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NORDEN – Chapitre 154

Chapitre 154 – Le malaise

Un hurlement résonna à travers les pièces de l’Hospice, faisant sursauter Ambre qui se réveilla en hâte. Elle eut à peine le temps de se redresser que des cris et des bruits de pas envahissaient les couloirs.

Par Alfadir que se passe-t-il ?

L’esprit embrumé et le regard voilé, elle tentait de reprendre conscience de son environnement. Ne comprenant pas toute cette agitation et voulant s’enquérir du motif, elle s’extirpa du lit. Mais à peine ses pieds nus effleurèrent le plancher que ses jambes, encore flageolantes par le remède qu’elle avait ingurgité, cédèrent sous son poids et elle s’effondra au sol, se réceptionnant à plat ventre. Elle grogna et se releva, agrippant farouchement les couvertures. Puis, légèrement sonnée par le choc et le cœur battant ardemment contre sa poitrine, elle avança lentement jusqu’à la porte de peur de chuter à nouveau.

L’agitation venait de cesser, plus aucun bruit sourd hormis des paroles inaudibles et des tintements de matériel se faisait entendre. Interloquée par le silence soudain, elle ouvrit la porte et glissa sa tête par l’entrebâillement. Une infirmière, l’ayant aperçue au fond du couloir, accourut vers elle.

— Recouchez-vous mademoiselle ! conseilla la vieille dame. La situation est sous contrôle. Veuillez regagner votre lit, je vous prie.

— Que… que s’est-il passé ? parvint-elle à articuler.

— Ce n’est rien mademoiselle, rendormez-vous !

La dame s’apprêtait à s’en aller, mais Ambre attrapa son poignet d’un geste vif pour la retenir.

— Dites-moi ce qui s’est passé ! insista-t-elle. Qui a crié ?

— Rien qui ne vous concerne ! Veuillez me lâcher et rejoindre votre lit, mademoiselle !

Voyant qu’elle ne parviendrait pas à se défaire de son emprise, la vieille dame pesta et observa la patiente avec mépris. Puis elle souffla et lui révéla qu’une famille, de simples civiles de Wolden, venait d’être agressée par des soldats Ulfarks à quelques rues d’ici. Ces derniers étaient engagés dans un affrontement sans merci contre les gens du comte de Laflégère depuis plus de trois heures. Malheureusement l’un des enfants fut piégé en plein cœur de la mêlée et venait de succomber à ses blessures après avoir été secouru et ramené aux hospices, laissant les autres membres de sa famille, restés à son chevet, dans un désarroi des plus grands.

Ambre, gagnée par l’inquiétude, regarda l’infirmière et lâcha sa manche, exigeant qu’elle l’emmène en bas afin de s’entretenir avec les dirigeants du lieu. La dame objecta vigoureusement puis, n’étant plus retenue, fila hâtivement rejoindre son poste, laissant la jeune femme seule devant la porte de sa chambre.

Courroucée, elle pesta et, bien que cotonneuse, décida de se rendre en bas. Pendant qu’elle marchait, elle s’appuyait contre les murs, appréhendant une énième chute. Sa vision troublée, elle chancelait comme une ivrogne en état d’ébriété avancé. L’espace ondulait autour d’elle, le carrelage tanguait et se déformait. Elle peinait à distinguer les formes, tout demeurait flou. Son odorat et son ouïe étaient également altérés ; elle semblait ailleurs, dans un état second dont elle ne supportait nullement les effets. Elle perdit l’équilibre et trébucha, amortissant sa chute avec ses genoux et ses poignets.

Putain, mais c’est pas possible !

Elle plaqua son dos contre le mur et redressa la tête. Fulminante, elle tentait de modérer ses ardeurs en réglant sa respiration, cognant le haut de son crâne contre le mur afin de rester lucide, lorsque le bruit monotone d’un tic-tac régulier attira son attention. Elle se stoppa et distingua une petite horloge en plein milieu du couloir ; en plissant les yeux et en se concentrant, elle remarqua qu’il était dans les environs de onze heures.

Ça ne fait que trois heures que j’ai bu ce remède… encore deux heures à attendre ! Qu’est-ce que je fais ? Je regagne ma chambre ou je file ? Je peux pas partir comme ça… je vais encore le regretter c’est sûr… j’ai même plus la force de me lever !

Elle ferma les yeux et soupira, tentant de trouver une réponse à sa question. Les yeux clos et le visage crispé, elle restait immobile, à moitié endormie dans ces couloirs redevenus déserts, jusqu’à ce qu’un claquement de porte juste à côté d’elle la réveille de sa torpeur.

— Je peux savoir ce que tu fiches par terre, rouquine ? fit une voix d’homme, le timbre cynique. Tu sais, les lits sont tout de même plus confortables que le sol pour dormir.

Elle ouvrit un œil et observa son interlocuteur, l’air mauvais. Théodore se tenait auprès d’elle, les cheveux ébouriffés et le teint bien moins pâle que lorsqu’elle l’avait quitté.

— Je peux savoir ce que tu fiches là toi ? maugréa-t-elle. Tu devrais pas dormir plutôt ?

— Je te signale qu’en plus du vacarme de tout à l’heure qui m’a, je pense, réveillé en sursaut tout comme toi, tu frappes ton corps contre le mur de ma chambre. C’est donc entièrement de ta faute si je n’arrive pas à me rendormir !

Il tendit sa main ouverte vers elle et l’aida à se relever. Dès qu’elle fut debout, il sourit bêtement ; la charmante rouquine avait son haut boutonné par seulement trois boutons, dévoilant une grande partie de sa poitrine, notamment un bout de téton rosé qu’il admirait d’une vue plongeante avec un certain ravissement.

— Je vois que tu aimes bien m’aguicher ces derniers temps, dit-il en lui faisant remarquer son accoutrement. À croire que dans peu de temps je te retrouverai nue dans ma couche sans que je ne te le demande !

Furieuse et profondément gênée, elle devint écarlate et reboutonna rapidement son vêtement.

— Oh ne t’en fais pas rouquine ! la rassura-t-il, j’en ai vu d’autres. Certes les tiens ont l’air bien appétissants, mais promis je n’y toucherai pas ! Loin de moi l’idée d’attirer les foudres de ton petit Baron adoré.

— Ferme-la ! Je vois que t’as l’air d’aller mieux ! Si tu allais jouer dehors avec les soldats pour t’amuser un peu !

— Oh aller, calme-toi et arrête de te vexer à la moindre remarque que je te fais ! Tu veux aller en bas je présume ? T’entretenir avec Hippolyte ou Aurel ?

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Monsieur le galant Théodore va se proposer de m’y emmener, peut-être ?

— Cela se pourrait bien ! ricana-t-il en se redressant et en replaçant ses cheveux en arrière tel un coq. Loin de moi l’idée de laisser une demoiselle en détresse perdue dans les couloirs, livrée à son triste sort. Je suis un gentilhomme, comme tu le sais ! Et puis ta gentillesse m’avait tant manquée ces dernières heures !

— Mais tais-toi donc et emmène-moi les voir ! Il faut que je leur parle et qu’ils me donnent un itinéraire pour rejoindre Varden !

Il lui tendit son bras et l’aida à avancer.

— C’est sûr qu’au vu de ton état tu vas aisément les convaincre de te laisser sortir. Que tu vas sans aucune difficulté pouvoir traverser les rues sans encombre et mettre à terre le moindre ennemi qui se tiendra devant toi.

— Au lieu de m’énerver, dis-moi plutôt ce qu’il se passe !

En chemin, il lui expliqua que tout comme elle, il ne savait nullement ce qui venait de se produire. Elle remarqua que sa démarche était nettement plus assurée qu’auparavant ; les soins apportés par Victorien et Joséphine von Dorff avaient été d’une efficacité redoutable, de même que les médicaments qu’il avait ingurgités suite à cela. Il lui expliqua que, selon leurs dires, il s’en tirerait avec une cicatrice à vie, mais pas aussi profonde et disgracieuse que si elle avait été faite à l’aide d’une main prédatrice alpha contrairement à ce qu’il avait pu redouter.

Après avoir péniblement descendu les escaliers, Ambre lui demanda où étaient Diane et Victorien, dans l’espoir inavouable qu’ils puissent lui servir de guide jusqu’à Varden. Cependant, le marquis affirma que ses deux amis étaient actuellement dans leurs appartements et devaient très certainement dormir puisqu’ils n’avaient cessé d’écumer les ruelles entières une grande partie de la nuit dans l’espoir de le retrouver. Ils continuèrent leur marche, empruntant le hall pour se rendre dans l’aile Est, sous l’œil réprobateur des infirmiers qui, trop occupés par leurs tâches respectives, ne les abordaient pas.

Théodore les dirigea dans une allée de l’aile Est et ouvrit une porte en bois massif située au bout de celle-ci. Elle débouchait sur un autre couloir dont l’ambiance, l’architecture et la décoration étaient complètement différentes ; comme s’il ne s’agissait plus du même lieu, mais d’un endroit indépendant. Les murs d’un blanc uni et sobre, le dallage en damiers et les allées bondées de monde avaient laissé place à un corridor plus obscur, aux murs faits de pierre couleur ivoire, rythmés par des poudres de bois sombres sur lesquels chandeliers, tableaux de chasse et trophées de têtes d’animaux étaient cloutés. De la tomette rouge parsemait le sol froid dont aucune poussière ne semblait s’être glissée.

— Où sommes-nous ? s’étonna Ambre qui balayait l’espace tout en agrippant davantage le bras du marquis afin de ne pas perdre l’équilibre.

— Dans les quartiers de monsieur Hippolyte von Dorff. Si tu veux savoir, sa demeure et les hospices d’Aurel ont fusionné il y a plusieurs décennies de cela, car les deux familles sont très liées depuis longtemps. Ça l’est encore plus depuis que Victorien a demandé à Diane de l’épouser. Et la cour centrale que tu peux voir à ta gauche dessert les deux logis.

Ambre hocha la tête et, alors qu’elle allait trébucher, fut retenue à la taille par le marquis. Elle pesta et, peu encline à le remercier de vive voix, se contenta de lui adresser un grognement, puis elle porta son attention sur le sol, prenant soin de mesurer chacun de ses pas. Ils arrivèrent devant une seconde porte où des paroles indistinctes se faisaient entendre derrière les murs. Théodore toqua et tous deux patientèrent. Un homme d’une cinquantaine d’années leur ouvrit et laissa échapper un cri de stupeur en les voyant, avant de se renfrogner et de les observer l’un et l’autre.

— Tiens donc ! Monsieur le marquis, fit-il d’une voix grave un tantinet dédaigneuse, que faites-vous ici, vous devriez dormir à cette heure ! Joséphine a dû vous dire de vous ménager et de ne surtout pas vous déplacer afin d’éviter d’aggraver votre cas ! Quant à vous…

Il tourna la tête et planta ses yeux sombres, dont l’un cerclé d’un monocle argenté, dans ceux de la jeune femme.

— Il me semble également qu’Aurel vous avait ordonné de vous reposer.

L’homme paraissait fort intimidant avec son visage émacié aux traits anguleux qu’accentuaient sa chevelure noir ébène, sa barbiche soigneusement taillée ainsi que son costume intégralement noir et saillant, ressemblant tout autant à un corbeau qu’Anselme. Théodore, souhaitant l’amadouer, lui adressa un sourire charmeur, posa une main sur son cœur et déclara d’un ton mielleux.

— Excusez-nous Hippolyte, mais comme vous le savez je ne suis pas de nature très patiente, un vilain garnement comme vous me qualifiez plus jeune ! Et la demoiselle que voici est toute aussi revêche. Peut-être auriez-vous l’incroyable magnanimité de nous laisser entrer et de nous servir un café pendant que nous discutions en votre charmante compagnie ?

L’homme haussa un sourcil et fit pianoter ses doigts sur la tranche de la porte.

— Qui est-ce ? demanda une voix enrouée derrière lui.

— Le marquis von Eyre et madame la future baronne, répondit-il sans se retourner.

— Faites-les donc entrer, annonça une seconde voix.

Hippolyte soupira et s’écarta afin de les laisser passer.

La salle était spacieuse et comprenait la même architecture que dans les couloirs. D’immenses rideaux pourpres flanquaient chaque côté des trois fenêtres à multiples carreaux et une grande cheminée, de plusieurs mètres de largeur, s’étendait sur un tiers d’un des pans de mur, entourée par deux imposantes bibliothèques en bois sombre garnies de livres. Les murs comportaient également deux grandes tapisseries de chasse, s’accompagnant de têtes et de pattes d’animaux empaillés, sur lesquelles des sabres et des fusils étaient suspendus ; de toute évidence, l’homme était un adepte de la cynégétique.

Ambre se sentit mal en pénétrant dans ce lieu sombre et oppressant, malgré la chaleur réconfortante du foyer et le tapis ras qui recouvrait le sol.

C’est encore plus chargé que dans le salon d’Alexander ! Comme chez Léopold… c’est d’un mauvais goût ! Qui aime avoir autant d’animaux morts chez lui !

Ils saluèrent leurs hôtes et prirent place sur les sièges indiqués par le maître de maison, s’installant autour de cette grande table rectangulaire.

Ambre, encore sous l’effet de ses médicaments, prit un temps pour observer chacun des trois autres hommes présents. Tous étaient vêtus de costumes galonnés, âgés entre soixante et soixante-dix ans ; les cheveux grisonnants, la barbe fournie, les visages ridés et un fort embonpoint pour deux d’entre eux. Comme n’importe quel citoyen à l’heure actuelle, ils semblaient épuisés, voire malades. L’un paraissait en plus de cela en état d’ébriété avancé, le visage et le nez aussi rouges que la tomette qui parsemait le sol ou que la bouteille de vin déjà bien entamée qui trônait devant lui près d’une coupelle garnie de pain et de salaison. Il somnolait sur sa chaise, ronflant à moitié.

La jeune femme reconnut monsieur de Plessis, le plus vieux de tous, et l’un des lieutenants de la Garde d’Honneur. Les deux autres hommes se présentèrent brièvement ; monsieur de Latour, général de la Garde, et monsieur Deslorges de profession notariale.

Hippolyte sortit deux tasses de l’armoire et les remplit de café avant de leur tendre le breuvage à l’arôme âcre et puissant qu’Ambre huma avec le plus grand plaisir, plaquant ses mains contre la paroi du récipient afin de les réchauffer. L’homme, notant son accoutrement et voyant ses poils se hérisser, se dirigea vers un des fauteuils et se munit d’une des couvertures en peau d’ours tannée qui se trouvait pliée dessus. Puis il revint vers la table et se plaça derrière son invitée.

— Vous permettez ?

La jeune femme, surprise par sa conduite, acquiesça et se redressa afin qu’il dispose l’étoffe sur ses genoux. Elle le remercia et, sans un mot, caressa la toison douce et soyeuse de la bête morte au toucher si différent de celles qu’elle s’était servies à Meriden lors de son escapade. Voulant faire preuve d’amabilité envers ses hôtes, elle rongea son frein et patienta sagement que les explications lui soient données, buvant son café à petites gorgées afin de s’extirper de sa torpeur latente.

Théodore parlait avec empressement, relatant les faits et événements dont il avait été témoin depuis la veille au soir, n’étant pas avare sur les détails. Il paraissait se délecter de son discours, effectuant de grands gestes pour épouser ses dires. Pourtant, malgré cet air jovial, Ambre s’aperçut qu’il tremblait des jambes et qu’il avait une fâcheuse tendance à retrousser le coin de sa lèvre supérieure droite lorsqu’il évoquait certains passages, notamment en ce qui concernait Blanche ; comme un tic nerveux et discret.

Et dire que ce gars-là a su la charmer ! Qu’est-ce qu’elle a pu lui trouver franchement ! Comment a-t-elle pu se laisser séduire par un garçon aussi abject ! A-t-il réellement changé grâce à elle ? J’ai vraiment du mal à croire que des types comme lui puissent se racheter ! Je vois encore ses yeux de pervers me sonder et ressens sa main presser ma nuque !

Elle fronça les sourcils, dessinant une ride du lion sur son front et plissa les yeux, le dévisageant avec sévérité.

Remarque, cet enfoiré m’a quand même sauvée et c’est vrai que depuis hier il n’a pas eu de geste déplacé… non et puis même il ressemble à rien et il est insupportable. En plus il…

— J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas, rouquine ? s’enquit le marquis en la regardant étrangement.

— Euh… non, répliqua-t-elle en hâte, piquée au vif par ses propos. Pourquoi ?

— Vu la tête que tu tires, j’ai l’impression que tu vas te jeter sur moi et m’écharper sous peu !

Déconcertée, elle tenta un timide regard vers les autres hommes qui la scrutaient avec cette même expression interrogatrice. Elle fit une moue et s’excusa avant de s’enfoncer davantage sur sa chaise et de croiser les bras. Pour s’occuper l’esprit et éviter de trop s’attarder sur le marquis, elle prit une tranche de pain de la coupelle et la croqua avec avidité. La voyant affamée, Théodore, après un léger hochement de tête de son hôte, la lui tendit juste devant elle.

Tout en écoutant leur discussion, elle en dévora le contenu, engloutissant à elle seule la moitié d’une miche de pain de seigle, pourtant plus que consistant, qu’elle trempait par moments dans son café afin de l’avaler plus aisément. À son grand désarroi, aucun fait relaté n’était propice à son escapade. La colère et le conflit faisaient rage dehors et rien ne semblait pouvoir apaiser les tensions entre les Hani et les civils de Wolden. De plus, Varden semblait avoir été plus que touchée par le séisme d’après les milices qui s’aventuraient à nouveau dans la zone depuis peu, en compagnie des ordres médicaux et des Charognards afin de récupérer d’éventuels blessés et de rapatrier les cadavres.

Comme lui avait annoncé le marquis, Hippolyte confirma que Diane et Victorien dormaient. Elle fut agacée par cette réponse, car de tous les membres présents dans l’hospice, ils auraient possiblement été les plus aptes à accepter sa demande et surtout les plus qualifiés pour l’aider à traverser la ville sans peur d’être attaqués par un camp ou un autre.

— Quelqu’un serait-il disponible ou enclin à m’accompagner à Varden ? tenta-t-elle sans préambule.

Tous la regardèrent, stupéfiés. Même de Plessis, qui dormait jusqu’à présent, ouvrit lentement un œil devant le silence qui venait de s’installer.

— J’espère que vous ne songez pas à quitter cet endroit et à vous déplacer dans votre état ? maugréa Hippolyte.

— C’est pourtant bien mon intention ! Et je souhaite engager un de vos hommes afin qu’ils m’escortent jusqu’à ma destination ! Je vous paierai grassement pour ce service.

Tous laissèrent échapper un rire devant sa demande insensée qui sonnait aussi bien qu’un affront.

— Mademoiselle, fit-il en joignant ses mains, personne ici ne veut de votre argent ! Sachez que dehors le carnage fait rage, que nos forces et nos actions sont limitées et que nos soldats et volontaires ne sont guère nombreux. Je ne gâcherai pas la vie d’un homme ainsi que la vôtre pour une tentative de ce genre.

— Monsieur von Dorff a raison, renchérit le général de Latour, les hommes du guet et de la Garde ont déjà tant à faire et les volontaires, déjà fort peu nombreux, portent secours aux diligences et s’occupent de l’intendance.

— Mais vous avez bien missionné des hommes pour se rendre en basse-ville ! se défendit-elle. Quel inconvénient y aurait-il à m’y conduire avec eux ? Vous devez bien avoir un fiacre qui parte sous peu ? Et puis si c’est le fait que je sois reconnaissable qui dérange alors prêtez-moi des vêtements afin que je masque mon identité.

Un silence s’installa où tous se contemplèrent, étudiant sa demande. Le général observa l’une des fiches devant lui et en étudia les contenus. Il entoura un mot et le montra au maître du logis, bavardant avec lui à voix basse. L’homme, les sourcils froncés, hochait la tête. Théodore se pencha discrètement vers lui et murmura des paroles indistinctes à son oreille.

— Comment ? fit-il, les yeux écarquillés.

En guise de réponse, le marquis se contenta d’acquiescer et de lui adresser un sourire narquois.

— Soit, soupira l’homme, puisque mademoiselle l’exige, peut-être avons-nous la chance de lui accorder sa demande. Un attelage part dans une demi-heure, cela vous laisse le temps de vous préparer et de récupérer vos esprits. Nous allons vous faire monter des affaires dans votre chambre, en espérant que mademoiselle n’est pas trop pointilleuse sur son apparat.

Ambre les remercia vivement et se leva. Alors qu’elle allait quitter les lieux, un soldat entra en trombe dans la pièce, manquant de la bousculer.

— Messieurs ! J’ai une effroyable nouvelle à vous faire parvenir ! s’écria-t-il, hors d’haleine.

— Qu’y a-t-il ? S’enquit le général, que l’agitation de son subordonné déstabilisait.

Il balaya la salle du regard et devint soudainement aussi livide qu’un mort en voyant la présence du marquis.

— Qu’y a-t-il, soldat ! insista son supérieur.

— Monsieur von Eyre a été retrouvé par nos gens, avoua-t-il.

Le cœur battant à tout rompre et l’estomac noué, Théodore se redressa promptement, son visage affichant une expression de stupeur.

— Où est mon père ? s’inquiéta-t-il. Il est blessé ? Vous l’avez pris en charge ?

Les mains tremblantes, l’homme déglutit péniblement et baissa la tête, évitant soigneusement de recroiser le regard du jeune marquis.

— Je suis désolé. Votre père est mort. Le cadavre de monsieur von Eyre a été retrouvé dans une ruelle à Varden non loin de la grande place.

À cette annonce, Théodore ne bougea pas et demeura pétrifié. Les oreilles bourdonnantes et les yeux perdus dans le vide, son esprit s’était envolé. Foudroyé par cette nouvelle brutale, impensable, il ne parvenait plus à entendre les explications du soldat qui décrivait un rapport détaillé à son supérieur ; son père n’était plus, il était seul… il ne lui restait plus rien ni personne.

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