NORDEN – Chapitre 143

Chapitre 143 – La fuite à Varden

L’odeur putride des égouts et de l’eau croupie imprégnait l’air. Le liquide, aussi noir que du charbon liquoreux, recouvrait toute la surface du sol sur plusieurs centimètres jusqu’à mi-mollet, s’enfouissant peu à peu dans les interstices des roches.

Angoissé, Léonhard tenait fermement la main de son sauveur, de peur de chuter une énième fois et de réveiller sa mère. Un sac à bandoulière, dans lequel le furet dormait, pendait à son flanc. Ils avaient drogué ce dernier avec un cachet, qu’ils étaient parvenus, non sans griffures, à engouffrer dans sa gueule. Ils avançaient lentement, soulevant péniblement leurs pieds, s’enfonçant dans la boue qui recouvrait l’intégralité du pavement, collant à leur soulier. Ils progressaient dans ce dédale de décombres, quittant la rue du Chat Noir pour une ruelle tout aussi impraticable.

— Du calme maman, du calme ! murmura le petit en caressant la besace qu’il sentait bouger. Fais dodo !

Alexander le regarda faire du coin de l’œil.

— C’est le tremblement de terre qui l’a poussée à se transformer ? demanda-t-il, une pointe d’inquiétude dans la voix en songeant que, dans la panique, Ambre aurait tout aussi bien pu subir le même sort.

— Non, monsieur, marmonna le garçon, la tête basse. Tout à l’heure, alors qu’on mangeait tranquillement maman et moi, notre voisin et d’autres hommes sont venus à la maison. Ils ont commencé à fouiller et à tout casser. Ils ont pris toutes les montres et les belles horloges de maman. Maman a commencé à avoir peur et leur a crié de s’en aller, mais le voisin s’est fâché, il est allé vers maman et a commencé à lui faire mal. J’ai donc couru vers elle pour l’aider, mais les autres hommes m’ont poussé. Maman se débattait comme une folle et le voisin lui a dit que si elle n’était pas sage et qu’elle ne venait pas avec lui là-haut, alors il me ferait du mal. Maman a obéi, elle s’est laissée emporter dans la chambre. J’ai pas compris ce qu’il lui a fait, mais le parquet grinçait et maman criait et pleurait.

Il sanglota et continua d’une voix chevrotante.

— Le voisin est redescendu tout seul, sans maman. En partant, je l’ai regardé méchamment et il m’a souri et m’a gratté les cheveux et m’a dit que maman avait été très sage. Quand je suis monté, maman n’était plus maman et à la place il y avait un furet tout paniqué qui s’était caché sous le lit.

Alexander se mordait rageusement les lèvres, tentant de rester maître de lui-même et de ne pas s’émouvoir devant les propos du garçon qui lui broyaient le ventre. Sans un regard, il raffermit sa prise en guise de soutien. Soudain Léonhard hoqueta et s’arrêta. Il lâcha la main de son sauveur et la passa sur ses yeux devenus rouges de larmes. Puis, dans une prise de conscience foudroyante, il éclata en sanglots. L’homme, ne souhaitant pas être plus ébranlé qu’il ne l’était déjà, lui reprit la main et le tira.

— Aller, avance mon garçon. Ce n’est pas le moment de penser à ce genre de choses, dit-il le plus posément possible.

— J’ai plus de maman… pleura-t-il, tout en continuant son chemin, j’ai… j’ai même plus mon papa…

Il renifla et, dans un souci de réconfort, serrait fortement la besace contre son ventre.

— Qu’est-ce qu’il va m’arriver monsieur ? demanda-t-il d’une voix plaintive.

Alexander, tout en balayant la route du regard, soupira :

— Je n’en sais rien, et ce n’est pas le moment Léon ! On verra ça en temps voulu ! Concentre-toi s’il te plaît !

Le garçon ne dit rien et se laissa guider, toujours secoué de sanglots. À un embranchement, l’homme stoppa sa marche et le plaqua au mur, une main devant lui afin de le dissimuler au mieux.

— Qu’y a-t-il monsieur ? chuchota Léonhard, grelottant.

Alexander, aux aguets, surveillait les alentours à la recherche du moindre bruit ou mouvement suspect. Une ombre et un reflet métallique captèrent le coin de son œil ; un homme adulte et armé, à n’en pas douter. Il s’abaissa à hauteur du garçon.

— Surtout ne fait aucun bruit et ne bouge pas, veux-tu ! murmura-t-il tout en sortant le couteau de la poche latérale.

L’enfant hocha la tête tout en le scrutant de ses grands yeux écarquillés. L’homme se redressa et se plaqua au maximum contre le mur.

Le bruit de l’eau en mouvance s’intensifiait et venait dans leur direction. Quand les ondulations se dessinèrent à la surface. Alexander, d’un geste vif, se courba et planta le couteau dans la chair de l’inconnu. L’objet tranchant s’enfonça avec aisance dans la cuisse d’un homme, lui arrachant un cri de douleur. Sans attendre, il fonça sur lui et le fit basculer à la renverse, le couteau pointé au-dessus de la tête de son potentiel ennemi. Celui-ci, désarçonné, gémissait par ce coup brutal, inattendu.

Voyant qu’il avait l’ascendant, Alexander observa son rival et, avec stupeur, reconnut l’homme allongé devant lui, totalement à sa merci.

— Wolfgang ? fit-il en esquissant un mouvement de recul. Que faites-vous ici ?

— Baron ! geignait ce dernier.

Ils prirent un instant pour se dévisager. Le marquis paraissait malade ; il avait le teint de la pâleur d’un mort, la peau tirant sur un blanc translucide, parcourue par un réseau de veines bleuies. Un voile vitreux était posé sur ses yeux rouges qui peinaient à rester ouverts. Il tremblait de tous ses membres, agrippant sa canne d’une main molle. Du sang perlait de sa cuisse dont l’empreinte du couteau était fièrement marquée.

— Que vous est-il arrivé ? s’enquit Alexander, en lui tenant la jambe, appuyant sur la plaie afin de la comprimer.

Le marquis balaya sa main d’un revers.

— Laisser Baron, marmonna-t-il, je suis perdu.

— Que voulez-vous dire ?

Mantis courba légèrement la tête sur le côté, dévoilant deux trous pourprés à la base du cou.

— Une vipère m’a mordue, un noréen à n’en pas douté. Ce n’est pas la seule blessure qu’elle m’a infligée ! Ajouta-t-il en voyant Alexander se rapprocher afin de l’examiner. La sale vermine est venue me mordre alors que je tentais d’échapper à mes poursuivants en trouvant refuge dans une maison avant que le séisme ne survienne.

— Pourquoi n’êtes-vous pas au manoir ?

Le marquis cracha et le regarda avec sévérité.

— Théodore n’est pas rentré. Mon fils est introuvable.

Le Baron acquiesça en silence.

— Je suis allé le chercher, j’ai cru comprendre qu’il était parti retrouver Blanche, malheureusement ils sont introuvables. Sa monture a été retrouvée morte à Iriden, mais je refuse d’admettre qu’il le soit aussi. Je suis donc descendu en basse-ville, la rumeur circulait que vous vous y rendiez en compagnie de la duchesse afin de quitter votre fief et de laisser von Dorff prendre les rênes. Je me suis dit que mon fils et la jeune duchesse seraient partis vous rejoindre.

Il fut traversé par un spasme et cracha à nouveau :

— Et dire que cette traîtresse d’Irène était à vos côtés et ne s’était toujours pas manifestée devant moi ! La garce s’est servie de moi comme d’un vulgaire pantin !

Le marquis fut pris d’une quinte de toux et scruta le Baron, les yeux implorants.

— Alexander, je sais que vous et moi avons toujours eu une animosité mutuelle. Mais je vous en prie, si jamais vous retrouvez mon fils vivant, veuillez le protéger.

Il gémit, se racla la gorge et s’éclaircit la voix :

— Je sais pertinemment qu’il est malvenu de ma part de vous demander cela après tout ce que je vous ai fait subir. En toute franchise, je n’ai aucun remords pour ce que je vous ai fait. Je ne regrette rien de mes choix. J’appréciais votre père cela dit, je considérais Ulrich comme un ami et n’ai jamais pardonné le fait que vous l’ayez assassiné, même au cours de ce duel légal. Je sais qu’il était légitime pour vous de vous abaisser à ce genre de barbarie. En ce qui me concerne, j’ai assumé mes actes dans cette affaire comme pour les suivantes. J’ai joué et j’ai échoué. Aussi ai-je aujourd’hui perdu l’entièreté de ce que j’avais mis du temps à fonder. Mon empire s’est écroulé cette nuit. Mon Cheval et mon manoir pillés, ma Francine délabrée, mes stocks volés… ma renommée s’est effondrée… Il ne me reste plus que mon enfant, mon fils, mon héritier et le dernier von Eyre de Norden.

— Votre garçon ne mérite pas de subir vos erreurs Wolfgang ! rétorqua sèchement Alexander. Il est bien évident que je prendrai soin de votre fils si tant est qu’il soit encore vivant. Sa vie ne vaut pas la peine d’être sacrifiée pour les erreurs que vous, son père, avez commises ! Qu’importe si elles ont été portées à mon encontre ! Il paiera déjà bien cher l’addition de vos méfaits.

Sans un mot, Wolfgang se pinça l’annulaire, ôta sa chevalière et la lui tendit.

— Donnez-lui cela, je vous prie, annonça-t-il faiblement.

Sentant ses dernières forces le quitter, l’homme battit des paupières, ferma les yeux, et glissa dans les eaux noires.

***

Alexander grogna au contact du gant contre sa peau. D’un geste mal-assuré, il fit parcourir le tissu trempé, gorgé de savon noir, le long de son bras avant de le replonger une énième fois dans la bassine remplie d’eau fumante, colorée d’un brun rouge. Il poursuivit sa toilette au niveau du dos puis nettoya l’intégralité de son corps avec lenteur, gémissant tant la douleur était vive par endroits.

Dès qu’il fut lavé de pied en cap, il prit la serviette mise à disposition sur le lit de la petite chambre et se sécha. Fatigué, tenant péniblement sur ses deux jambes, il s’installa sur le rebord du matelas et observa son corps nu devant le miroir posé juste en face. Il distingua ses formes, éclairées par les minces chandelles crépitantes, à travers la glace lustrée de plain-pied. Puis il soupira devant son état déplorable, constatant que la soirée ne l’avait pas épargnée.

Il était livide, un visage dur et crispé dont les yeux noirs, cernés de rides, peinaient à rester ouverts. Ses longs cheveux noir ébène, laissés détachés, étaient emmêlés et ses mains, jusqu’à ses avant-bras, étaient couturées de plaies et de griffures. Les cicatrices de son ventre décharné se dessinaient nettement. Les sillons laissés par les griffes tranchantes de la main prédatrice, par les crocs aiguisés de cet infâme molosse ou par l’impact de la balle à son épaule s’accompagnaient à présent d’ecchymoses qui tachaient son corps de part et d’autre comme autrefois, il y a vingt-cinq ans de cela. Quant à ses jambes, pourtant fermes et robustes, elles présentaient, elles aussi, les marques d’un long périple dans les eaux gelées de la basse-ville ; des engelures et des cloques recouvraient la peau de ses pieds fripés aux ongles noircis.

Alors qu’il s’inspectait, massant avec de l’huile végétale ses extrémités endolories, il se remémorait le fil de cette interminable nuit. Il revoyait sans aucune compassion, le cadavre de Wolfgang s’échouer dans cette mer charbon, la tête livide à moitié hors de l’eau et la bouche grande ouverte. La trace de la morsure venimeuse parcourait les veines de son visage jadis immaculé, ayant consumé sans aucune pitié sa vie en un claquement de doigts. Une fin digne d’un homme tel que ce marquis fourbe et véreux ; quoi de mieux qu’un reptile pour dévorer une mante ? Qui de mieux qu’un noréen, une vermine tachetée, pour souiller l’organisme et trancher la blancheur d’un membre éminent de l’Élite ?

Après la mort du marquis, Alexander et l’enfant avaient poursuivi leur chemin en direction de la Mésange Galante. Ils avaient emprunté un sentier long et pénible, difficilement praticable sous cette obscurité, mêlée de vapeurs grisonnantes, où il était impossible de distinguer le moindre de ses pas. Un gros édifice s’était effondré, créant ainsi un mur de plusieurs mètres de hauteur sur lequel des déchets s’étaient accrochés, accompagnés par les traînées de boue laissées par la vague ainsi que par la dépouille d’un noyé.

Le bois, ayant certainement brûlé avant d’être emporté par le courant, craquait voire cédait à chaque prise en main. L’obstacle était instable, insurmontable, surtout pour le petit qui, trempé et frigorifié, n’avait plus aucune sensation sur ses doigts engourdis mordus par le froid. De ce fait, il ne pouvait plus ni agripper ni pincer et avait observé son sauveur avec un désarroi infini, manquant de fondre à nouveau en larmes devant cette fatalité.

Le bout de la ruelle était inaccessible au point qu’ils durent faire demi-tour et prendre un nouvel itinéraire, rebroussant chemin et leur faisant perdre un temps interminable. L’enfant peinait de plus en plus à avancer, gelé jusqu’aux os, les muscles raidis par le froid. Il trébucha une énième fois, incapable de pouvoir avancer davantage. Alexander, alarmé par son état, dut se résoudre à toquer à une porte où du bruit se faisait entendre.

Après de multiples négociations de porte à porte, les résidents, un couple de personnes d’âge mûr, les laissèrent entrer et les prirent rapidement en charge en leur offrant des couvertures ainsi qu’un peu de nourriture. Voyant qu’ils n’avaient rien à craindre de leurs hôtes, ils les installèrent devant un maigre feu contenu dans leur foyer de fortune. Malheureusement, la bâtisse délabrée manquait de s’écrouler et le maire, ayant récupéré quelque peu son énergie, leur proposa de les escorter jusqu’à son lieu de destination en guise de remerciement, ce que le couple accepta de bonne grâce. À quatre, ils voyagèrent avec une extrême lenteur. Alexander portait l’enfant endormi sur son dos, sentant le furet gigoter mollement dans la besace tandis que les deux époux suivaient la cadence, se tenant le bras pour garder l’équilibre. Arrivés sur place sans encombre, ils avaient été accueillis et pris en charge par la gérante ainsi que par les autres membres de son équipe arrivés deux bonnes heures avant eux.

Alexander s’étira, faisant craquer ses os, puis entreprit de se soigner avec le matériel posé sur la table de chevet. Il désinfecta ses plaies, serrant les dents lorsqu’il s’occupa de ses pieds meurtris, et avala un cachet de saule blanc. Puis il s’habilla avec les vêtements que lui avait sortis Bernadette, ayant appartenu à monsieur Beyrus ours, beaucoup trop grands pour lui.

Enfin, épuisé, il se frotta les yeux et entreprit de dormir quelques petites heures, conscient que le lendemain sera encore plus laborieux que ce qu’il venait de vivre. Il se glissa sous les couvertures et accorda un dernier regard en direction de l’horloge avant de s’effondrer dans son sommeil ; l’image de sa future épouse et de sa fille comme ultime vision.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :