imbibé qui lui servait de compresse. Elle examinait la blessure lorsque, la trouvant trop longue à s’attarder, il la repoussa d’un vif geste de la main afin de comprimer la plaie à nouveau.

— Comment t’en es-tu tiré ?

Il ne répondit rien et se contenta de lui montrer l’oiseau qui se tenait devant lui, perché au sommet du lampadaire ; une magnifique harpie mouillée couverte de taches rouge-écarlate ruisselant le long de son corps et de ses serres. Le rapace imperturbable les toisait de toute sa hauteur d’un œil inquisiteur.

Ambre eut un petit rire nerveux :

— Je vois que c’est Blanche qui t’a trouvé en premier.

Une étrange expression passa sur le visage du marquis qui paraissait avoir été transpercé en plein cœur à cette annonce.

— Tu veux dire…

— Oui ! se contenta-t-elle de répondre.

Elle se redressa et le dévisagea. En pleine réflexion, elle resta un long moment debout.

Théodore, agité, la scrutait de ses yeux écarquillés. Sous cette mine de chien battu, il ressemblait à un enfant déboussolé.

— Tu vas pas me laisser là ?

Je devrais rejoindre Alexander au plus vite, mais je ne peux pas me résoudre à le laisser ici ! Songea-t-elle en étudiant son état avec attention. Il est quand même bien amoché et si les hommes de von Dorff ou de Laflégère se pointent, je ne donne pas cher de lui. Surtout si Friedz les a persuadés de s’en prendre à lui… Est-ce que ce connard mérite que je le sauve, au moins ?

Elle le vit déglutir péniblement et la regarder de ses yeux humides, implorant son aide. Mais ne souhaitant pas se laisser amadouer, elle releva les yeux en direction de la grande harpie qui la dévisageait avec intensité, l’air serein.

En même temps, Blanche vient de l’aider et comptait le sauver… Et puis Edmund m’a bien laissée la vie sauve alors que rien ne l’y obligeait, mais…

Hésitante, elle observa les cadavres et nota qu’il s’agissait pour la plupart de civils armés tous éventrés et mordus à de multiples endroits.

Il faut que je rejoigne la mairie au plus vite.

Gagnée par l’incertitude et tiraillée par les choix qui s’offraient à elle, la jeune femme expira longuement et prit un instant pour faire un point sur son état ; ses mains tressaillaient, sa plaie s’était rouverte, elle avait faim, elle était épuisée et dans une posture qui ne lui permettait pas de se défendre en cas de danger éventuel. Elle soupira, se pinça les lèvres et regarda l’oiseau.

— Va prévenir Alexander que je vais bien s’il te plaît. Ou du moins, si tu en es capable, va avertir l’un de nos alliés.

Comme si elle avait compris sa demande, Blanche inclina la tête et déploya ses immenses ailes avant de s’envoler dans le ciel gris-noir, emportée par les bourrasques.

La jeune femme s’agenouilla, s’empara d’un revolver de l’une des victimes et l’engouffra dans la poche de sa veste. Puis elle prit un morceau de tissu, issu d’un étendard de fortune qu’elle tendit au marquis afin qu’il change sa compresse. Enfin, elle passa sa main sous son bras et l’aida à se mettre debout.

— Tu peux marcher ? demanda-t-elle sèchement.

— Marcher oui, courir non, dit-il après un gémissement.

Elle le fit s’appuyer contre elle et le traîna dans les ruelles, sa main fermement appuyée contre sa taille pour le maintenir au mieux. Courbé vers l’avant, il comprimait sa plaie de sa main libre.

— Il nous faut impérativement une cachette et pas loin si possible, annonça-t-elle en scrutant les alentours.

Elle le soulevait péniblement, tout aussi épuisée que lui. Marchant d’un pas traînant, elle manquait de trébucher sur chaque pavé de la chaussée glissante aux gouttières inondées, s’effondrant sous le poids du garçon.

— Putain, mais qu’est-ce que t’es lourd !

— La forme, ça s’entretient, rouquine ! marmonna-t-il après une toux. Toi qui me prenais pour une brindille, tu vois que je suis musclé ! Et je te signale que ton haleine me donne la nausée. T’as bouffé un rat crevé ?

Outrée, elle jura et commença à défaire son étreinte.

— Je peux toujours te laisser là si tu préfères ?

— C’est bon, excuse-moi !

La pluie s’intensifiait. La brume gagnait les ruelles, les enfouissant encore plus dans les oppressantes vapeurs grisâtres. Ils étaient aux aguets et tendaient l’oreille à la recherche du moindre bruit suspect.

— Pourquoi devais-tu m’escorter ? Marmonna-t-elle. Où devais-tu m’emmener ?

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, rouquine.

— Oh, arrête un peu ! Blanche t’a fait venir pour qu’on quitte tous les deux la ville. Tu dois bien être au courant de quelque chose !

Il arrêta la marche et se décrocha d’elle, tenant péniblement sur ses deux jambes.

— Tu l’as vue ? Que s’est-il passé ? Pourquoi s’est-elle transformée ? s’écria-t-il, une horrible grimace dessinée sur son visage livide.

— Friedz était là ! Elle lui a tendu un piège. C’est à cause de lui qu’elle s’est transformée. Après l’avoir tué, ses soldats et les von Dorff ont déboulé, ils l’auraient tuée à leur tour si elle avait conservé sa forme humaine.

Théodore fulmina et serra les poings.

— Ce salopard a osé la toucher une nouvelle fois !

— Que veux-tu dire par là ?

— Cela ne te regarde pas, rouquine ! maugréa-t-il en lui jetant un regard malveillant.

— Bien sûr que si ça me regarde !

À cran, ils commencèrent à se houspiller, s’arrosant d’insultes et de reproches, déversant leur haine mutuelle sans le moindre filtre. À voix basse, afin que leur querelle ne rameute pas d’éventuels ennemis, ils s’accusaient tour à tour de tous les torts.

Dès qu’ils eurent fini de cracher leur venin, essoufflés et le visage rouge, ils restèrent un certain temps muets, se scrutant droit dans les yeux avec animosité avant de se rapprocher à nouveau et de renouer le contact. Sans un mot, ils reprirent leur route, conscients qu’ils devaient se soutenir mutuellement s’ils voulaient espérer s’en sortir.

Pendant qu’ils marchaient, Ambre lui racontait ce qui s’était produit, ne dévoilant rien de précis concernant ses origines ou la conversation qu’elle avait entretenue avec Edmund. Théodore l’écoutait avec attention, tentant désespérément de masquer son émoi devant la perte de sa Blanche. D’une voix fébrile, il lui avoua ne pas avoir eu d’ordre précis concernant cette soi-disant escorte, n’étant venu que pour la rejoindre, elle, sa belle-sœur.

Ils passèrent sous une arche et aboutirent dans une allée commerciale où de nombreuses boutiques plongées dans l’obscurité avaient les vitres de leur devanture brisées. Un foisonnement de vêtements, de meubles et d’objets de bonne facture gisait à l’intérieur, pêle-mêle.

Une boucherie-charcuterie dont les étals étaient en grande partie vidés se dressait à leur gauche. Pas une once de jarret, pas le moindre bout de lard ou de viande ne restait. Même les poulets, volailles et lapins, d’ordinaire suspendus aux crochets devant les étagères, n’étaient plus. Seuls restaient quelques minces saucisses et morceaux d’abats, dispersés sur le sol carrelé, maculé de boue et écrasés à gros coups de botte, accompagnés d’œufs brisés et de brisures de verre.

Cette vision de nourriture savoureuse à porté de main fit gronder l’estomac de la jeune femme qui, sentant la faim tirailler ses entrailles, se serait risquée à grappiller des morceaux de viande et à les dévorer en chemin, qu’importe qu’ils soient crus.

Titubants, ils continuèrent leur progression puis entendirent des bruits et des voix s’élever au fond d’une épicerie dévalisée. Alertés, ils pressèrent le pas, de peur que d’éventuels pilleurs se montrent agressifs et les attaquent.

— Le cabaret de mon père n’est pas loin, l’avertit-il, nous serons en sécurité là-bas.

Elle hocha la tête et suivit l’itinéraire indiqué par le blessé qui s’affalait de plus en plus sur ses épaules.

Une fois devant le Cheval Fougueux, trempés jusqu’aux os, ils s’engouffrèrent par la porte déjà forcée et s’enfoncèrent dans l’édifice plongé dans le noir complet. La jeune femme, habituée à la vision nocturne se repéra du mieux qu’elle le pouvait dans les locaux en grande partie saccagés et pillés.

Sans s’attarder sur les lieux à la décoration bien particulière et au désordre ambiant, elle l’emmena au fond de la grande salle. Ils traversèrent des dédales de couloirs et pièces toutes plus étranges les unes que les autres afin d’atteindre le pied d’un grand escalier recouvert d’un tapis rouge, maculé de terre et de taches de sang, qu’ils empruntèrent, chancelants.

Sur ses conseils, elle prit les clés de la poche de son veston et les engouffra dans la fente de la serrure d’une épaisse porte blindée en bois bandé. La porte verrouillée était trouée d’impacts de balle.

La jeune femme l’ouvrit avec difficulté, la poussant de toutes les forces dont elle était encore capable. Dès que le passage fut assez large, ils avancèrent à tâtons ; d’après ce qu’elle put distinguer, l’étage ne semblait pas avoir été souillé par un quelconque individu.

Théodore lui indiqua une petite loge au fond d’un couloir obscur, où ils seraient à l’aise et surtout à l’abri pour passer la soirée. Celui-ci était traversé de chaque côté par des rangées de portes successives où toutes affichaient des petits écriteaux aux noms intrigants.

Arrivés devant celle portant le nom de « Chambellan », Ambre tourna la poignée et tous deux pénétrèrent dans la pièce où un lit était mis à disposition.

Souhaitant se décharger au plus vite de son lourd fardeau, elle le posa sur le matelas avec empressement. Sans prendre la peine de s’enquérir davantage de l’état du jeune homme et sentant ses épaules engourdies, elle s’étira de tout son long, détendant ses muscles et laissant échapper un petit cri étouffé. Puis elle alla fermer les rideaux de sa seule main valide, avant d’allumer les chandeliers disposés à chaque recoin.

Dès que les chandelles furent allumées, elle découvrit pleinement les lieux. D’abord interdite, elle pouffa.

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