NORDEN – Chapitre 173

Chapitre 173 – Les confidences du Cerf

La cité de Meriden était encore bien agitée malgré l’annonce officielle de la fin des hostilités. Une horde de curieux s’amassait en très grand nombre au centre de la place, proche des vergers ; une rumeur incroyable circulait entre les allées, allant de demeure en demeure, résonnant en écho, de bouche à oreille ; le Aràn Alfadir était présent en ces lieux. Le Grand Cerf des Tourbières se tenait debout, dominant la foule de son allure triomphante, les bois aussi hauts que le sommet des pommiers. Sous le discours du vieux Solorùn, le Aràn observait dignement ses sujets, désireux de faire bonne impression devant les hundr et les vindyr, qu’il se devait de considérer comme ses sujets dorénavant.

Les noréens des tribus natives apportèrent leur soutien afin d’aider les réfugiés aranoréens à accomplir leurs tâches avant de poursuivre leur route aux premières lueurs de l’aurore. Les Shamans démontraient leurs talents de soigneurs tandis que Fenri, Skand et Sonjà, à la fin de leurs missions, s’étaient mis à raconter aux plus avides d’entre eux, les anecdotes, les coutumes et les histoires de leurs peuples respectifs, ne manquant pas de glorifier leurs faits ainsi que la puissance de leurs tribus. D’humeur taquine et heureux de se retrouver réunis en dehors de leurs territoires, Sonjà et Fenri n’hésitaient pas à lancer des répliques cinglantes et de cyniques médisances à l’encontre des tribus alliées afin de vanter au mieux les mérites et vertus de la leur. Même Saùr avait apporté sa contribution en revenant de la chasse, la queue fouettant vigoureusement l’air alors qu’il transportait un sanglier en pleine gueule dont il avait pris soin, par souci de gourmandise, de dévorer la tête en chemin.

Allongé au pied d’un pommier, le Hjarta Aràn demeurait seul et protégeait entre ses pattes sa petite boîte noire tant désirée. Perdu dans ses réflexions, il contemplait cette masse de gens insignifiants s’affairer d’un œil vague. Parmi l’assemblée, une silhouette insolite attira son attention ; cette fille à la peau d’hermine, son arrière-petite-fille. Le Cerf passa un long moment à la regarder avec intensité. Les oreilles dodelinant inlassablement, il tentait de sonder au mieux cette enfant qu’il venait d’accepter définitivement au sein de son île.

Dans son éternelle insouciance, Adèle ne se rendait nullement compte de l’intérêt qu’elle suscitait aux yeux de son aïeul. La fillette affichait un visage souriant et jouait avec Mesali qui restait assise sur le sol, adossée contre le mur effrité de l’une des bâtisses. La petite Féros maintenait sa jambe meurtrie tendue devant elle, enroulée dans un épais bandage sur lequel les deux filles venaient de dessiner des motifs d’animaux pour le décorer. Les deux enfants gloussaient et lançaient des os en guise d’osselets que le corbeau Anselme s’amusait à chaparder au vol.

Lorsque la nuit fut bien avancée, Alfadir arpentait dans l’ombre les allées désertes, seulement empruntées par de rares gardes et infirmiers. La démarche boiteuse, il claquait le plus discrètement possible ses sabots sur le sol puis il s’arrêta devant l’enceinte et observa les symboles runiques ainsi que le motif de corbeau inscrits sur les troncs de l’arche. Pendant qu’il les étudiait, deux images nettes lui revenaient à l’esprit.

La première était celle de son fils Hrafn, enfin revenu auprès de lui. Il lui fallait encore attendre une ultime journée avant de pouvoir le libérer. Ses phéromones étant devenues de plus en plus néfastes avec le temps, il lui était impossible d’ouvrir cette cage présentement. Hormis les Shamans, personne ne pourrait être autorisé à le côtoyer. De toute manière, qui éprouverait le besoin de voir cet être si détestable ; cet enfant maudit, si triste, tourmenté et sans arrêt comparé à la bonté infinie de son frère. L’un adulé l’autre méprisé parmi la population noréenne de jadis.

