KissWood

NORDEN – Chapitre 157

Chapitre 157 – Expédition Hasardeuse

Dès qu’Ambre eut terminé de s’habiller, elle attacha ses longs cheveux roux en une queue de cheval haute et les dissimula sous sa toque d’infirmière. Une fois prête, elle prit un temps pour s’observer ; elle portait une ample tunique blanche à manches longues, cintrée à la taille et qui retombait jusqu’à ses pieds, dissimulant son pantalon ainsi que ses bottes.

Avant de partir, elle prit la broche de sa cousine ainsi que son arbre généalogique et les engouffra dans la poche avant de son pantalon. Parée, elle prit une grande inspiration, consciente des risques qu’elle encourait à sortir de l’hospice. Fort heureusement, son état vaseux et sa torpeur s’en étaient allés ; manger lui avait fait le plus grand bien et elle se sentait d’attaque pour poursuivre son périple, qu’importe le danger présent à l’extérieur. Néanmoins, elle sentait demeurer en elle une pointe d’amertume ; elle ne pouvait s’empêcher de repenser au marquis et à la disparition soudaine de son père.

Quand le soldat leur avait annoncé la terrible nouvelle, la jeune femme avait jeté un regard désolé en direction de Théodore. Qu’importe si elle ne l’aimait guère, elle ne connaissait que trop bien cette sensation de détresse éprouvée à l’annonce de la perte d’un proche. Elle avait vu dans son regard le même éclat, la même lueur de tristesse mêlée de colère que lorsqu’elle avait appris la mort de son bien-aimé patron Beyrus ; une souffrance atroce qu’elle ne souhaitait à personne, pas même à lui.

Préoccupée, elle sortit de sa chambre et longea les couloirs. En arrivant devant celle du marquis, elle regarda l’horloge et vit qu’il lui restait une dizaine de minutes avant le départ de la diligence. Elle soupira puis, décidée, toqua à la porte.

— Je ne souhaite pas être dérangé ! Veuillez partir ! répondit une voix étouffée.

— C’est moi, annonça-t-elle après un temps.

Elle patienta quelques instants puis, n’entendant aucun bruit, reprit sa route. Mais à peine fit-elle un pas que la porte s’ouvrit. Théodore l’observait sans un mot. Il avait les yeux humides, rougis par les larmes, et respirait bruyamment.

— Qu’est-ce que tu veux ? dit-il, agacé par son silence.

— Juste t’avertir que je pars.

Il fit une moue et acquiesça.

— Soit, bon courage à vous mademoiselle Deslauriers ! annonça-t-il sèchement, en espérant que votre cher Baron soit sain et sauf et que vous puissiez le rejoindre sans encombre. Vous passerez le bonjour à votre cousine et à votre tante de ma part !

Piquée au vif par ses paroles, Ambre resta un moment interdite. Comment sait-il pour mon identité ? Le papier ? Puis elle se ressaisit et le regarda droit dans les yeux.

— Je souhaitais juste te remercier pour les services que tu m’as rendus, avoua-t-elle avec sincérité, et aussi te dire que je suis également désolée pour ton père.

Au bord des larmes, elle se pinça les lèvres, parvenant difficilement à sortir ses mots tant sa gorge était nouée et que ces souvenirs douloureux lui revenaient à l’esprit. Elle se racla la gorge et annonça d’une voix étranglée :

— Je sais ce que ça fait que d’apprendre la perte d’un être qui nous est cher. Surtout lorsque l’on en possède que très peu. Je sais que c’est difficile et que le deuil peut être long… et… j’espère sincèrement que ça va aller pour toi.

Muets, ils se dévisagèrent dans un silence pesant, se regardant pour la première fois sans animosité. Bien qu’elle ne pouvait lui pardonner ses actes, jamais elle ne le ferait à son égard tant elle avait été profondément blessée, elle pouvait se résoudre à tourner la page. Après tout, ils étaient alliés et, malgré leur aversion, s’étaient mutuellement tirés d’affaire ces dernières heures en s’épaulant l’un l’autre à tour de rôle.

— Merci rouquine, se contenta-t-il de répondre.

Ambre s’essuya les yeux, avança une main hésitante en sa direction et la lui tendit, la paume grande ouverte. Théodore eut un petit rire et lui tendit la sienne afin de la serrer.

— Tâche de ne pas mourir toi aussi, ajouta-t-il avec un faible sourire dessiné sur le coin de ses lèvres, cela m’ennuierait de ne plus avoir ma cible favorite à tourmenter.

— J’y veillerais !

Il lui lâcha la main et, après un dernier regard échangé, elle reprit sa route et arpenta les couloirs en direction de l’escalier.

Dehors, une imposante diligence à la peinture grise et écaillée attendait devant l’entrée. Elle était tractée par quatre palefrois agités et sans aucune unicité, l’un étant démesurément plus petit que les autres. Les montures harnachées mordaient frénétiquement leur mors et piaffaient avec agacement. Leurs corps creusés, aux côtes saillantes, étaient couverts de croûtes boueuses et leurs crinières foisonnaient de nœuds malgré l’acharnement des palefreniers pour les leur ôter. Les membres de l’escouade, composée d’un cocher, de deux soldats à cheval et de deux médecins, patientaient nerveusement l’heure du départ imminent.

Ambre prit place à l’intérieur de la voiture prenant bien soin de ne pas déranger le matériel soigneusement rangé. Elle s’installa entre un bidon en métal et des cagettes empilées les unes sur les autres, garnies de vivres et de linge propre duquel émanait une agréable odeur de lessive. Les deux médecins prirent place à leur tour et la toisèrent. La jeune femme sachant pertinemment pourquoi ils agissaient de la sorte porta son attention en direction de la fenêtre, ignorant leurs regards dédaigneux, et entreprit de se focaliser sur l’extérieur. Elle savait qu’elle n’était pas la bienvenue, que sa présence superflue aurait pu permettre à un volontaire de les aider à prendre soin des civils ; Hippolyte était parvenu à les convaincre de la laisser venir.

Finalement, c’est bien utile de posséder un titre de noblesse ! Je suppose que c’est ça qui m’a permis d’avoir ce passe-droit ! Ils savent qu’Irène est ma tante et qu’elle se trouve avec Alexander. Bon sang… j’espère que l’information ne va pas trop s’ébruiter. Si von Dorff l’apprend et me capture, je suis fichue !

Le fouet claqua et la voiture commença à avancer, cahotant sur les pavés de l’allée. Le siège n’était pas des plus confortables et la jeune femme pouvait ressentir toutes les vibrations et les aspérités du sol à chaque secousse. L’escorte quitta l’allée et s’engouffra au petit trot dans la rue, quittant définitivement l’enceinte du domaine. Les coups de feu et le tumulte se faisaient entendre non loin de là.

Ambre colla sa joue contre la vitre, dont le verre extérieur était d’une crasse infinie ; couvert de poussière et de tache de substances non identifiées. Puis elle observa l’extérieur avec intérêt, balayant les allées et bâtisses du regard ; le paysage se révélait identique au moment où elle était entrée aux Hospices.

— Si j’étais vous mademoiselle, j’éloignerais mon visage de la vitre, l’avisa un des médecins.

— Pourquoi donc ?

— Si un impact de balle ou une secousse vient à briser la vitre, c’est votre tête qui recevra de plein fouet les débris de verre. Il serait dommage d’aggraver l’état de votre visage avec une balafre supplémentaire.

Cette remarque fit rire son collègue.

Sale goujat ! pesta-t-elle, un rictus affiché sur ses lèvres.

Vexée, elle se renfrogna, mais ne rétorqua rien.

L’attelage poursuivit sa route dans ces allées interminables, le temps défilant rythmé par le claquement du fouet contre la croupe des chevaux qui peinaient à avancer, apeurés par les cris et les détonations successives.

La diligence, flanquée à l’avant et à l’arrière par les soldats, s’engagea dans une ruelle extrêmement longue et étroite, accessible dans un sens uniquement. Le pavement était détruit et des trous béants creusaient la chaussée de part et d’autre. Les montures ralentirent et progressèrent au pas, les oreilles agitées.

Jugeant qu’elle risquait peu de rencontrer de présence ennemie, Ambre baissa la vitre et passa la tête au dehors afin de faire entrer un peu d’air frais dans ses poumons et d’admirer le triste bilan des rues de la basse-ville.

Soudain les chevaux se mirent à s’agiter et stoppèrent le pas, frappant frénétiquement leurs sabots contre le pavé et hennissant avec ferveur. Tandis que le soldat posté à l’arrière laissa échapper un cri de terreur à glacer le sang.

Paniquée, Ambre se retourna en hâte et fut traversée par un intense frisson, les yeux grandement écarquillés par ce spectacle irréel.

Putain c’est pas vrai !

Avec effroi, elle vit Mesali courir dans leur direction à toute vitesse, poursuivie par une créature que la jeune femme ne pensait jamais voir sur l’île.

Le soldat arrière s’empara de son fusil et visa l’immense lion qui fonçait droit sur eux. Arrivé à portée de tire, il appuya sur la gâchette et tira. La balle siffla et partit se nicher dans l’épaule du félin qui rugit férocement.

Les montures, terrorisées, s’agitèrent et s’engagèrent en plein galop, fuyant le prédateur invisible qui se dressait derrière elles, comme si leur vie en dépendait. Dépassé, le cocher ne parvenait pas à calmer ses chevaux enivrés par la peur et qui déferlaient sur la chaussée, hors de contrôle. Il tirait rageusement sur les rênes, les mains crispées sur les brides, manquant de passer par-dessus le véhicule tant les bêtes indociles ne parvenaient plus à entendre raison et se bousculaient entre-elles dans leur course. La voiture se mit à trembler, vibrant et cahotant, faisant choir tout le matériel de soin qui se trouvait à bord.

Avant de refermer la fenêtre, la face fouettée par le vent emportant sa toque, Ambre jeta un dernier coup d’œil en direction de Mesali. La petite escalada un lampadaire et atterrit sur le toit d’une maison annexe afin de poursuivre sa route dans les hauteurs, en sautant de toit en toit.

L’immense lion, de la taille de Judith et dont l’éclat flamboyant luisait déjà à bonne distance à travers ses yeux aussi noirs que le charbon, changea de cible et se précipita sur son assaillant. Emporté par son élan, il percuta le soldat de plein fouet, le projetant avec aisance au sol avec lui, le corps broyé par le plaquage du fauve.

D’où sort ce monstre ? C’est… c’est un Berserk ?

Par réflexe, Ambre plaqua sa tête contre ses cuisses, les mains repliées au-dessus afin de protéger son crâne, incapable d’émettre le moindre son.

La suite fut une succession d’événements divers et confus qu’elle ne parvint pas à analyser pleinement. La voiture tremblait de toute part, le bois et la carrosserie manquant de se rompre et le plancher de se dérober sous leurs pieds. L’attelage inarrêtable continuait sur sa lancée et les roues, en partie bridées par les trous, commencèrent à se rompre et à se fissurer, produisant des craquements alarmants. L’un d’eux, certainement plus profond que les autres, dut casser l’une d’elles puisque la voiture se mit à tanguer de manière alarmante avant de basculer intégralement sur le côté droit quelques mètres plus loin.

La jeune femme se sentit expulsée de son siège et tomba sur les deux médecins qui amortirent sa chute. Avant de sombrer dans les ténèbres, elle entendit un bruit strident de taule grinçante.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :