KissWood

NORDEN – Chapitre 137

Le Cheval Fougueux 2/2

Profitant de cet instant pour se changer les idées et faire plus ample connaissance avec son infirmière improvisée, voulant par la même occasion stimuler ses nerfs afin qu’elle reste consciente, il but une gorgée et s’éclaircit la voix.

— Alors comme ça t’as craqué pour le Baron, fit-il, avec un sourire narquois. Ou c’est lui qui t’a sautée dessus ?

Elle laissa échapper un rire, prit mollement une compresse qu’elle imbiba d’huile et continua de le désinfecter.

— Je ne sais pas. Ça s’est fait naturellement, même si je pense que ça faisait longtemps qu’il cherchait à me séduire.

Théodore la vit esquisser un léger haussement des lèvres à l’évocation de l’homme.

— Alors comme ça t’aime les vieux ? Ou c’est sa fortune et son statut qui t’attirent chez lui ?

— Il n’est pas si vieux ! s’offusqua-t-elle. Et jamais je ne prendrais quelqu’un pour abuser de son statut ! J’avais déjà du mal à me faire à l’idée d’être avec un aranéen, mais là me voir avec un noble, et le maire de surcroît !

Il ricana, satisfait de la voir réagir à ses piques.

— Franchement arrête, il a l’âge d’être ton père !

— Et alors qu’est-ce que ça peut te faire ?

Elle bougeait nerveusement ses doigts, palpant son corps avec une certaine appréhension. Les yeux humides, elle déglutissait en permanence, prête à s’évanouir à tout instant.

Il la sentait gênée d’être là, aussi proche de lui malgré son aversion. Cependant, il fut troublé de la voir finalement moins inamicale, bien différente de son air revêche habituel. Après tout, rien ne l’obligeait à s’occuper de lui et elle aurait tout à fait pu le laisser crever à terre ; chose qu’il aurait très certainement faite si les rôles avaient été inversés.

— Moi ? Rien, je trouve ça juste triste que tu désires perdre ta vie avec quelqu’un qui a bientôt un pied dans la tombe ! À moins qu’avec ton visage tu ne sois pas parvenue à trouver quelqu’un qui veuille de toi !

Elle arrêta son geste et lui gratifia un regard noir qui le fit frissonner. Il recula légèrement, les yeux écarquillés.

— T’as vraiment décidé d’être insupportable ou tu veux réellement que je te tue de mes mains ? s’indigna-t-elle.

Voyant qu’il était allé trop loin, il se ravisa.

— Calme-toi, je ne disais pas ça pour te vexer ! Même si, oui, c’était blessant. Mais franchement, ça m’intrigue !

— Et pourquoi donc ? s’emporta-t-elle.

— Parce que t’as quand même dû en croiser des jeunes en travaillant auprès de lui, il y en a pas un qui t’a attirée ou qui t’a fait des avances ? C’est à croire que le Baron te gardait pour lui, captive dans sa cage dorée.

Elle soupira d’agacement et se mordit les lèvres avant de poursuivre ses soins, les doigts crispés sur les compresses.

— Parce que tu crois qu’au vu de tout ce que j’avais à faire ces derniers mois je me suis penchée sur cette question ?

Elle déglutit puis, épuisée et à cran, essuya ses yeux embués de larmes.

— Je te signale qu’avant cela j’étais avec Anselme ! J’étais bien avec lui et je ne voulais pas briser tout ce que j’éprouvais pour lui d’un revers de la main !

Elle hoqueta et poursuivit son geste.

— En plus je vous détestais vous les hommes, surtout vous, les aranéens ! Vous avez toujours été abominables et abjects avec moi ! Vous ne m’avez jamais épargné… et tu ne fais que confirmer mes dires !

Une fois la plaie nettoyée et désinfectée, elle prit le flacon d’huile qu’elle versa intégralement sur le reste de compresse. Puis elle l’appliqua sur la blessure, la pressant contre son flanc. La douleur arracha un cri au marquis.

— T’as quand même réussi à pardonner à ton bourreau tortionnaire alors que tu n’as toujours pas accepté nos excuses à Antonin et moi ! répliqua-t-il, les dents serrées. Je trouve ça terriblement injuste !

— Qu’est-ce que ça peut te foutre que je lui pardonne et pas à toi ! feula-t-elle en déroulant farouchement une bande, manquant de la déchirer. Quand je vois comment tu te comportes, j’ai plus envie de t’achever que de te secourir. T’as de la chance que ton père soit quelqu’un d’important et que Blanche avait de l’estime pour toi !

Théodore rit nerveusement.

— Parce que si tu m’avais laissé une chance, j’aurais peut-être envisagé l’idée de te faire la cour, rouquine ! Voilà pourquoi !

Ambre écarquilla les yeux, indignée.

— Qu’est-ce que tu me racontes comme conneries, toi !

Il passa une main dans ses cheveux ébène, ôta sa paire de lunettes qu’il posa sur la table de chevet et l’admira de ses yeux verts brillants.

— Je te disais que si t’étais moins butée et capricieuse, je t’aurais certainement courtisée à l’époque ! On aurait pu s’amuser un peu tous les deux, sans que t’aies à t’engager auprès de moi.

Elle s’arrêta net et haussa un sourcil. Sceptique, elle se demanda si elle n’était pas en train d’halluciner.

— Ah oui ? Et dans quel but, je te prie ? Tu voulais m’avoir auprès de toi pour souiller ton corps auprès d’une noréenne de bas étage que tu détestais si bien ?

Elle serra le bandage d’un geste vif, la main crispée, et gardait l’autre, sanguinolente, contre elle. La sensation des infimes filets de sang s’échappant de sa plaie en petites coulées continues commençait à la faire défaillir.

— Mais parce que tu me plaisais, tiens !

Elle eut un rire nerveux incontrôlable puis, courroucée par cette justification, elle se leva et le gifla avec force.

— Ça fallait y songer avant de vouloir me violer !

Ébahi, il plaqua sa main contre sa joue et se massa.

— J’en ai marre de sans arrêt m’excuser pour cette histoire ! se justifia-t-il, agacé. Oui, maintenant je sais ce que ça fait que de voir un être cher subir les affres d’une telle violence ! De voir cette personne à laquelle on tient plus que tout sombrer sans parvenir à la soigner et ce malgré toute l’attention et l’amour possible qu’on lui porte ! De voir ma précieuse Blanche pleurer et boire plus que de raison depuis quelques mois, car son bourreau est revenu auprès d’elle et ne cesse de la tourmenter ou de la harceler à chaque déplacement !

Il hoqueta, prêt à perdre ses moyens, mais se ressaisit :

— J’en étais malade de la voir faire des choses insensées, avoua-t-il. Ça me ruinait le moral qu’elle se ferme aux autres et se mette sciemment en danger ! Et je ne te parle pas du fait de ne pas avoir pu la toucher avant un long moment, car au moindre effleurement elle se braquait et fondait en larme totalement désespérée alors qu’elle désirait rester à mes côtés, car elle avait besoin de moi !

Il fronça les sourcils et la toisa de ses yeux larmoyants :

— Tu ne peux pas savoir à quel point je m’en veux de t’avoir fait subir ça ! J’ai parfaitement conscience de t’avoir blessée, d’avoir été un salop et pire de m’en être vanté ! Tout comme je regrette d’avoir défoulé ma rage sur Anselme par simple jalousie. Mais, s’il te plaît, arrête de revenir dessus sans arrêt ! Je pourrais jamais changer le passé et modifier mon geste. Ça ne changera rien à ce qui s’est produit et le fait que tu le rumines à chaque fois n’arrangera pas ton état, crois-moi !

Ambre jura. Elle s’apprêtait à le gifler une seconde fois, brandissant sa main tel un battoir.

— Et bien tu sais quoi…

Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase que, se sentant défaillir, elle s’effondra au sol sur la moquette. Elle s’allongea et passa ses mains tremblantes sur ses yeux. Le teint blafard et les lèvres frémissantes, elle gémissait, sentant son estomac se retourner et son cœur battre à tout rompre.

Théodore, choqué par son lâché prise, se pencha vers elle en prenant soin de ne pas bouger au niveau de sa ceinture abdominale. Une lueur d’inquiétude présente dans son regard, il l’observa sans trop savoir que faire.

— Ça va, rouquine ? se contenta-t-il de demander, sa voix trahissant une certaine anxiété.

Pour toute réponse, elle grogna et marmonna. Son corps fut traversé par des spasmes successifs de plus en plus virulents. Puis, n’y tenant plus, elle se retourna sur le ventre et recracha une glaire rouge vif et visqueuse avant de revenir s’étendre sur le dos, l’estomac libéré des dernières gouttes de poison logées dans son organisme. Enfin, elle ferma les yeux et tenta de respirer au mieux pour regagner un rythme cardiaque normal.

Elle resta un long moment au sol ; les tripes broyées, la gorge lacérée et l’esprit embué. Elle tentait de rester lucide, bien que l’espace semblait se mouvoir autour d’elle. Malgré sa douleur abdominale, son estomac criait famine, produisant un gargouillement sonore.

Je ne sais pas si j’arriverai à avaler quoique ce soit, mais j’ai tellement faim, je me sens totalement vidée. Pitié, j’espère qu’il y a de la nourriture ici sinon c’est ce marquis que je vais bouffer !

Une fois le malaise passé, elle se frotta les yeux et posa lentement ses mains fébriles sur son ventre endolori qu’elle massa avec délicatesse. Elle toussa et, d’une main frêle, s’agrippa au lit afin de se relever. Usant d’un effort surhumain, elle se hissa et parvint à se remettre debout.

— Je vais chercher un truc à bouffer. Je ne tiens plus…

Théodore déglutit et la regarda avec effarement.

— Tu comptes bouger dans ton état ? Franchement t’as vu ta main ? Et si tu tombes dans les vapes en bas ?

Ambre ne dit rien et regarda mollement sa main. Le marquis se redressa légèrement et l’invita à s’asseoir auprès de lui afin de la soigner à son tour.

— Laisse-toi faire et promis je te file les clés du cellier, annonça-t-il le plus calmement possible.

Il remit ses lunettes, lui prit timidement la main et l’attira vers lui ; la jeune femme, trop épuisée, se laissa faire sans réticence et l’observa s’exécuter, le regard vide et les pensées axées uniquement sur sa faim. Le marquis retroussa sa manche et procéda de la même manière que sa patiente, d’un geste moins habile. En la palpant, il sentit la douceur de sa peau au toucher velouté, à l’instar de toutes celles qu’il avait côtoyées.

Au bout de ses deux ans d’exercices au cabaret de son père en tant qu’hôte occasionnel où il exerçait le soir venu après son travail, il avait satisfait les désirs de bon nombre de femmes et d’hommes avides de passions et de sensations, souhaitant assouvir leurs fantasmes inavouables. Sa notoriété s’était accrue, le jeune marquis étant devenu une mascotte très prisée du nom de Chambellan.

Grâce à ce travail et à la présence permanente des jumelles aranoréennes, il avait commencé à voir le peuple de Hrafn d’un autre œil, se défaisant peu à peu des mœurs et des principes de la prodigieuse Élite pour une vision plus intime et réaliste, allant jusqu’à rejeter les idéaux suprémacistes si chers à son défunt oncle.

Théodore chassa ces réflexions obscures et se concentra à nouveau sur sa tâche. Une fois la plaie de sa rouquine désinfectée, il fit parcourir d’une main mal assurée le bandage le long de son poignet. Dès qu’il eut terminé, il examina son œuvre, fier de lui. Puis il lui lâcha la main et Ambre se dirigea vers la salle de bain afin de se débarbouiller. En revenant dans la chambre et, voyant qu’elle avait repris des couleurs, il sortit de sa poche un trousseau de clés et le lui tendit après lui avoir indiqué l’emplacement de la cuisine.

Elle acquiesça et commença à marcher.

— Si tu veux, il y a un paquet de tabac ainsi qu’un très bon whisky dans le meuble de l’entrée, une commode en vernis noir à motifs floraux. Et pense à fermer la porte de l’étage à clé, je doute qu’on craigne quoique ce soit, mais on est jamais trop prudent.

Dès qu’elle fut partie, le jeune marquis soupira, angoissé à l’idée de la voir s’exécuter dans son état. Elle était encore d’une pâleur inquiétante et aussi fiévreuse que lui. Il aurait souhaité y aller à sa place, en tant qu’homme galant, mais la douleur le lançait.

Il sentait la brûlure de la griffure lui tirer le flanc, lui percer la peau pour venir lui lacérer les entrailles. Il n’était pourtant pas douillet, mais peu habitué à la douleur, même minime. Les seules marques de souffrances qu’il avait reçues ne provenant que des gifles et des rares coups de canne de son père lorsque celui-ci s’emportait. Il était d’ordinaire fort gâté et chouchouté par son patriarche qui faisait tout son possible pour que son cher fils unique ne manque de rien.

Nerveux, il agitait sa jambe, les yeux rivés sur la pendule posée sur l’étagère, éclairée faiblement par le chandelier. La petite aiguille des minutes défilait, allant se placer sur le « IX » tandis que la grande, presque immobile, glissait peu à peu vers le « X ».

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