La seconde pensée revenait à Medreva, sa Shaman supérieure, lorsque celle-ci était encore bien jeune ; cette femme surdouée, une mère aimante et douce, n’ayant pour toute ambition que de satisfaire son peuple dans cette partie abandonnée du territoire, laissée aux mains des hundr. Elle était le dernier corps féminin qu’il avait serré contre lui, la dernière à l’avoir vu humain, la énième qu’il avait souillée dans sa chair sans que cela ne le gênât ; selon lui, toute descendance se devait de servir ses aïeux et ce quelque soit les sacrifices et les raisons exposées. Ainsi en avait-il toujours été sur son île dont il était le souverain incontesté et absolu.

Une larme coula sous son œil bleu globuleux bardé de croûtes. L’animal poussa un soupir et recracha une infime quantité de vapeur de son museau dilaté.

— Pourquoi pleures-tu, Aràn ? demanda une petite voix juste derrière lui.

Surpris, il sursauta et se retourna en hâte pour apercevoir la petite albinos qui se tenait à ses pieds, un corbeau présent sur son épaule. Perdu dans sa rêverie, il ne l’avait pas sentie arriver. Avec nonchalance, il pencha la tête et vint à sa hauteur pour la voir de plus près.

Guère impressionnée par cet immense cervidé aux yeux bicolores d’ordinaire troublants, Adèle soutint son regard sans sourciller. La petite était emmitouflée sous une épaisse couverture en peau d’animal et portait ses gants bleus ainsi qu’une longue écharpe qui lui enroulait le cou, à cause de la fraîcheur du soir et de l’humidité ambiante qui pénétrait les os et faisait grincer des dents. D’une main timide, elle approcha sa paume de la truffe de l’animal qui se recula et se dressa de toute sa hauteur. L’air fier et arrogant, il la toisa de ses yeux plissés et soufflait ardemment pour montrer son mécontentement, les oreilles farouchement plaquées en arrière.

La fillette recroquevilla ses mains contre elle et l’observa avec étonnement, la mine renfrognée d’avoir mal agi. Pour trancher la tension latente qui venait de s’installer, Alfadir commença à marcher en direction des bois, si obscurs, dépourvus de toute lueur hormis le très faible halo de la lune perçant à travers le feuillage dense de la végétation.

Arrivé à l’orée des arbres, il s’arrêta et se retourna.

— Suis-moi ! ordonna-t-il tout en poursuivant son chemin, claudiquant.

Sans réfléchir, Adèle s’engagea à sa suite tout en prenant soin de ne pas esquinter ses genoux nus contre les fourrés bardés de ronces et d’orties. D’une démarche tout aussi mal-assurée que le Aràn, elle marchait à pas feutrés, évitant les racines sinueuses et les cailloux effilés. Pour ne pas tomber, elle s’appuyait contre les larges troncs d’arbres. De la vapeur chaude s’échappait de sa bouche ainsi que du bec d’Anselme dont les yeux noirs balayaient les environs avec agitation, le plumage ébouriffé.

Ils marchèrent près d’une demi-heure, quittant les sentiers pour s’engager dans des coins plus hasardeux, jonchés de boue et de tapis de mousse glissante. Puis ils arrivèrent aux abords d’une clairière aux herbes hautes dissimulées par le brouillard et balayée par un vent frais continu, pénétrant les chairs en profondeur. Au centre, un immense chêne trônait avec majesté, le feuillage foisonnant, d’une belle couleur verte, noyée sous ce dégradé bleu marine. Un trou béant se tenait juste en dessous de la cime, proche des larges ramures, habité dorénavant par un couple de hiboux grands ducs.

En se rapprochant, la petite s’aperçut que de multiples inscriptions runiques parsemaient l’écorce, accompagnées de dessins de corbeaux gravés en diverses postures. Elle ôta ses gants puis plaça une main sur la surface rêche et froide afin de la caresser.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle, intriguée.

— L’ancien repaire de Hrafn, répondit-il posément via ses pensées, mon fils y habitait lorsqu’il était sur Norden.

— C’est plutôt isolé, dit donc ! s’étonna-t-elle. Il aimait rester seul ? Il reviendra ici une fois qu’il sera guéri ?

Le Cerf soupira et tourna autour de l’arbre, le contemplant avec douceur.

— Non, il ne pourra jamais revenir, du moins pas avant plusieurs décennies. Et même si c’était le cas, une route est construite non loin de là. Il serait dangereux pour tout le monde de côtoyer mon fils d’aussi près. Sauf si un Sensitif demeure éternellement auprès de lui.

— Pourquoi cela ? Il est malade ?

— En quelque sorte, Hrafn est un corbeau maudit.

