KissWood

NORDEN – Chapitre 136

Chapitre 137 – Le cheval fougueux 1/2

— Non, mais qu’est-ce que c’est que cet endroit ! s’indigna Ambre en contemplant nerveusement la chambre tout en se pinçant les lèvres.

Les murs se tapissaient intégralement de tissu en velours rouge sur lesquels de multiples gravures et peintures érotiques faisaient écho aux miroirs de plain-pied disposés de part et d’autre du grand lit à plume, au dossier à barreaux sur lequel étaient accrochées deux paires de menottes en fourrure rose de très mauvais goût. De la moquette noire, trouée par endroits tant elle était usée par les clients, recouvrait le sol, amortissant le moindre bruit de pas et isolant les sons provoqués par chaque claquement de peau. Un large fauteuil et un lit trônaient au centre et semblaient être les éléments principaux de la loge, si l’on faisait fi de la présence douteuse de cette échelle clouée au mur, aux barreaux de bois limés, sous laquelle un panier garni de fouets et de cordes était posé.

Un fort parfum imprégnait l’air, empreint d’une persistante odeur de luxure et de plantes, provenant des nombreux bouquets de roses, qui commençaient à se défraîchir depuis le pillage. Enfin, une petite armoire sombre, à la porte entrouverte, laissait entrevoir un assemblage de costumes, corsets, fanfreluches et jouets en tout genre.

Devant son effarement, Théodore ricana.

— Le Cheval Fougueux, chère rouquine est, comme son nom l’indique, un cabaret libertin. Une institution où l’Élite et les gens aisés se rendent afin de passer du bon temps en compagnie de charmantes damoiselles et élégants damoiseaux comme moi. Un palais de luxure et de débauche fort réputé et apprécié de ses nobles clients.

La voyant blêmir et serrer les poings, prête à se jeter sur lui, il leva instantanément la main afin de s’expliquer :

— N’aie crainte rouquine, je ne t’ai pas amenée ici pour de mauvaises attentions… Et arrête de me regarder avec ses yeux là !

— Ah oui ? pesta-t-elle, les dents fièrement visibles et les yeux brillants d’une aura malsaine. Je l’espère cher Théodore, car s’il te vient la moindre envie ou ne serait-ce que la moindre et insignifiante petite idée de tenter de me faire quoi que ce soit, crois-moi que je t’égorge !

— Calme-toi, rouquine ! C’est juste que le cabaret de mon père me semble idéal pour passer la nuit sans être repérés ! Il y a du matériel de soin, des armes, des vivres et vu qu’il a été pillé il y a quelques jours, je doute que d’éventuelles personnes viennent ici dorénavant !

Ambre soupira, à la fois nerveuse et médusée.

— Pourquoi ça ne m’étonne guère que ce soit ton père qui tienne ce genre d’établissement !

— Tout simplement parce que mon père a toujours su qu’elles étaient les faiblesses de ces éminentes personnes et que, malgré son aversion pour les noréens et noréennes, il était forcé d’avouer que bon nombre de membres de l’Élite aimaient s’acoquiner avec leurs impurs domestiques tachetés. Et que le cabaret permet justement de s’adonner à ce genre de plaisir en toute discrétion et de lui faire amasser une fortune considérable en échange de ses services.

— Je m’en fous de savoir ça ! s’offusqua-t-elle.

Elle se frotta les yeux et passa sa main sur son visage afin de se sécher puis, en sueur, elle ôta sa veste trempée et la posa sur le fauteuil. Sa chemise encore humide épousait le haut de son corps, dévoilant impudiquement toute sa poitrine et mettant fièrement en valeur la moindre de ses formes que le garçon, malgré son état prenait plaisir à observer avec le plus grand intérêt, un sourire niai dessiné sur son visage.

Ambre, agacée d’être ainsi sondée, pesta :

— Si jamais tu me fais la moindre remarque…

— Oui, je sais, tu m’achèves sur place, j’ai compris !

Elle prit une grande inspiration afin de maîtriser ses nerfs et de ne pas s’acharner sur lui. Tout en observant les lieux, elle essorait ses longs cheveux roux poisseux, sales et humides, à l’odeur insupportable. Lors d’un faux mouvement, une douleur vive s’empara de son poignet, elle s’arrêta et examina sa main meurtrie dont quelques gouttes de sang s’échappaient du bandage.

— Dis-moi rouquine, tu vas continuer de rêvasser et me laisser crever ou tu comptes t’occuper de moi ?

Elle grimaça et le gratifia d’un regard noir.

— Si tu continues à m’énerver, je vais plutôt prendre plaisir à abréger tes souffrances !

Il fronça les sourcils, fit la moue, mais ne dit rien.

Ambre vit qu’il était blême et trempé de sueur.

— Bouge ta main que je regarde !

Théodore, allongé sur le dos et la tête posée sur l’oreiller, se laissa faire et ôta la main qui pressait sa plaie.

D’une main tremblante, elle déboutonna et retroussa délicatement la chemise. Puis elle enleva méticuleusement le tissu qui servait de compresse. Elle ne put réprimer un sentiment de révulsion en remarquant l’empreinte de deux lacérations présentent en bas de son abdomen qui lui taillaient la peau sur dix bons centimètres ; la plaie était suintante, mais n’avait pas l’air tant profonde, juste superficielle puisqu’aucun organe n’était apparent.

— Il y a une infirmerie dans le coin ?

— Dans la salle de bain, en face, tu trouveras une trousse et des cachets, parvint-il à articuler.

La jeune femme s’y rendit et revint quelques instants plus tard, les bras chargés de serviettes, d’alcool, d’un verre d’eau et de ladite trousse de secours. Elle posa le tout sur la table de chevet et s’installa sur le lit, auprès du marquis.

— C’est grave ? S’enquit-il d’une voix tremblante.

Elle se mordilla les lèvres et haussa les épaules. À la vue prolongée du sang, elle se sentit vaciller. Les oreilles toujours bourdonnantes et la vue brouillée, elle voyait ses mains trembler, mais essayait de rester lucide. En hâte, elle sortit un cachet, des gélules de saule blanc ; « idéal contre la fièvre et les douleurs inflammatoires », comme lui avait conseillé Edmund. Elle en avala un crûment et tendit au marquis le verre d’eau qu’il but d’une traite.

Et dire que je perds mon temps à m’occuper de cet imbécile, songea-t-elle en le dévisageant avec aigreur. Pourquoi est-ce que je me sens obligée de le faire d’ailleurs ? À cause d’Edmund ? De Blanche ? Parce que c’est un putain de marquis ?

Plongée dans ses réflexions, elle appliqua un morceau de chiffon imbibé d’eau sur la blessure et commença à la nettoyer. Tout en comprimant la plaie, elle analysa l’étendue des griffures d’une netteté troublante tant les incisions étaient fines sans une once de lambeau de peau pendant à l’air libre.

À ce geste, Théodore tressaillit et lâcha un cri de douleur.

— Ah putain ! Sois plus douce bon sang !

Ambre grogna et montra les dents.

— Écoute-moi bien mon gars, fit-elle en le menaçant du doigt, je suis déjà bien sympa de perdre mon temps à m’occuper de toi ! Donc, ferme ta gueule et laisse-toi faire ou sinon je te jure que je t’abandonne ici, tout seul, sans prendre la peine de te soigner !

Offusqué, il siffla d’exaspération et la scruta avec mépris.

— Mais t’es vraiment une sale chienne, ma parole !

— Ça tombe bien puisque c’est mon surnom, abruti !

Sous le coup de la nervosité, ils se mirent à rire. Puis elle geignit de douleur, prise d’un spasme au niveau du ventre qui la fit se courber en avant. Elle tressaillit et jeta un bref coup d’œil au marquis qui, inquiet, ne bougeait pas et la regardait d’un air hébété.

Une fois qu’elle reprit le contrôle de sa respiration, elle se redressa et réexamina la plaie pour continuer son geste.

— Allez, laisse-toi faire, je vais essayer d’être plus douce ! annonça-t-elle sèchement.

Le visage grave, elle sortit une aiguille et un fil de nylon qu’elle réussit, non sans peine, à engouffrer dans le chas au bout de plusieurs tentatives infructueuses.

— La bonne nouvelle, articula-t-elle avec froideur, c’est que t’as de la chance, j’ai déjà recousu une plaie. La mauvaise est qu’il n’y a malheureusement pas d’alcool comestible à te faire boire. Quel dommage, tu vas devoir souffrir. Autant que je te le dise directement avant que tu ne m’insultes de tous les noms, mais ça fait un mal de chien.

Elle lui adressa un sourire malin, dévoilant toutes ses dents jaunies, jubilant intérieurement à l’idée de lui percer la peau de cet objet pointu. L’image de son Anselme meurtri par sa faute lui revenant à l’esprit, elle allait prendre grand soin de bien s’attarder sur la tâche, histoire de s’octroyer une petite revanche bien mesquine ; de toute manière, il avait besoin de ses services pour recoudre ses entailles et d’éviter que la plaie ne s’infecte ou ne s’aggrave, il était donc totalement dépendant de sa personne.

Le garçon toussa, mais ne répondit rien, conscient que tout ce qu’il pourrait dire ne ferait qu’envenimer la situation déjà bien assez tendue. Il se contenta de l’observer prodiguer ses soins, lui arrachant par moment des gémissements et des cris étouffés qu’il souhaitait réfréner afin de paraître solide devant sa cruelle tortionnaire. Ruminant sa rage, il crispait farouchement ses doigts sur les couvertures pour éviter de hurler lorsqu’elle plantait malencontreusement l’aiguille assez profondément dans la chair de son abdomen, et ce, plus d’une fois.

Pour réfréner ses envies de meurtre à son égard, il entreprit de se changer les idées en se focalisant sur un point précis. Ainsi, il s’attarda longuement sur son décolleté où les boutons de ses tétons gonflés par le froid saillaient sous le fin tissu ; ceux-ci étaient si aisément accessibles, il n’avait qu’à tendre simplement la main pour les cueillir.

Au fil du temps, il remarqua que la cadence de sa soignante sadique baissait, ses gestes devenaient certes plus lents, mais elle était nettement moins maladroite et surtout moins malveillante à son égard. Il fut stupéfait de ce brusque changement d’attitude, mais un détail troubla alors son attention en remarquant la main abîmée de son infirmière, bougeant fébrilement. Pourtant, elle n’avait pas l’air de se plaindre de la douleur et continuait à s’occuper de lui comme si de rien n’était avant de se soigner elle-même, malgré son rechignement.

Sous la lueur des faibles flammes ondoyantes, il étudia son visage dans les moindres détails ; dans l’action, elle avait les sourcils froncés et l’arrête du nez pincée. Elle paraissait épuisée et passait régulièrement sa main sur ses yeux voilés ainsi que sur son front afin d’essuyer sa peau moite et de rester consciente. Un mince filet de sang s’échappait de la commissure de sa bouche aux lèvres pourprées et gercées. Enfin, il s’attarda sur sa cicatrice qui se dessinait nettement sur son visage d’une pâleur inquiétante ; Friedrich ne l’avait pas ratée et l’avait bien défigurée. Cependant, elle n’en restait pas moins attirante, même avec cette balafre disgracieuse qui l’entaillait de l’arcade sourcilière jusqu’au milieu de la joue.

Théodore esquissa un sourire ; sous cette chemise légère à demi transparente, où sa poitrine généreuse n’était masquée que par une rangée de cinq boutons si faciles à ôter, elle avait été avec la jeune duchesse l’un de ses plus grands fantasmes. Néanmoins, il avait su gagner la pleine confiance de la première. Depuis plus de deux ans, il la côtoyait presque quotidiennement, tantôt au manoir de son père lorsque Irène était avec lui, tantôt chez les de Lussac ou lors des soirées entre jeunes nobles, avec leurs amis de longue date, se donnant rendez-vous au Café du Triomphe, au salon du Beau Séjour ou encore au Lys d’Or.

Là-bas, ils jouaient aux cartes ou encore au billard, parlaient politique malgré leurs divergences, discutaient travail, perspectives d’avenir, tout en dépensant leur argent dans l’alcool et les petits fours raffinés, vendus hors de prix dans ces établissements pour gens fortunés.

Étant les deux seuls célibataires de la bande, et sachant l’attirance du jeune marquis envers sa future belle-sœur, leurs amis ne cessaient de les charrier ; surtout lorsque le brunet se proposait de raccompagner la demoiselle à la Marina le soir venu. La plupart du temps, elle y habitait seule ; Meredith vivant continuellement au auprès de son homme et Irène, passant le plus clair de son temps en compagnie de son futur mari Wolfgang, au manoir von Eyre.

Théodore restait souvent seul en compagnie de la jeune duchesse, buvant un dernier verre avant de repartir. Les yeux pétillants, il la trouvait incroyablement désirable lorsqu’elle avait bu ; ses gestes d’ordinaire rigides gagnaient en aisance et devenaient plus naturels. Elle baissait sa garde, lui adressant parfois un sourire si chaleureux qu’il en perdait ses moyens. Dire qu’elle s’était métamorphosée, lui qui avait pourtant tout fait pour apaiser ses tourments. Devenu proche d’elle au fil des mois, elle s’était ouverte à lui, d’abord en simple courtoisie, désireuse de fonder des liens avec son beau-frère. Puis, leur relation particulière, oscillant entre la révulsion et l’amitié, avait glissé dans l’attachement sincère, notamment lorsqu’un soir de grande ivresse, elle avait fini par lui cracher tout son désarroi.

Théodore avait été ébranlé. Désireux de lui faire oublier cette blessure si profondément ancrée en elle, il s’était donné un point d’honneur à la remettre sur pieds. En ami honnête et dévoué, il avait, à l’instar du Baron envers Ambre, fait preuve de patience, au point que les deux jeunes, épris l’un de l’autre, s’engagèrent dans une relation secrète dont seuls leurs parents avaient pris connaissance. À cette pensée il hoqueta et essuya discrètement une larme ; souhaitant ne pas paraître plus vulnérable devant son infirmière.

— Tu devrais te couvrir, rouquine, tu trembles comme une feuille ! dit-il en voyant ses poils se hérisser lorsqu’elle eut coupé le fil et consolidé le point d’attache.

Elle posa l’aiguille et le dévisagea, interdite. Puis, elle se leva et alla devant l’armoire. Elle prit la veste qui lui semblait la plus épaisse, un costume de marin officier, et l’enfila précautionneusement. Enfin, elle retourna sans un mot auprès du marquis et continua sa tâche en silence.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :