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NORDEN – Chapitre 172

Chapitre 172 – Incendie

Plongés dans la pénombre, sous ce voile noir bardé d’étoiles où seules les pâles clartés des façades blanchâtres des domaines aux allures fantomatiques se dissertaient, Alexander et Ambre poursuivaient silencieusement leur chemin sur une monture commune. Le cheval, une vieille rosse au corps svelte qu’ils avaient emprunté sur la place de l’hôtel de ville, marchait d’un pas lent et traînant, l’encolure basse, essoufflé par les trajets démesurément longs pour un équidé de sa nature. Les naseaux dilatés et les yeux hagards, la bête paraissait comme morte, dépourvue de tout soupçon d’intelligence, se contentant de longer machinalement et avec langueur le chemin sans rechigner.

Étant trop épuisée pour tenir en selle d’elle-même, la jeune femme était assise à l’avant et contemplait le paysage d’un œil morne, assaillie par des milliers de pensées qu’elle ne parvenait pas à comprendre ou à réaliser. La brise nocturne qui caressait son visage marqué la maintenait un tant soit peu éveillée. Son corps était traversé par des sanglots incessants qu’elle tentait vainement d’étouffer.

Les tripes broyées et le cœur lacéré, elle hoquetait en repensant à sa tante qu’elle venait tout juste de quitter. Elle ressentait ardemment cette sensation de manque et d’injustice ; ce énième sacrifice qu’Irène avait accepté de bonne grâce, pour la sauver elle, tout comme sa mère avant elle, sans exiger la moindre contrepartie en retour que de voir sa nièce libérée de toute contrainte et vivre pleinement sa vie. Ébranlée, les larmes s’emparaient d’elle et roulaient sur son visage en flot continu tandis qu’elle déversait sa peine entre deux gémissements, s’élançant dans des complaintes, crachant et marmonnant des paroles indistinctes, noyées par ses étranglements de voix.

La sentant au plus mal, Alexander ralentit davantage la monture et resserra son emprise autour de la taille de sa fiancée. Il déposa un baiser à la base de sa nuque, faisant fi de l’odeur plus qu’écœurante de sa partenaire, et murmura à son oreille :

— Aucune vie n’a jamais été simple, dit-il d’une voix enrouée, il faut simplement nous en accommoder.

— Je voudrais tant revoir ma mère ! sanglota-t-elle. Si j’avais su ! Maman et papa… ils ont passé leur vie à se sacrifier pour nous. Et moi, comme une idiote je ne l’ai jamais compris ! J’ai vécu toute ma vie dans l’ignorance, avec la certitude que je n’avais jamais vraiment compté pour eux. Toute ma vie je me suis trompée sur ces êtres qui n’ont toujours désiré qu’une seule chose, notre protection et notre épanouissement. Et maintenant que tout m’a été dévoilé, il ne me reste plus personne. Je ne peux même plus leur dire que je les aime ou m’excuser ni même les remercier.

Honteuse, elle dissimula son visage entre ses mains tremblantes et essuya ses yeux rouges dévorés par les larmes. La gorge nouée, Alexander était incapable de parler et l’écoutait sans oser trop intervenir.

— Je m’en veux tellement ! poursuivit-elle d’une voix étranglée, je me sens si seule et inutile. Et Irène se sacrifie encore aujourd’hui pour nous protéger. Je n’ose même pas imaginer la réaction et la souffrance de Meredith quand ma tante lui dira ce qu’elle compte faire. Qu’elle va l’abandonner, comme ma mère l’a fait pour nous et ceux pour les protéger elle et Modeste. Et je ne sais même pas comment je vais faire. Jamais je n’oserai raconter tout ceci à Adèle ! Je n’aurai pas la force de lui dévoiler cela, c’est trop horrible… trop cruel !

Elle renifla et plaqua ses mains contre son visage.

— Nous lui dirons ensemble, parvint-il à articuler, ne t’en fais pas pour cela. Il y a des choses que je me dois de lui révéler également et que je dois te révéler à son sujet. Des choses douloureuses qui méritent d’être expliquées afin que je puisse moi aussi me reconstruire et aller de l’avant. Je veux pouvoir continuer ma vie à tes côtés et commencer notre relation sur des bases saines.

— Rien ne pourra être sain avec moi, rétorqua-t-elle mollement, je ne comprends même pas comment vous pouvez désirer rester engagé auprès de moi… Je suis issue d’un monstre ! Adèle et Meredith également ! Nous sommes des monstres, des anomalies…

— Ambre, regarde-moi je te prie.

Elle leva légèrement la tête, les yeux rouges mouillés de larmes. Tendrement, Alexander posa sa paume sur sa joue et essuya de son pouce une larme qui y perlait.

— Vous n’êtes pas des monstres, pas plus que quiconque ici présent. Certes ta famille est atypique, extraordinaire même au vu des circonstances. Mais en aucun cas vous serez persécutés pour ce que vous êtes dorénavant. La volonté de Jörmungand est louable, effroyable certes, mais dans une certaine mesure justifiée. Nous avons tous un fardeau à porter, toi comme moi avons perdu énormément, nous sommes dans un monde impitoyable où les forts mangent les faibles sans aucun scrupule. Nous nous construisons dans la colère et la tristesse, cette souffrance fait partie de nous, elle nous forme et nous caractérise.

Il releva la tête et l’embrassa vigoureusement sur le front.

— Je comprends tes peines. Pourtant, au vu de toutes les innombrables épreuves que j’ai traversées, je peux t’affirmer une chose. Rien ne compte plus que de tout arrêter et de poursuivre mon existence dans un coin reculé. Jouir d’une vie simple et paisible à la campagne et la passer à tes côtés. Tu es devenue pour moi ce que je possède de plus cher, mon second souffle.

Elle renifla puis glissa une main dans la sienne, entrelaçant ses doigts aux siens pour se rassurer.

— Vous le pensez vraiment ?

— Bien évidemment ! Donc s’il te plaît, ressaisis-toi et surtout ne doute pas de mon attachement à ton égard. Tu es juste éreintée et incapable de prendre du recul présentement. Essaie de te calmer, il nous reste un peu de temps avant de regagner le manoir de mon oncle et je souhaiterais passer par le mien afin de récupérer autant d’affaires que possible.

À ces révélations, Ambre se redressa et vint effleurer ses lèvres, échangeant avec lui un baiser langoureux d’une saveur douce-amère. Sans un mot, Alexander donna un coup de talon sur les flancs de l’animal pour regagner le manoir au petit trot. Le cheval hennit, mais ne broncha pas et allongea la foulée. Ambre s’endormit, bercée par le bruit des claquements réguliers, par la valse de la monture ainsi que par la chaleur de son amant. Les yeux clos, elle respirait faiblement et avec une extrême lenteur, la tête nichée contre le cou de son homme. Inquiété par son état, Alexander fit accélérer la cadence de peur qu’elle ne perde véritablement connaissance.

Une dizaine de minutes plus tard, arrivés non loin des portes du manoir, il vit une horde de silhouettes s’extirper de son domaine à toutes jambes et à cheval. Une odeur de brûlé flottait dans l’air et un halo rougeâtre éclaircissait le bas du ciel, se finissant en un filet de fumée grisâtre. Aussitôt, le Baron fut frappé d’effroi ; son manoir était en flamme. Horrifié, il se précipita devant les grilles et pénétra dans les jardins du domaine où Pieter se tenait non loin de l’entrée, à bonne distance du drame. Sans attendre, il mit pied à terre et déposa Ambre à côté du palefrenier.

— L’incendie s’est déclaré à l’instant, l’avertit-il, n’y allez pas mon maître c’est trop dangereux.

— Des gens sont-ils à l’intérieur ? s’alarma Alexander.

— J’ai vu une douzaine de personnes sortir, les bras et les sacoches chargés de vos affaires, monsieur. James vient de partir alerter les pompiers à l’instant. Ils ne seront pas là de sitôt, je le crains.

Alexander prit un temps pour analyser l’incendie, seul le bas de l’aile gauche semblait touché, le salon paraissait être la pièce du départ des flammes. Un flot de pensées le submergea ; ses derniers objets de valeurs, si chers à ses yeux, allaient être dévorés par le brasier ardent, réduits en cendre, disparus à jamais.

Il pesta et ordonna au palefrenier de lui céder l’écharpe qu’il portait au cou. Puis, dans un acte irraisonné et pulsionnel, il se rua dans l’édifice sous l’œil désemparé de son domestique qui tentait de le retenir. L’entrée était encore libre d’accès ; il ne serait pas long d’aller récupérer tout ce qu’il désirait. Il disposait de dix minutes tout au plus avant que le feu ne consume le rez-de-chaussée, une quinzaine pour l’étage. Il se mit à courir et à arpenter les marches de l’escalier extérieur, avertissant Pieter de veiller sur Ambre.

Une fois à l’intérieur, il redressa la collerette de son veston, enroula l’écharpe sur le bas de son visage et se protégea le nez ; la fumée, encore vaporeuse, commençait à piquer les nez et les yeux. Il accourut dans le salon, gagné par les flammes où une épaisse fumée grise s’extirpait avec lenteur par les trois grandes baies vitrées aux carreaux brisés. L’immense tapisserie avait été allumée, une lanterne fêlée gisait au sol. Le feu gagnait les rideaux et les bibliothèques annexes, léchant les surfaces du bois et du cuir qui noircissaient à vue d’œil à son passage. De nombreux objets, livres et bris de verres parsemaient le sol, tout autant d’obstacles si difficiles à éviter lorsque la vue est brouillée par ce voile d’un gris presque noir.

Sans s’attarder sur ces visions fâcheuses, il se précipita à son bureau et remarqua que ses deux médaillons ainsi que la plume n’étaient plus présents. Il soupira, gagné par les larmes ; avaient-ils été volés ou bien Séverine les avait-elle pris avec elle en partant ? Cette réflexion le chamboula et sans prendre la peine de scruter davantage la pièce, il fit demi-tour et s’extirpa du salon, refermant la porte derrière lui en la poussant de ses jambes. Le souffle court et la gorge irritée, il gravit les marches de l’escalier du hall et longea le couloir aux vitres cassées pour se rendre dans sa chambre. L’espace demeurait pour l’instant épargné, malgré l’odeur nauséabonde et âcre qui se dispersait dans les locaux.

À son grand désarroi, la pièce sinistrée était vidée de tout bien ; les livres avaient été arrachés et les tiroirs forcés. La penderie vomissait des vêtements, la literie avait été déchirée et les affaires d’Ambre présentaient quelques traces blanchâtres, fraîches et bien mises en évidence. Dans un souci de provocation des plus ignobles, quelqu’un avait pris soin d’uriner sur le matelas, répandant cette tache jaunâtre à l’effluve insupportable ; souillant le baron dans sa plus tendre intimité.

Alexander soupira et s’aperçut que les cinq photos qui ornaient habituellement son bureau n’étaient pas présentes, pas même au sol. Se sentant saisi par le désemparement, il nourrit au fond de lui-même l’infime espoir que Séverine les ait soigneusement pris avec elle à son départ. Personne n’aurait songé à les lui voler. En revanche, il remarqua que la porte de son bureau était encore scellée. Les mains tremblantes, il se munit de la clé, cachée sous l’assise de son fauteuil, et l’inséra dans la serrure afin de l’ouvrir. À son grand soulagement, il y trouva un petit écrin noir ainsi qu’une photo, un médaillon et un coupe-papier en argent qu’il engouffra dans ses poches.

À peine les rangea-t-il qu’un bruit sourd se fit entendre derrière lui, le faisant sursauter. Il se retourna hâtivement et, sans avoir le temps de comprendre ce qui se passait, fut projeté violemment contre le mur. L’impact lui arracha un cri et il fut foudroyé d’une intense douleur au niveau de la hanche qui heurta le mur de plein fouet.

Haletant et les yeux mi-clos, il observa la personne qui se tenait devant lui. Celle-ci affichait un sourire malin sur ses lèvres fines. Alexander grogna, plantant son regard sombre dans les yeux bleus givrés de son adversaire qui l’étranglait de son bras, le plaquant en étau contre le mur. Par réflexe, la Baron lui agrippa le poignet, tentant de libérer sa gorge et se servit de son autre main pour parer les coups que son rival tentait de lui asséner au flanc, à défaut de pouvoir riposter et de disposer d’assez de forces pour le repousser.

— Je me doutais que tu viendrais, murmura Léandre non loin de son oreille, je savais que tu ne résisterais pas à l’idée de sauver certains de tes biens, possessif que tu es.

— La ferme ! maugréa-t-il, tiraillé par la souffrance aiguë qui lui rongeait la hanche.

— T’espérais pas que je te laisse t’en tirer comme ça mon cher Alexander, pas après l’humiliation que l’on vient de subir par ta faute. La mort d’Alastair, la mort de l’Élite… tu viens de nous maudire pour de bon. La faute à ce foutu canasson également. Tu avais raison, les dieux existent et semblent pencher en ta faveur.

— Je t’avais averti de ne pas t’en prendre à nous, cracha Alexander d’une voix étranglée, que tout était réel. Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même !

Les deux rivaux se toisèrent ; une haine incommensurable luisait dans leur regard assassin. Les traits tirés et les mâchoires crispées, ils s’arrosaient de propos cinglants qui leur lacéraient la gorge, vomissant un flot d’insultes que la rancune, les ravages du temps et les événements de ces dernières heures avaient accentués.

Mués d’une rage sans fin, le blond et le brun s’engagèrent dans un duel acharné, au corps à corps. Ils commencèrent à se rouer de coups de leurs membres tendus. Leurs poings aux jointures blanchies viraient progressivement au rouge au fur et à mesure que les coups furent portés. Entailles et écorchures se dessinaient sur leurs visages déformés par la colère. De même que de leurs lèvres fendues s’échappaient de minces filets de sang mélangés à la bave qu’ils crachaient à chaque impact.

Le goût ferreux de l’hémoglobine envahissait leur trachée, mélangé à la bile aigre qui leur donnait des haut-le-cœur tandis que la respiration devenait laborieuse. L’air suffocant, chargé de fumée éparse, emplissait leurs narines de ses nuages toxiques pour s’engouffrer au plus profond de leurs poumons, les dévorant de l’intérieur avec une avidité sournoise.

Sans aucune retenue et pressé par le temps, Alexander, l’âme vengeresse et emporté par la perte de sa friponne, voulait faire payer sévèrement son ennemi de toujours pour toutes ces années de torture psychologique. La vision de le voir mort le titilla, pourtant, il ne pouvait succomber à cette pulsion néfaste ; après tout, Léandre paierait chèrement la perte de son prestige et de son grade. Son rival était vaincu et ce quoiqu’il advienne.

— Tu te bats bien sale chien !

— Merci Léandre, dois-je te préciser que c’est en partie grâce à toi que je sais si bien encaisser les coups !

Euphorisés par le duel, les coups continuèrent de pleuvoir, arrachant complaintes et gémissements étouffés. Sous les affres de la douleur, ni l’un ni l’autre n’était enclin à s’arrêter. Ils encaissaient le plus dignement possible les impacts de plus en plus virulents et vifs, idem à des lions féroces désireux d’imposer leur dominance. Leurs silhouettes se dissimulaient progressivement dans les vapeurs qui ne cessaient leur expansion, s’étendant au plafond et qui ne tarderaient pas à descendre à leur hauteur.

Léandre ne semblait pas rechigner à demeurer dans ce nuage naissant ; il n’avait rien à perdre dans cette altercation et Alexander le savait bien, le pseudomarquis était prêt à sacrifier sa vie pour faire plonger son rival avec lui et l’entraîner dans la mort si jamais il ne parvenait pas à avoir l’ascendant sur son redoutable adversaire. Face à la chaleur étouffante des lieux, les deux rivaux haletaient et suaient à grosses gouttes ; leurs mains devenaient moites et glissantes, leur vue se brouillait et leurs corps meurtris s’asséchaient tant dans leurs tripes que sur leur peau à vif. Les râles s’intensifiaient, devenant chaque fois plus gutturaux.

Lors d’une énième tentative, Léandre s’empara d’un bout de verre qu’il pressa contre la paume de sa main, l’entaillant sévèrement lors de la prise, et se rua sur son ennemi. Dans son élan, parvint à plaquer son adversaire contre le mur, pressa sa main gauche contre sa nuque et garda dans l’autre le bris de glace qu’il plaça sous la nuque de son captif, enfoncé légèrement dans sa chair.

— Je te tiens enfin ! rugit-il, une lueur de satisfaction dans les yeux et un sourire malin affiché sur son visage déformé. Ma parole que je vais t’étriper et laisser le soin au feu de dévorer ta personne encore vivante, histoire que tu souffres bien pour tout ce que tu m’as fait !

D’un geste vif, il enfonça la lame au niveau de sa cuisse, désireux de le faire souffrir avec lenteur et de le dépecer tel un lapin.

L’esprit vacillant, Alexander hurla, mais tentait malgré tout de s’emparer du coupe-papier. Il parvint après de nombreux efforts à glisser une main dans sa poche, gardant l’autre contre sa gorge afin de se défaire de l’emprise puissante de son assaillant qui lui broyait la trachée. Léandre s’avachissait de plus en plus sur lui, enfonçant la lame encore plus profondément, déchirant ses tissus musculaires et effectuant des mouvements rotatifs pour l’entendre gémir davantage ; il chérissait d’écouter à nouveau les petits couinements aigus que le chien ne cessait de débiter lorsqu’il était plus jeune.

— Dommage que personne ne soit présent pour te sauver, nargua-t-il, il ne restera plus rien de toi. J’ai hâte de voir tes deux chiennes pleurer en apprenant la disparition de leur maître adoré. Je m’occuperai du cas de ta concubine, sache-le. Éric et moi veillerons à trouver un moyen pour la supprimer, qu’importe sa généalogie.

— Ne compte pas là-dessus !

Réunissant les dernières forces dont il disposait encore, Alexander s’empara du coupe-papier et le planta dans l’aine de son ennemi, lui perforant l’artère iliaque. Léandre rugit de douleur et défit son étreinte. Par réflexe, il se recula vivement et retira l’arme. Puis il joignit ses deux mains sur la zone meurtrie et plaqua farouchement ses paumes contre le trou béant duquel s’échappaient de grosses gerbes de sang.

— Sale chien ! cria-t-il en se courbant vers l’avant, la lame du coupe-papier pointée en direction de son rival.

Les membres fébriles, les jambes d’Alexander se dérobèrent sous son poids et il s’échoua au sol, le dos appuyé contre le mur, tentant de conserver son souffle et toussant avec acharnement.

— Je t’avais dit de ne pas t’en prendre à moi ! répondit-il d’une voix enrouée. Maintenant tu vas me suivre et tu seras remis aux autorités compétentes pour ta tentative de meurtre ! Ou nous allons crever ici pour de bon.

À l’entente de ces propos, Léandre ricana et porta sur lui un regard haineux empli de révulsion.

— T’es toujours aussi stupide ma parole ! Comme si j’allais te suivre comme un toutou docile…

Foudroyé par un spasme, il grogna et s’effondra au sol à son tour, atterrissant sur un tas de literie devenu rouge écarlate. Le teint aussi blême que celui d’un mort, il se munit d’un tissu et le disposa sur la blessure afin d’arrêter vainement l’hémorragie. Ses mains tremblaient à l’extrême, tant par la fureur que par la douleur, puis il eut un râle et poursuivit d’une voix cinglante :

— Tu devrais plutôt m’achever au lieu de vouloir me laisser la vie sauve, crois-moi que si je m’en sors et que je viens à te croiser, je t’arracherai les tripes sur la voie publique.

— Contrairement à toi, je ne suis pas un tueur ! Et crois-moi rien ne me ferait plus plaisir que de voir les magistrats te condamner à la prison à vie tandis que mon parti régnera sur Norden.

— Tu peux toujours rêver sale chien !

Ivre de rage, Léandre, aussitôt gagné par un ultime élan de force, se projeta avec violence contre son rival afin de l’assaillir, la lame tendue devant lui pour aller le percer dans sa chair et l’emmener avec lui dans la mort. Alexander, trop lent à réagir encaissa le choc, mais parvint à éviter la trajectoire de l’arme qui retomba sur le plancher dans un résonnement métallique.

Les ténèbres brumeuses où seules se distinguaient les taches pourprées gagnaient en intensité. Plaqué contre le mur, le Baron tremblait, le souffle coupé par l’impact qui lui décrocha un gémissement profond. Les pensées délirantes et les yeux voilés par l’épaisseur de la fumée ainsi que par les larmes, il remarqua que son rival ne bougeait plus ni ne respirait. Ce dernier était totalement avachi sur lui, l’écrasant de son poids. La tête enfoncée contre son torse, il demeurait immobile, les yeux fermés et les lèvres pincées dissimulés sous ses longs cheveux blonds. Le liquide sanguin continuait à s’échapper en flot de sa perforation, glissant sur ses vêtements, imbibant son costume noir et s’échouant sur le parquet jusqu’à créer une mare poisseuse.

— Adieu Léandre, laissa échapper Alexander.

Avec toutes les forces dont il disposait encore, l’homme poussa le cadavre et s’empara du coupe-papier pour le remettre dans sa poche. Les inscriptions « À notre maître adoré » luisaient d’un bel éclat rougeoyant ; l’objet, offert par ses domestiques à sa majorité, se révélait le meilleur des cadeaux pour son entrée dans le vrai monde. La lame l’avait délivré définitivement de l’emprise de son plus grand ennemi d’autrefois.

La main agrippée sur le rebord du bureau, il se hissa pour se remettre debout, tenant péniblement sur ses jambes flageolantes, la douleur à la cuisse ne l’aidant guère à trouver un point d’appui adéquat pour conserver son équilibre. D’une démarche chancelante, il tenta de faire quelques pas pour rejoindre la sortie. La fumée épaisse masquait son champ de vision. Tremblant, son pied buta contre un objet et il s’effondra à son tour sur le parquet, électrisé par la douleur de sa hanche meurtrie qui s’emparait de tout son corps. Livide et la vue brouillée par de multiples taches blanches, il commençait à perdre connaissance.

La panique commença à le gagner et des pensées confuses l’assaillaient tandis qu’il rampait péniblement au sol sous le tapis de fumée, cherchant le moindre filet d’air encore respirable pour sa survie. Il grognait à chacun de ses mouvements du bassin pour se traîner telle une anguille entre ce dédale de copeaux de verres affûtés et d’objets de plus gros calibres qui lui barraient la route.

Puis, à bout de force et trempé de sueur, il s’arrêta net, incapable de continuer, agonisant sous cette chaleur insupportable. Il sentait tout son corps se vider et sa vie le quitter peu à peu lorsqu’une intense lueur ocrée se dessina à travers les vapeurs sombres ; émanant de deux points rapprochés, semblables à de minuscules phares. La silhouette floue d’une flamme rougeoyante s’avançant vers lui fut son ultime vision, avant qu’il ne vacille et s’effondre dans les ténèbres.

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