Il baissa la tête, inspira profondément et gonfla puissamment sa cage thoracique, allant jusqu’à faire craquer toutes ses côtes saillantes qui manquaient de percer sa peau.

— Hrafn a toujours été un enfant assez turbulent. Il est le premier être à avoir hérité du Féros, tandis que Korpr, son jumeau, avait hérité de la Sensitivité. À la naissance, je venais à peine d’être doté moi-même de cette faculté et de cette capacité et ne connaissais pas vraiment tout ce que cela impliquait. Mon peuple à l’époque n’avait jamais connu de Féros et avait toujours eu peur de lui, le fuyant comme le mal-gris, préférant nettement Korpr dont le comportement était sans arrêt irréprochable… Le pire dans tout ceci était que Hrafn était en permanence rejeté alors qu’il faisait tout son possible pour entrer dans les bonnes grâces des gens. Malheureusement personne ne le comprenait, il était agité et prenait souvent part dans les affaires lugubres. Seuls son frère et moi-même le comprenions et tentions de les rassurer pour l’intégrer malgré sa différence.

— Pauvre Hrafn, murmura Adèle, la tête basse.

Pour la réconforter, Anselme pressa son crâne contre sa nuque et la caressa de ses longues plumes noires soyeuses.

— Bien plus tard, son cas s’est stabilisé et Hrafn s’est assagi. Korpr veillait sur lui et moi je veillais sur eux du haut de ma nouvelle forme. Las de régner sur Norden et les sentant prêts pour me succéder, j’ai scindé l’île en deux afin que chacun puisse régner sur sa partie du territoire, ne gardant qu’Oraden, ce sanctuaire fraîchement construit en mon intention. À partir de là, Hrafn fut adulé et comme son frère ainsi que moi-même, eut de nombreuses conquêtes et une descendance prolifique dont tu seras, je l’espère, la digne héritière.

Il tendit le cou et frotta sa tête contre le tronc, à l’endroit où un imposant corbeau très détaillé était soigneusement gravé, encore miraculeusement intact.

— Quand ils atteignirent l’âge de cent ans, mes fils décidèrent de se transformer à leur tour. Pour Korpr, la métamorphose n’engendra rien de particulier hormis qu’il conservait sa personnalité ainsi que ses souvenirs sous cette nouvelle forme, en plus d’être doté d’une incroyable longévité.

Les yeux embués, il piaffa puis gratta l’un de ses sabots contre sa patte cagneuse, esquintant sa peau roide et ôtant une croûte qui le fit saigner. Adèle fut confuse de le voir ainsi, visiblement mal à l’aise tant dans sa gestuelle que dans ses vibrations fort troublantes.

— En revanche, poursuivit-il, Hrafn hérita de la forme Berserk. Le tout premier de l’île et le premier fléau. Car il se rendit compte qu’en plus de ses instincts agressifs qui s’emparaient de lui lorsque son frère n’était pas là, il rendait les populations annexes tout autant enragées et avides de sang. Une impitoyable particularité qui l’isola de tous, le laissant totalement désemparé. Là encore, seuls Korpr, les Shamans et moi-même pouvions l’approcher sans en ressentir les effets néfastes. Et il ne pouvait plus se permettre de côtoyer quiconque sans un Sensitif à proximité.

— Que s’est-il passé ? s’enquit Adèle, très émue en songeant à sa grande sœur et à ses accès de colères noires.

— Pour le motiver et le sortir de la déprime, Korpr décida de l’emmener voyager avec lui, à travers le vaste océan, protégeant également les abords de l’île de toute menace éventuelle. Ils atterrirent alors sur Pandreden et firent la connaissance d’Alaàn.

— Alaàn ?

— L’ancienne entité protectrice de Pandreden, celle ayant scindé son âme en cinq créatures, comme je l’ai fait avec Jörmungand d’une certaine manière. Ainsi sont nées suite à leur rencontre les chimères fabuleuses ; les gardiens de l’âme de Pandreden. Cette rencontre les bouleversa tous et était prometteuse d’un avenir radieux entre leur île et la nôtre. Lors de son voyage Hrafn reprit confiance en lui, heureux de l’importance qu’il avait aux yeux des entités et de l’amour que son frère lui accordait. Jusqu’au jour où tout a basculé…

Le Aràn se tut et n’en raconta pas davantage. Après une dernière caresse contre le flanc de l’arbre, il s’en écarta pour regagner la forêt et rebrousser chemin.

— Pourquoi m’as-tu raconté tout ceci, Aràn ?

Alfadir s’arrêta et la sonda intensément.

— Sais-tu tenir un secret ?

La fillette, impressionnée par ses mots alliés à la puissance de ses vibrations, demeura muette et se contenta de hocher la tête.

— J’ai une grande mission pour toi. Je voudrais qu’à l’avenir tu sois une Shaman des plus dignes et puissantes que Norden ait connues à l’instar de Velsidir ou d’Androva. Tu en as la trempe, c’est dans tes gènes. Grâce à tes facultés, je voudrais que tu veilles sur Hrafn et deviennes sa seule et unique protectrice ainsi que sa soigneuse, entièrement dévouée à sa personne.

— Mais… se renfrogna Adèle, mais les Shamans ne sont pas censés prendre soin de tout le monde, Aràn ?

Il approcha son immense tête de la sienne et posa son museau froid et humide sur le haut de son front. Il prit une profonde inspiration puis souffla calmement l’air sur son visage. La petite, que le geste chatouilla, émit un gloussement avant de se rembrunir en s’apercevant que l’animal pleurait et avait versé une larme sur le haut de son crâne.

— Tu es sa descendante, tu lui dois la vie et donc ton temps et ton amour tu devras lui donner ! C’est un devoir que je t’impose, qu’importe que cela te convienne ou non. Tu connais les Féros, tu as vu des Berserks, je ne doute pas que plus tard tu sauras y faire avec lui.

— Mais pourquoi moi ? insista-t-elle en sentant l’anxiété s’emparer d’elle. Je suis pas assez douée et je connais pas grand-chose à tout ça. Je connais même pas les rites shamaniques et je ne maîtrise pas bien ma Sensitivité.

— Pas de justification ! trancha-t-il. Tout te sera appris en temps voulu. Si tu veux savoir, disons que j’ai commis des fautes, des fautes que je voudrais réparer, car je ne supporte plus le poids de la culpabilité qui pèse en moi depuis cinq décennies et surtout de voir mon honneur ainsi brisé. J’ai envie de me racheter pour ce que j’ai infligé à mon frère, d’endosser les responsabilités qui m’incombent afin de percer cette plaie qui me ronge et me dévore intérieurement. Je veux retrouver ma gloire de jadis, être le Grand Hjarta Aràn, être à nouveau vénéré, et ce, par toute l’île, y compris les aranéens… y compris par mon frère. Jörmungand se doit de me vénérer et de se plier à mes exigences. Je ferai tout pour regagner mon honneur à ses yeux, qu’importe les sacrifices que j’essuierai pour y parvenir. Je lui ai tant accordé aujourd’hui, mais sa colère est trop intense pour s’estomper par ce simple geste magnanime, un serment qui plus est.

— Quel rapport avec moi Aràn ?

Le visage pâle et les joues rosies, Adèle grelottait, gagnée par le froid mordant de la nuit. Trop énervé pour avoir à lui soumettre de plus amples explications, Alfadir ne répondit rien et renifla puis, sans un mot, il se baissa et se mit à sa hauteur.

— Me promets-tu de te dévouer corps et âme à ma personne ainsi qu’à ton aïeul lorsque ta formation sera achevée et que tu seras confirmée ? Il en va de la survie des tiens, celle de ta sœur. Garderas-tu ce secret entre nous ?

Adèle, frigorifiée, claqua des dents et serra davantage la couverture contre elle. D’un geste raide, elle opina, désireuse d’écourter cette conversation dont elle ne comprenait plus le sens tant elle était gelée.

— Grimpe sur mon dos, je nous ramène au village.

La fillette s’exécuta et agrippa le poil noir et dru de sa crinière afin de se hisser sur son dos, se plaquant contre lui pour s’enivrer de sa chaleur. Le Cerf se redressa avec lenteur, prenant soin de ne pas faire chuter sa précieuse disciple à qui il allait tant demander par la suite. Anselme profita de la monture pour se percher sur ses bois, comme le faisaient autrefois Korpr et Hrafn. D’une démarche moins boiteuse qu’à l’allée, Alfadir poursuivit son chemin et s’enfonça dans la forêt obscure, sous l’œil du hibou qui le regardait s’éloigner de ses grands yeux perçants.

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