NORDEN – Chapitre 148

Chapitre 148 – L’Appel, retour à Varden

Il faisait à peine jour lorsque l’homme se réveilla. À ses côtés, trois de ses camarades et une fillette dormaient paisiblement, emmitouflés sous d’épais tapis de fourrure. L’air intérieur était froid et humide, le feu avait presque entièrement consumé tout le bois, seul restait un petit tas de cendres duquel s’échappait un mince filet de fumée. De grosses gouttes glissaient le long des pierres brutes consolidant la bâtisse.

Faùn bailla à s’en décrocher la mâchoire et se leva. Il s’enveloppa de son immense toge écrue et enfila ses bottes fourrées qu’il remonta au-dessus de son pantalon. Puis il sortit prendre l’air pour rendre visite à la petite sauvageonne qu’ils avaient installée dans la maison d’en face afin de ne pas être dérangés par ses grognements et ses babillements incessants.

Dehors, l’air était encore frais. Les premiers rayons de l’aurore baignaient Meriden d’une clarté orangée se noyant dans de grands dégradés de violet sombre et outremer. Les lieux étaient étrangement calmes, bercés par les rares gazouillements d’oiseaux et le bruit de la brise s’engouffrant entre les parois des habitations. Le Shaman inspira profondément et s’étira, appréciant ce moment de sérénité avant une journée qui s’annonçait tout aussi chargée que la veille.

Une fois qu’il jugea son plaisir assouvi, il se dirigea dans la maison qui se tenait devant lui, où le feu était encore présent. Mais alors qu’il s’avançait, quelque chose le troublait : le lieu semblait trop calme.

Mesali se serait-elle enfin endormie ? songea-t-il, sceptique.

À peine fit-il un pas dans la maison, qu’il remarqua avec effroi que la porte de la cage était grande ouverte et que la petite sauvageonne n’était plus là. Abasourdi, il alla avertir ses camarades.

— Mesali est partie ! annonça-t-il d’une voix forte.

— Quoi ? maugréa Sonjà, qui se redressa instantanément.

— Mesali n’est plus là ! insista-t-il. La porte de sa cage est grande ouverte !

— Mais comment est-ce possible ! ronchonna la guerrière, qui enfilait ses habits afin d’aller la récupérer.

— Je n’en sais rien !

— Sahr ! comment ça t’en sais rien ? Comment se fait-il qu’elle ait pu ouvrir c’te cage !

Elle balaya la pièce, l’œil mauvais. À présent, tout le monde était réveillé et se préparait à poursuivre leur route.

— Et comment ça s’fait qu’avec trois Sensitifs aucun de vous n’a pu déceler son agitation !

Adèle, tressaillante, fit la moue et regarda la guerrière avec un soupçon d’appréhension. Pour la réconforter, Anselme s’envola et vint se poser dans ses bras.

— C’est ma faute, murmura-t-elle, c’est moi qui l’ai libérée, cheffe Sonjà.

— Quoi ? lâchèrent en cœur Sonjà et Faùn, outrés.

Adèle fit la moue et porta sur eux un regard plaintif.

— C’est pas ma faute, j’ai été la voir cette nuit. Elle était tout agitée, elle mordait les barreaux de sa cage et la secouait afin de se libérer. Elle criait « Aider, Aider, Libérer, Aider ».

— Mais Mesali ne parle pas le pandaranéen ! Elle le baragouine tout au plus !

Elle souffla d’agacement, le teint rougi sous le coup de la colère. Sa poitrine se gonflait avec énergie.

— Elle a parlé ! soutint la petite albinos.

— C’est impossible !

Elle se pencha vers elle pour l’intimider, soufflant son haleine au visage comme un taureau en pleine charge.

— Si tu oses me mentir crois-moi gamine que tu vas regretter sévèrement d’être venue avec nous !

— Je vous jure que c’est vrai ! Elle criait en boucle « Aider Aider Sauver Aider ! »

Le groupe se dévisagea, Sonjà et Faùn fulminaient, Skand demeurait coi et Wadruna affichait un sourire.

— Pourquoi l’as-tu libérée ! s’énerva Faùn, après un temps. Tu savais très bien qu’elle ne voulait pas rester dans cette cage ! Te rends-tu compte des difficultés que je vais avoir pour la récupérer ! Elle n’est pas sur son territoire ! Les gens pourraient l’abattre sans aucune pitié.

— Mais je l’ai pas libéré parce qu’elle le voulait ! Elle voulait aller aider quelqu’un. Quelqu’un qui est en danger et qu’elle veut protéger !

— Sahr ! C’est nouveau ça ! grogna Sonjà, hargneuse en levant les bras au ciel. Depuis quand la sauvageonne est prise d’une conscience morale !

— Qui est cette personne ? s’enquit Faùn en plaçant sa main sur l’épaule de sa cheffe afin de faire baisser ses ardeurs. Te l’a-t-elle dit ?

Adèle, les yeux embués et la tête basse, grimaça.

— Je lui ai demandé, mais je suis pas sûre de ce qu’elle m’a dit.

— Essaie toujours ! grommela Sonjà, agacée.

— Elle a crié « Ketta ! Ketta ! », révéla la jeune fille. Mais je ne sais pas qui c’est Ketta !

— Ketta ? D’où est-ce qu’elle a vu un chat la gamine !

— Ketta veut dire chat ? s’étonna la fillette. Mais le chat c’est l’animal totem de ma grande sœur ! Ambre est un chat viverrin !

Faùn demeurait songeur puis posa son regard sur celui de la Shaman qu’il trouvait étrangement muette et sereine.

— Tu n’y serais pour quelque chose dans cette histoire toi ? adressa-t-il mentalement à son homologue Sensitive.

— Bien sûr Faùn, j’ai entendu les paroles de Mesali, j’ai laissé le soin à Adèle de la libérer, lui dit-elle avec un sourire, ses yeux bleus perçants plongés dans les siens.

— Pourquoi ne m’as-tu pas averti au préalable ? pesta-t-il intérieurement en serrant les poings, les yeux plissés en fente. D’où est-ce que tu te permets de prendre des décisions sur les membres de mon clan, sans mon accord !

— Je te signale qu’elle fait partie des miens désormais ! Ta cheffe s’est proposé de me la confier, dois-je te le rappeler ? Et tu n’avais qu’à l’entendre Faùn ! Tes facultés baissent à vue d’œil ! Reprends-toi et va la chercher.

— Comment as-tu osé me trahir ! fit-il en montrant les dents. Pourquoi as-tu agi de la sorte ?

— Je ne t’ai pas trahi et ta Féros ne fait que suivre son Instinct ! Alors, fais-lui confiance au lieu de la craindre. Prenez Skand avec vous et partez la chercher tous les trois. Allez protéger la Ketta. Nous vous attendrons ici, Adèle et moi. Nous allons avoir fort à faire dans quelques heures.

— Tu me le paieras Wadruna !

Elle laissa échapper un petit rire, médusée.

— Mon pauvre Faùn tu as décidément bien perdu en faculté ! Si tu étais un peu plus apaisé, tu comprendrais pourquoi j’ai laissé ta petite Féros s’en aller. Malheureusement, comme Alfadir, tu es si tourmenté que tu n’as même pas entendu son appel !

— De quoi parles-tu ? Le Aràn a parlé ?

— Höggormurinn Kóngur…

Faùn la scruta, la bouche grande ouverte :

— Jörmungand ?

Pour toute réponse, la Shaman le gratifia d’un sourire entendu. Faùn resta un moment perdu dans ses pensées.

— Qu’a-t-il dit ?

— Rends-toi à Varden et tu sauras. Alfadir vous y rejoindra à la tombée du jour. Solorùn, Saùr et Fenri sont en chemin.

Il passa une main sur son visage et se frotta les yeux.

— Je vois qu’on a pas le choix, finit-il par dire, fortement énervé contre lui-même et son homologue. Dépêchons-nous de la récupérer au plus vite. Qui sait où elle peut être à l’heure actuelle !

Sur ce, Sonjà se précipita vers les écuries afin de récupérer Majar et Munkor. Faùn observait la Shaman et son apprentie. Ses vibrations étaient si puissantes qu’elles transpercèrent Adèle telles des aiguilles et la firent se sentir mal.

Il se tourna vers Skand :

— Souhaites-tu nous accompagner à Varden ?

Skand acquiesça et alla chercher son cheval.

— Fais confiance en ton instinct Faùn, avisa Wadruna. Ne crains pas les Féros, fais-leur autant confiance que tu n’en as pour Servàn. Ils ne sont pas tous comme Hrafn !

Faùn la dévisagea avec mépris puis soupira.

Les bruits de sabots se rapprochèrent, l’homme s’arma de son arc qu’il accrocha à son dos, sortit de la maison et monta sur son cheval. Adèle et Wadruna le rejoignirent dehors. Il leur gratifia un dernier regard noir et les trois cavaliers s’engagèrent au galop, en direction de Varden.

La campagne était encore très calme, sous la lueur chaude noyée sous les vapeurs brumeuses de l’aurore. Les trois chevaux, l’écume aux lèvres et le corps trempé de sueur, galopaient à vive allure, claquant avec férocité leurs sabots sur le chemin masqué par les ronces et les racines. Après avoir quitté la forêt, ils aperçurent au loin un convoi de plusieurs dizaines de charrettes et de fiacres, disposés à la chaîne le long de la route, allant en leur direction. Alertés, les trois noréens ralentirent et mirent leur monture au pas puis sortirent leur épée. En se rapprochant, ils remarquèrent qu’il s’agissait de familles tractant avec eux leurs biens.

En ouverture du convoi se tenaient une douzaine de cavaliers qui les mettaient en joue, tout aussi sur la réserve. Certains s’apprêtèrent à tirer lorsque l’un d’eux, le meneur, les stoppa et leur ordonna de baisser leurs armes.

— Cheffe Sonjà, Chef Skand, Shaman Faùn ! Les salua l’homme en allant à leur rencontre, visiblement rassuré de les voir.

Sonjà l’étudia de pied en cape, les sourcils froncés, lui dessinant une impressionnante ride du lion.

— Bonjour monsieur de Rochester. Que faites-vous ici ? Et avec tous ces gens ?

Le vieil homme s’éclaircit la voix et leur expliqua l’étendue de la situation ainsi que l’ensemble des événements infortunés ayant eu lieu pendant cette nuit interminable.

—  Quant à moi, conclut-il, j’escorte tous ces gens à Meriden, des familles aranéenne, pour la plupart d’Iriden, dont les maisons ont été pillées et les hommes attaqués, voire tués. Nous y serons en sécurité pour quelques jours, le temps que les tensions redescendent.

Il se retourna et montra de la main le nombre interminable de charrettes chargées de gens abattus ; la tête basse et le regard vide mouillé par les larmes, pour certains et empli de haine pour d’autres, face à cette injustice.

À côté de William, un jeune homme, portant un costume digne de la haute noblesse, se dressait sur son palefroi, sellé des plus dignes apparats, poinçonnés aux armoiries de l’Hydre. La pâleur de sa peau était accentuée par le foncé de ses cheveux bruns et ses yeux aux iris sombres, dissimulés sous ses lunettes rondes fêlées, étaient rougis, cernés de larges sillons noirs, trahissant son mal-être apparent. Il les regardait sans un mot, le visage grave, horrifié par les nombreuses scènes de massacre dont il avait été témoin quelques heures plus tôt lorsqu’il arpentait les rues de la ville afin de porter secours aux habitants, mais aussi et surtout à sa cousine.

— Bonjour confrères noréens, dit-il poliment.

Edmund von Dorff était épuisé d’une courte nuit qu’il n’avait pas vue défiler. Le médecin, après avoir abandonné Ambre à son destin, s’était rué sur son cheval, désireux de rejoindre et de s’enquérir de l’état de sa grande amie Louise, certainement présente à son travail, dans son échoppe d’apothicaire. Arrivé sur place, il s’était aperçu que la demoiselle et son collègue Simon venaient de subir une agression ; des assaillants étaient venus pour les piller, espérant trouver des soins et des médicaments nécessaires à leurs besoins dans cette herboristerie réputée.

Au cours de leur rapt, ils avaient grièvement blessé le garçon qui, voulant faire preuve de courage et défendre sa collègue, s’était interposé entre elle et ses assaillants, essuyant un mauvais coup de poignard à l’aine. En effet, les hommes présents connaissaient la filiation de Louise avec la famille des von Dorff, une cousine pas si éloignée du marquis lui-même et, par conséquent, une cible idéale à capturer vivante pour une rançon digne de ce nom.

Cependant, alors que le jeune homme la défendait, l’herboriste s’était munie d’une arme, bien chaudement gardée dans les tiroirs de son comptoir. Étant, à l’instar de sa sœur Diane, une chasseuse régulière, il ne fut pas compliqué pour elle de les intimider une fois son revolver en main et de les chasser de sa boutique, après deux ou trois balles bien placées dans la cuisse de l’une de ses proies.

Edmund, fortement choqué de voir sa cousine aussi désemparée et tentant de remettre sur pied son collègue mal en point, les avait fait monter sur son cheval afin de regagner au plus vite leur logis. Pendant qu’ils avançaient au pas, progressant dans ces allées hasardeuses et glissantes, Louise lui conta les événements, Simon gémissant aux creux de ses bras.

Le jeune marquis espérait ne pas essuyer d’attaque ennemie en chemin ; mieux valait éviter que lui aussi se fasse capturer : deux von Dorff dont le fils de Dieter, voilà qui ferait une prise fort alléchante pour n’importe quel homme qui se ferait une joie de tenter de les neutraliser.

Après avoir essuyé plusieurs frayeurs, la chance leur sourit enfin lorsqu’à la tombée du jour, ils avaient croisé sur leur chemin le capitaine de Rochester qui appelait les habitants à évacuer les rues. En échange de la protection et du service du vieil homme ainsi que de ses troupes, le médecin leur avait proposé ses services ; se sentant plus utile auprès de la population blessée que sur le champ de bataille, vers la mairie, en plein milieu d’un combat qui le dépassait et dont il ne pourrait supporter la vision.

Sonjà, fulminante, tenait fermement les rênes de Majar. Elle se tourna vers ses confrères et les observa.

— Faut qu’on s’dépêche !

— Avant que vous ne partiez ! l’interpella William, sachez que nous avons gagné, notre mission est accomplie. Nous avons Hrafn, il est à la Mésange Galante. C’est une boulangerie à la façade bleue située sur la grande place de Varden, sous les arcades, si vous souhaitez vous y rendre. L’oiseau est sous bonne garde ! Alfadir est au courant et ne devrait pas tarder à venir nous aider.

— Quoi ? crièrent-ils en cœur, les yeux écarquillés.

— Je tiens aussi à ajouter, poursuivit William, que votre Aràn Jörmungand s’est manifesté. Selon les rumeurs, il serait à l’origine du tremblement de terre d’hier soir. Il a détruit à lui seul le port entier ainsi que toutes les embarcations qui s’y trouvaient. Les secousses ont par la suite fait pas mal de ravage dans les périmètres alentour. Prenez garde si vous y allez.

William ordonna à deux hommes de leur céder leurs armes et tendit trois revolvers chargés à ses interlocuteurs qui demeurèrent immobiles, totalement ébahis par l’annonce de cet événement. Ne voulant plus perdre un instant, les deux Svingars et le chef Korpr engagèrent leur monture au galop et poursuivirent leur route, longeant le convoi sous l’œil inquiet des gens qui s’y trouvaient. Dès qu’ils furent éloignés des charrettes, ils se mirent côte à côte et se dévisagèrent.

— Faùn, tu vas récupérer Mesali, tu devrais pouvoir les localiser facilement si tu renoues avec faculté.

— Bien, cheffe ! fit le Shaman en s’inclinant légèrement.

Elle regarda à nouveau devant elle, les yeux plissés et les mains fortement appuyées à l’encolure de Majar.

— Quant à nous, Skand, je sais pas où est exactement leur chef-lieu, c’te grand’place de Varden, mais faut qu’on s’y rende pour protéger le chef hundr. Si ce William dit vrai et qu’ils ont le corbeau, alors Alfadir viendra.

— Au fait Faùn, comment s’fait-il que t’aies pas senti sa présence, le Aràn ne t’a pas prévenu ?

Il se pinça les lèvres, fronça les sourcils et baissa la tête.

— Je n’ai pas envie d’en parler et c’est pas le moment !

Pour toute réponse la guerrière lui donna une tape amicale sur l’épaule et fit accélérer son cheval. L’imposant destrier, heureux de pouvoir montrer tout ce qu’il avait dans le ventre, allongea la foulée, faisant trembler le sol par son impressionnante charge musculaire, et s’engagea dans une course effrénée en direction de la ville au-dessus de laquelle s’étendaient au loin d’épais nuages de fumée.

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