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NORDEN – Chapitre 146

Chapitre 146 – Sauver la ketta

La nuit était belle sous ce ciel noir éclairé par un pâle halo de lune. Quelle agréable sensation que de sentir ce vent vrai s’engouffrer dans ses cheveux ! Quelle joie d’être dissimulée sous les vapeurs brumeuses, celles qui lèchent la peau et font ressortir toutes les senteurs annexes terriblement enivrantes. Enfin libre, libre de pouvoir courir, de ne pas avoir ses muscles entravés par les épais barreaux de cette maudite cage !

La ville était encore si loin, pourtant, son instinct la guidait par là. Trouver la Ketta ! Il fallait qu’elle s’y rende pour la protéger. Elle ne savait pas pourquoi cette révélation s’était immiscée en elle, indépendante de sa volonté. Pourtant, c’était une nécessité, une injonction. Une voix sifflante le lui avait susurré alors qu’elle dormait paisiblement. Heureusement que la petite fille blanche, si gentille, l’avait comprise et libérée. Avait-elle entendu l’appel, elle aussi ? Avait-elle senti les tremblements du sol ? L’odeur de peur que dégageait chaque animal ?

Mesali courait à travers les champs de maïs et de blé, préférant le moelleux de la terre humide plutôt que la rudesse d’une terre battue jonchée de cailloux. Des perles de rosée venaient se déposer sur ses joues rougies. La petite haletait, grisée par cette douce sensation de liberté et par cette atmosphère si délicieuse. L’air chargé d’humus et d’embruns lui chatouillait les narines et venait pénétrer jusqu’au plus profond de ses poumons.

Alors qu’elle sortit d’un champ, elle s’arrêta quelques instants devant ce qui semblait être une habitation, une comme celles qu’elle avait croisées tout à l’heure. Elle se révélait si différente de celles de sa ville d’accueil, Aerden. La maison, faite de pierre blanche, était si petite et étroite, un cocon douillet et certainement chaud dans lequel s’y lover ; comme dans le terrier d’un renard ou la tanière d’un loup.

Puis, son regard fut happé par un grand arbre foisonnant de fruits rouges. Mesali écarquilla les yeux et passa sa langue sur ses lèvres. Avec une dextérité inégalée, elle grimpa à l’arbre, escalada le tronc et se retrouva sur la cime. Là-haut, elle grappilla quelques baies écarlates qu’elle connaissait bien ; des cerises. Elles étaient nettement plus grosses et savoureuses que ne l’étaient celles de sa forêt.

Quel délice que de croquer avidement dans ces fruits charnus et juteux. Elle les dégusta, ronronnant avec force, et, après s’être léché les doigts, en engouffra une poignée dans la petite poche de sa tunique sur laquelle son médaillon taillé dans de l’os, représentant une genette, était solidement accroché. Comme presque tous les noréens, c’était son bien le plus précieux et dont elle prenait grand soin.

Il s’agissait du seul cadeau que lui avaient offert ses parents. Ces derniers avaient été tués par le lynx Faràs, un Berserk Ardent habitant les forêts du Nord non loin de la frontière avec le territoire aranoréen, alors qu’ils tentaient de protéger leur unique enfant des griffes de l’animal enragé. Cette nuit là où seule la sauvageonne, dotée d’une incroyable agilité complétée par une grande endurance, était parvenue à s’enfuir.

Les faits s’étaient déroulés de nuit, il y a plus de trois ans de cela. Le lynx, attiré par les phéromones de la petite Féros femelle, voulait la dévorer, comme tout Berserk Ardent mâle dominé par ses pulsions ; submergé par un besoin primitif de meurtre, une soif sanguinaire, envers une femelle trop jeune pour être saillie et encaisser ses ardeurs bestiales.

La petite avait réussi à s’enfuir en courant sur la canopée, sautant au niveau des branches les plus fines des arbres que Faràs, excellent chasseur, ne pouvait atteindre à cause de son poids. La traque avait duré plusieurs jours jusqu’à ce que Faùn, accompagné de Sonjà, ne pistent leurs traces et les retrouvent. Mesali avait senti son instinct la guider vers son Shaman et s’était rué vers lui. Faùn, armé de son arc, avait décoché une flèche sur l’animal indomptable et irraisonnable. La flèche avait sifflé et s’était plantée droit sur le cœur du félin. Désolée pour cette enfant devenue orpheline, Sonjà l’avait prise sous son aile puis ramenée dans son siège à Aerden afin de l’élever avec sa communauté.

Une fois son appétit assouvi, Mesali rota et redescendit de son perchoir. Au sol, elle frotta ses mains l’une contre l’autre puis les fit glisser sur ses vêtements afin de se débarrasser des copeaux et du jus collant.

Elle poursuivit son chemin, escalada la clôture et vit une étrange petite maison au bout du jardin devant laquelle une gamelle remplie d’eau était déposée. Sentant la soif la gagner, elle s’y rendit. Elle prit le réceptacle, but d’une traite tout le liquide et s’essuya la bouche d’un revers de la main. Puis, alertée par un grognement, elle tourna la tête et vit un chien comme elle n’en avait jamais vu, portant au cou un collier de chaîne similaire à celui qu’elle arborait lorsque son Shaman la promenait. Sentant que la créature n’était pas menaçante, elle avança sa main en direction de sa truffe. L’animal remua la queue et pressa sa truffe contre la paume avant de la lécher d’un joyeux coup de langue.

Mesali gloussa et tapota le crâne de la bête.

— Hundr !

Un miaulement résonna à proximité. Un chat gris tigré se tenait en haut d’un muret, s’étirant de tout son long. Ce dernier avait la gueule grande ouverte, laissant entrevoir deux rangées de crocs pointus. Le félin hérissa l’échine lorsqu’il aperçut cette inconnue aux yeux luisants dans la pénombre.

— Ketta ! s’exclama la petite en tendant les bras vers lui.

Le chat émit un grondement et montra les crocs ; comme la Féros rousse. Prenant conscience de sa mission, la petite gratifia le chien d’une dernière caresse et continua son chemin.

Au fur et à mesure qu’elle s’approchait des villes, les effluves se multipliaient. L’odeur de la peur, du sang et de brûlé se diffusait dans l’air. En revanche, il n’y avait plus aucune trace de la senteur aussi putride qu’enivrante qui s’était emparée d’elle tout à l’heure et avait provoqué chez elle une sensation extrêmement désagréable.

Arrivée non loin de la ville, dissimulée sous un épais nuage de fumée noire accompagné par de nombreux foyers dont les flammes rougeoyantes et mordorées s’élançaient vers le ciel, elle longea une longue et interminable rivière au courant rapide, cherchant un passage pour la traverser. Par chance, une arche faite de pierre se dessina à l’horizon. Avant de l’emprunter, elle s’immobilisa, scrutant l’une des deux statues qui bardaient l’entrée. Il s’agissait d’une immense sculpture représentant un animal cabré sur ses deux pattes arrières, semblable à une chèvre et possédant une imposante corne sur le devant du crâne.

La petite le reconnut, elle l’avait déjà vu sur une broderie et des petites sculptures présentent dans la salle de sa Grande Cheffe, en compagnie de quatre autres animaux. De plus, son Shaman racontait souvent des histoires là-dessus aux enfants de la cité. Ces derniers étaient curieux et avides d’informations sur le monde que les entourait, eux qui ne connaissaient que cette dangereuse et immense forêt où regorgeait tout un tas de créatures hostiles ; du plus infime serpent venimeux aux énormes grizzlis en passant par les lynx fourbes et les meutes de loups impitoyables.

— Adam ! S’exclama Mesali qui paraissait si minuscule à côté du haut de ses un mètre dix.

Un bruit de pas et des claquements de sabots résonnèrent non loin de là. Une lueur flamboyante s’esquissa à travers les nuées brumeuses. La petite, alertée, traversa le pont en hâte et s’accroupit sur les pavés, derrière un tas d’ordures. Les sens en éveil, elle observa attentivement les cavaliers, portant torches et bannières blanches. L’un d’eux, un vieil hundr en costume rouge, s’éclaircit la voix, parlant dans un langage pandaranéen que Mesali ne comprenait guère :

— Avez-vous quadrillé tout le périmètre lieutenant ? Les gens sont-ils au courant de l’évacuation ?

— Oui monsieur, répondit un autre, les civils sont avertis, réunion place du Ralliement, départ donné pour deux heures précisément. Nous avons sillonné les quatre coins d’Iriden et nous sommes arrêtés aux abords de la Grande Place de Varden. Les routes sont impraticables à cheval plus à l’Ouest, le port est inatteignable.

— Quel est le bilan approximatif ? s’enquit le vieil homme après une toux.

— En nombre de morts ? Je n’ose l’imaginer, hélas ! Et les destructions et dégâts matériels s’annoncent nombreux. En termes d’édifices, le port n’existe plus, les commerces, les monuments et les maisons situés dans un rayon de cinq cent mètres non plus. Tout a été balayé par la queue du serpent.

— Qu’en est-il de la Garde d’honneur et de la Corporation Médicale ?

— Nous avons reçu les ordres de monsieur le général de Latour, le guet est déployé à toutes les sorties et sur chacune des quatre tourelles et la garde est sous mon commandement jusqu’à nouvel ordre.

— Bien monsieur Poinsart.

Un autre cavalier, beaucoup plus jeune que les deux autres, s’avança.

— Pour la Corporation Médicale, les attelages sont en marche. Les membres : infirmiers, médecins et vétérinaires sont organisés par petits groupes. Ils sont escortés par la Garde d’honneur et déployés dans tout le haut de Varden. L’Hospice d’Iriden est submergé de demandes et ne peut accueillir davantage de patients. Le docteur Hermann prend en charge les blessés de la basse-ville. Des soins à domicile sont dispensés et les cas les plus graves sont pris en charge et transportés dans les lieux adéquats.

— Bien monsieur le marquis, conclut le vieil homme, souhaitez-vous toujours nous suivre ? Ne craignez-vous pas que votre père et votre grand-père ne prennent mal votre décision ?

— Mon choix est fait capitaine, je ne serais d’aucune utilité là-bas et je ne désire pas participer à ce massacre. Vous avez besoin de médecins compétents à Meriden et ma cousine ainsi que son collègue méritent que je les escorte en lieu sûr.

— Qu’en est-il des autres von Dorff ? Madame et monsieur votre oncle ne seraient-ils pas dans le besoin de vous avoir auprès d’eux ? Pourquoi n’y emmenez-vous pas votre cousine ?

— Ils sont en compagnie du docteur Hermann, au dispensaire. Louise est une excellente herboriste et saura nous aider une fois à la cité noréenne. Quant à Simon, il ne souhaitait pas être séparé d’elle.

Il prit une grande inspiration et soupira :

— J’ai également croisé sa sœur Diane ainsi que Victorien. Ils cherchent Théodore von Eyre, lui-même parti à la recherche de la jeune duchesse qui, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, a pris sa forme animalière et s’en est allée.

Le vieil homme hocha la tête et se racla la gorge :

— Effectivement, j’ai croisé la harpie à la mairie lorsque je m’y suis rendu pour avertir le maire von Tassle de quitter les lieux au plus vite, afin d’éviter que votre père ne tue davantage d’innocents dans sa soif de pouvoir.

Le jeune cavalier baissa la tête :

— Je comprends, capitaine. Est-il vrai, monsieur, que le marquis Desrosiers et la duchesse mère étaient parmi eux ? Le bruit court qu’ils seraient à la mairie, au côté de monsieur le Baron.

— C’est exact. Et avant que vous ne me fassiez part de vos idées sachez que je soutiens le parti de l’Alliance.

— Je ne comptais pas objecter vos paroles monsieur, assura-t-il, même si je ne comprends guère cette trahison, je ne suis moi-même pas engagé dans les affaires politiques et sociales de mon père et de mon grand-père. Je n’approuve nullement leurs principes moraux et je suis las d’être en permanence comparé à eux et d’être obligé de me justifier pour mes actions !

— Vos intentions sont louables Edmund, veuillez m’excuser de vous avoir froissé, plussoya le capitaine en s’inclinant légèrement.

Un autre cavalier, engagé en plein galop, arriva.

— Messieurs, dit-il d’une voix rauque, le regroupement fonctionne, des centaines de familles sont à présent réunies, nous pouvons les rejoindre et partir par la sortie plus au Sud, par l’allée des Tisserands. Elle est plus praticable que celle-ci pour rejoindre Meriden. Des dizaines de charrettes et de fiacres formeront notre convoi. Les cochers volontaires attendent patiemment les passagers. Ils sont garés le long du Coursivet, à l’extérieur de la ville.

Le capitaine acquiesça :

— Soit, allons-y ne perdons pas de temps !

Il donna un coup de talon sur les flancs de son destrier et s’engagea au trot, traversant le pont et filant droit vers le Sud, ses hommes à sa suite.

Mesali, toujours allongée, attendit patiemment que les bruits de sabots et les flammes s’éloignent avant de se relever. Elle n’avait rien compris de ce que ces hundr avaient pu raconter, mais elle comprenait, au timbre de leurs voix et par leurs gestes brusques, qu’ils étaient agités. Leurs chevaux n’avaient cessé de dodeliner des oreilles et de broyer nerveusement leurs mors.

Elle avança timidement jusqu’à une habitation et escalada la gouttière avec agilité. Sans faire le moindre bruit, elle monta sur le toit et poursuivit son chemin, serpentant à travers les toitures d’ardoises et de tuiles. Habituée à vagabonder dans les hauteurs, elle se tenait par moments aux cheminées pour ne pas glisser et chuter. Car les bâtisses érigées sur deux voire trois étages se dressaient à une hauteur de plus de sept mètres ; toute chute risquerait d’être atrocement douloureuse. Avec une grâce semblable à celle d’un félin, la fillette avançait avec rapidité, la silhouette aussi souple que son animal-totem.

Perchée sur le plus haut édifice du coin, elle dominait la ville noire éclairée partiellement par les feux de quatre tours ainsi que par les nombreux feux et incendies déclarés de part et d’autre. Elle avait ainsi un point de vue parfait pour observer les horizons. Ne pouvant se repérer aux odeurs, trop nombreuses et troublantes, elle prit une grande inspiration et se concentra. Où pouvait-être la Ketta ? La ville était si grande et elle si minuscule ! Comment allait-elle faire pour la retrouver ? Allait-elle devoir regagner le sol et fouiller chaque maison en espérant retomber sur son parfum ?

L’ennui était qu’il y avait plein de monde en bas, des gens en costumes tantôt rouge, noir ou bleu, avec des boutons dorés si brillants devant l’éclat des torches qu’ils ressemblaient à des yeux de prédateurs nocturnes ; aux yeux de Faràs. Ils étaient si grands et chevauchaient des montures si imposantes et véloces. Seuls les gens vêtus de blanc inspiraient la confiance et déplaçaient lentement leurs chevaux, transportant dans d’immenses charrettes des hundr de tous âges. Ces gens avaient l’air si tristes ! Pourquoi pleuraient-ils ? De quoi avaient-ils peur ?

Des hurlements venus d’en face, non loin d’un bâtiment en flamme, attirèrent son attention. Intriguée, la petite s’y rendit ; la personne devait être en grande souffrance pour crier de la sorte. Elle courut à pas feutrés, son corps léger sautillant de toit en toit. Dans son élan, elle sauta par-dessus une ruelle, fit le funambule sur des tringles en fer sur lesquelles étaient suspendus bannières et écriteaux. Elle gravit des bâtiments de différentes hauteurs, esquiva des poutres instables et manqua de bousculer un énorme oiseau semblable à un aigle.

Ce dernier effectuait des va-et-vient dans le ciel avec une allure digne des plus grands empereurs. Lorsqu’il arriva vers Mesali, il la frôla du bout de ses ailes majestueuses et lui accorda un regard noble, plongeant ses yeux bicolores dans ses pupilles ambrées.

— Adler ! s’écria-t-elle en le voyant.

Enfin, elle arriva à son point désiré et s’accroupit derrière une cheminée pour observer la scène discrètement. En contrebas, d’immenses charrettes noires portant d’étranges boîtes de métal arrondies aspergeaient, à l’aide de lances ressemblant à la gueule d’un serpent, de larges gerbes d’eau. Des hommes en noir portant un brassard doré guidaient la tête de ces monstres en direction d’un immense bâtiment en pierre blanche envahi par les flammes et dont les fenêtres laissaient échapper d’importantes quantités de fumée noir charbon.

Les monstres de fer, vrombissant de vibrations sourdes et intimidantes, avaient un sigle sur le côté de leur corps inanimé ; illustrant une salamandre à très longue queue. L’amphibien était représenté de profil, la gueule ouverte recrachant trois flammèches, et une queue enlacée effectuant un cercle autour d’elle.

« Andrias ! » songea la petite, émerveillée par ce spectacle terriblement fascinant. Car jamais, de sa courte vie, elle n’avait vu pareille scène.

Comme l’odeur était insupportable, elle se boucha le nez et se concentra afin d’écouter le bruit du crépitement de l’incendie, des monstres d’acier et surtout les hurlements plaintifs d’un homme qui se tenait au centre. Le hundr aux apparences de rapace regardait l’édifice se consumer sous ses yeux, dévoré par la voracité de l’élément. Il était bien différent des autres, posté à genoux, les doigts crispés sur sa chevelure. Il hurlait de douleur, ravagé par une souffrance inouïe, même les bêtes agonisantes ne pouvaient émettre un tel cri. Son visage, léché par la clarté flamboyante, révélait ses traits tirés semblables à ceux d’un vautour.

Haletante et le cœur battant ardemment contre sa poitrine, Mesali resta plusieurs minutes ainsi, la chaleur émanant du bâtiment était agréable et permettait de réchauffer ses doigts gelés et de sécher ses habits trempés. Elle scrutait ce spectacle sans comprendre ce qui se déroulait.

Agacé par les hurlements de l’homme, un des pompiers vint vers lui afin de le repousser et de leur permettre un meilleur accès à l’Agence de Presse. Il lui agrippa fermement le bras et le tira afin de l’extirper.

— Laissez-moi ! hurla l’homme en question, hors de lui.

— Monsieur Muffart ! Veuillez vous éloigner et nous laisser faire notre travail !

— Vous êtes arrivés trop tard ! À cause de vous ma maison d’édition, mon Journal, ne peut être sauvé ! Vous l’avez laissé mourir ! Vous avez tué le Légitimiste !

— Nous avions d’autres choses plus urgentes à régler monsieur.

— Pour sûr ! Vous avez préféré sauver les maisons de ces sales noréens de basse-ville ! Comme si leurs taudis méritaient d’être sauvés !

Il pointa sur son ventre un doigt crochu et retroussa les lèvres :

— Vous me paierez cela, sachez-le !

— Votre journal n’est qu’un amas de papier assemblé, monsieur ! Il ne compte en rien vis-à-vis de la santé et de la protection des individus !

L’homme furieux, ne cessait de déverser sa rage et sa haine sur le soldat qui, habitué, demeurait le plus impassible et professionnel que possible.

Lassée de ce spectacle, Mesali continua son chemin. Au fur et à mesure qu’elle s’approchait du centre, les rues devenaient de plus en plus calmes, de plus en plus sinistrées. Fatiguée par son périple, elle finit par retourner au sol, puis chercha un coin tranquille pour manger et s’endormir. Son odorat la guida vers une maison située dans une ruelle sans vie d’où émanait des odeurs fort alléchantes. Elle s’y engouffra, se faufilant par la fenêtre aux vitres brisées. À l’intérieur, les lieux étaient parfaitement silencieux. Elle prit une grande inspiration et suivit son flaire afin de trouver les mets si appétissants à se mettre sous la dent, dissimulés au beau milieu de ce désordre.

Soucieuse d’être la plus discrète possible, elle fureta sur la pointe des pieds, évitant de marcher sur les amas de torchons, de draps tachés et des ustensiles. Ses narines la menèrent jusque dans la cuisine ou des bocaux et des fruits gisaient au sol, au beau milieu de la pièce, perdus entre les assiettes fêlées, les verres ébréchés et les miettes de fromages et de pain éparpillées. Une immense casserole était posée sur le rebord de la table où une soupe de légumes froide attendait d’être mangée. Le couvert était mis pour quatre personnes, un verre de vin rouge bien rempli trônait en bout de table.

La petite inspecta le tout et porta son dévolu sur la soupe ainsi que sur un poulet à moitié déplumé, croqué en partie. Elle se lécha les babines et commença à engloutir son précieux repas. Tandis qu’elle avalait goulûment son dîner, assise sur le carrelage, un fébrile miaulement attira son attention. Il s’agissait d’un gros chat roux au poil soyeux, portant autour du cou une petite clochette. Ce dernier, apeuré par l’intruse, demeurait à bonne distance, assis sur le rebord de la fenêtre, la mine maussade en regardant de ses prunelles cuivrées cette humaine dévorer sa pitance.

Pour l’attirer, Mesali arracha une aile et l’envoya quelques mètres devant elle. Le félin suivit le trajet de la volaille et descendit de son trône afin de remplir son estomac criant famine. Tout en mangeant, il ne la quittait pas des yeux. Puis, voyant qu’il n’avait rien à craindre, il se rapprocha d’elle et quémanda des caresses.

La petite Féros, exténuée, bailla à s’en décrocher la mâchoire. Elle prit le gros félin, le souleva et le promena avec elle aux quatre coins de la maison afin de trouver un coin adéquat où dormir. Elle choisit une petite chambre mansardée à l’étage, située juste sous les toits. L’endroit sentait bon le savon noir. Le lit était d’un moelleux, comme elle n’en avait jamais connu, sur lequel de multiples peluches d’animaux en tout genre étaient disposées. Elle tira le drap et s’installa confortablement, le chat lové entre ses bras, soupirant d’aise, tous deux ronronnant avec ferveur.

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