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NORDEN – Chapitre 174

Chapitre 174 – Chastes rapprochements

Quand les premières lueurs de l’aurore se dessinèrent à l’horizon, Meriden reprit de sa couleur et de sa vivacité. Des infirmiers et des soldats allaient et venaient dans les allées chargées de paquetages, prêts à faire route jusqu’à Iriden afin d’aller porter secours aux blessés et familles meurtries ou tout simplement pour regagner leur logis, probablement délabré ou pillé.

Un tumulte naissant régnait et les gens, attelés à la tâche telles des fourmis, ne se souciaient nullement de l’immense loup ou de la présence du Aràn qui semblaient ici comme une chose tout à fait normale, voire rassurante. Malgré cette agitation, les citoyens demeuraient calmes et s’organisaient au mieux pour évacuer la cité dans les plus brefs délais sous ordre de son éminence ; Alfadir ne souhaitait pas que ces lieux abandonnés et déjà bien vétustes soient davantage dégradés par leurs fautes.

Après de brèves salutations, les noréens se préparèrent, s’apprêtant à quitter les lieux avant que sept heures ne viennent. Avant de partir, Adèle ne manqua pas de saluer Louise et lui demanda gentiment de veiller sur sa grande sœur en son absence prévue pour quatre mois. La jeune herboriste lui promit de faire attention quant à son état et, que de toute évidence, les deux femmes ne manqueraient pas de se recroiser au vu des événements. De nature curieuse et commerçante, elle lui demanda en échange de lui rapporter quelques écrits explicatifs sur les techniques de soin noréens ainsi que des échantillons de plantes locales afin de les étudier et espérer que certaines soient utiles à la pharmacopée.

Elles s’étreignirent puis la fillette se redressa et tendit sa main à Edmund, qui se tenait juste à côté de sa cousine. Épuisé, le médecin mit un certain temps à réagir et la serra d’une poigne solennelle, lui souhaitant bon courage pour son aventure. Un sourire rayonnant affiché sur son visage, la petite les regarda tour à tour et gloussa. Puis elle monta sur Ernest et rejoignit sa Shaman, partant au petit trot dans la forêt et laissant derrière elle une Louise fortement embarrassée. La jeune femme toussota et jeta un bref coup d’œil à son cousin qui semblait perplexe devant le comportement des plus particuliers de l’enfant.

Plusieurs heures s’écoulèrent et les derniers rayons du crépuscule commençaient à s’estomper à travers la petite fenêtre d’une des maisons les plus reculées de la cité ; celle ayant servi de stockage des réserves. Edmund et Louise avaient passé l’intégralité de la veille et de la journée suivante à trier et à ranger les derniers articles qui s’y trouvaient afin que tout soit prêt pour le lendemain matin. Ils avaient rapatrié l’ensemble des éléments dans les maisons situées à l’entrée du village, dégageant progressivement celles du fond. Ainsi, ils effaçaient chaque trace de leur passage afin que la cité redevienne telle qu’ils l’avaient trouvée en arrivant.

Après cela, les deux cousins avaient décidé de rester encore une poignée de jours ici, s’occupant des derniers blessés graves ; ceux qui ne pouvaient être transportés avant leur rémission. De plus, Edmund avait besoin de cracher sa peine en noyant son esprit dans le travail afin de se rendre utile à la communauté ; plusieurs personnes l’avaient averti des nouvelles concernant la mort de son père et du choc émotionnel que celle-ci avait provoqué sur son grand-père. Il fut également mis au courant de l’intégralité des événements qui s’étaient déroulés en ville.

Harassés et avec l’aide de certains volontaires, ils avaient entassé les caisses de matériel, plié le linge sale, ramassé les ordures, organisé les objets disparus, lavé et soigné les blessés, nourris les chevaux, préparé le repas, comptabilisé les pertes, organisé la liste des abandons et effectué tout un tas de tâches annexes, sans voir les heures défiler tant ils avaient été submergés par le travail. Ils ne s’étaient pas quittés d’une semelle durant ce laps de temps, s’appelant l’un l’autre pour s’entraider, alternant les corvées pénibles pour faciliter leur avancée.

Le dos endolori, Louise soupira, leva les bras au ciel et s’étira de tout son long, faisant trembler ses muscles engourdis et craquer sa colonne vertébrale. Edmund l’imita et lui proposa de sortir prendre l’air pour se rendre dans une des maisons que personne n’avait débarrassées jusque-là.

La cité était parfaitement calme en cette partie reculée, ayant presque récupérée de sa sérénité coutumière. Arrivés dans la maison, imprégnée d’une agréable odeur de légumes, il ne restait plus qu’un lit, fait de couvertures en peau d’animal grossièrement posées au sol sur un vieux tapis en mousse, ainsi que quelques caisses de matériel et une marmite recouverte, contenant encore une bonne portion de soupe froide cuisinée de l’avant-veille.

Louise souffla ; l’espace ne serait pas long à débarrasser. Pourtant, à cette heure si avancée, elle semblait incapable de poursuivre sa tâche, beaucoup trop exténuée. L’esprit embrumé, elle se servit une louche de breuvage afin de reprendre un peu d’énergie et tendit également un bol à son cousin. Ils s’assirent sur le sol en terre battue et burent leur boisson qu’ils savourèrent allègrement malgré la douleur au ventre à chaque morceau avalé.

Pendant qu’elle avalait son potage froid à base de légumes rehaussés par quelques morceaux de sanglier tranchés finement, l’herboriste s’étirait, poussant des gémissements chaque fois qu’elle remuait trop un membre. Voyant qu’elle avait mal à la nuque et bougeait péniblement la tête de gauche à droite, Edmund se leva et se plaça derrière elle. D’un geste tendre, il plaça ses mains de chaque côté de son cou.

— Attends, tu permets, demanda-t-il calmement.

Louise opina et resta droite tandis qu’il massait langoureusement, de sa poigne virile, le haut de sa moelle épinière et ses omoplates, effectuant de lents vas-et-viens de la pointe de ses pouces, pressant délicatement certaines zones qui la firent gémir. Ce toucher la détendit et elle se sentit partir, soupirant d’aise. Plus relaxée, elle bâilla à s’en décrocher la mâchoire et passa une main sur ses yeux rougis, rivés sur le lit de fortune qui se tenait à ses pieds.

Dès qu’il eut terminé, elle le remercia et l’observa. Edmund n’était guère dans un meilleur état et, tout comme elle, lorgnait le lit avec envie ; cela faisait plus de quarante-huit heures que ni l’un ni l’autre n’avait dormi. Les stigmates de la fatigue se ressentaient sur chacun d’eux et ils ne parvenaient plus à lutter contre cela ; maux de tête, courbatures, perte de motivation, changement d’humeur… tant de signes qu’il ne pouvaient plus éluder dorénavant.

— Ça te dit que l’on se repose un peu ? proposa-t-il. Je veux dire, rien ne presse et nous avons encore un peu de temps. En plus, le lit est bien assez large pour deux.

Louise eut un rire nerveux. Les yeux voilés, elle regarda son cousin et lui adressa un sourire en coin.

— Comme quand on était petit. Tu vas me pousser comme autrefois, car monsieur trouvait que je prenais trop de place et que je lui donnais des coups de pied !

— Il n’y a pas d’orage de prévu, il n’y a donc pas de raison pour que tu gigotes… fit-il en s’asseyant sur le matelas, sauf si tu as déclaré de nouvelles phobies qui t’empêchent de dormir entre temps. Auquel cas, je serais là pour veiller à ce que mademoiselle ne craigne aucun danger.

Les joues de Louise s’empourprèrent. Confuse, elle tritura sa natte, une moue affichée au coin des lèvres.

— Cela ne te dérange pas de partager ta couche ? On peut s’alterner sinon si tu préfères.

— Non, ne t’inquiète pas, répondit-il posément, certes on va devoir se serrer un peu. Mais après rien ne nous engage à nous déshabiller et de toute manière je suis trop fatigué pour te faire quoi que ce soit.

Réalisant ce qu’il venait de dire, il devint soudainement rouge de honte et se passa une main dans les cheveux puis tourna la tête, terriblement gêné.

— Excuse-moi, ce n’est vraiment pas ce que je voulais dire… La fatigue me fait dire des choses étranges.

La jeune femme gloussa et regarda également ses pieds en repensant aux paroles d’Adèle ainsi qu’aux commentaires incessants de sa cadette pour la pousser dans les bras de ce garçon qui la titillait depuis tant d’années ; ainsi y avait-il songé, lui aussi ?

— En effet, commença-t-elle avec hésitation, que ferait un noble marquis auprès d’une femme sans titre… Ce serait inconvenant. Tu ne trouves pas ?

Un fin sourire s’esquissa sur les lèvres du marquis qui, peu disposé à se dévoiler pleinement tant sa timidité sur le sujet empêchait le moindre son de franchir sa bouche, préféra formuler une réponse plus ambiguë, n’osant même pas croiser le regard de son interlocutrice.

— Hélas, un marquis en disgrâce ayant perdu biens et prestige ferait un bien piètre parti pour s’engager auprès d’une belle femme vivant humblement et possédant une fortune et une influence non négligeable. Surtout s’il s’agit d’un homme qui ne possède qu’un sombre héritage. Comment pourrait-il espérer mener une vie paisible et prospère alors qu’il devrait sacrifier son existence pour réparer les fautes de ses aïeux.

La mine renfrognée à cette annonce, comprenant que son cousin était au plus mal, Louise soupira.

— Oui… mais ce marquis a déjà tant fait pour s’extirper de cette condition qu’il n’a pas choisi. Il est incroyablement bon en plus d’exceller dans son domaine, même s’il est incapable de s’en rendre compte. Non, après je suis d’accord avec toi sur le fait que ce serait tellement mal vu de nos jours de voir deux cousins se mettre ensemble… Comme à l’époque de nos grands-parents… Les gens jaseraient, n’est-ce pas ?

— En effet… plussoya-t-il, rassuré par ces affirmations. D’autant que si mademoiselle souhaite avoir des enfants, il n’est pas conseillé d’en concevoir un avec un membre issu d’une parentalité aussi proche… Et il serait bien malvenu de la part de ce marquis en disgrâce de la détourner de cette noble volonté, ajouta-t-il gauchement. Sans compter que le marquis en question risquerait de tout perdre si jamais il venait à blesser cette demoiselle, la seule qui, finalement, n’ait jamais compté à ses yeux. La seule qui l’anéantirait si jamais elle décidait de se détourner de lui en s’apercevant qu’il ne correspondrait pas à ses attentes, car il la décevrait sur de nombreux points qu’elle n’imaginait pas.

— Ah ? s’exclama-t-elle en se mordillant la lèvre. Elle qui pensait justement l’inverse et que cette jeune femme n’était en aucun cas digne de lui en de très nombreuses raisons justement… Ils sont vraiment idiots…

— Oui, mais au moins ils se respectent et préservent ainsi leur amitié. C’est ce qu’il peut y avoir de meilleur non ?

Ils restèrent un long moment silencieux, n’osant parler. S’armant de courage, Louise poursuivit d’une petite voix :

— C’est vrai, soupira-t-elle, mais il serait tellement dommage de ne pas oser tenter l’expérience. Ces gens-là seraient fous de décliner une telle chose, surtout si le marquis déchu désire un tant soit peu l’oiselle. Quand au fait d’enfanter, dommage que ça ne fasse pas partie du projet de vie de cette demoiselle qui n’espère rien d’autre que de prospérer et de partager sa vie avec l’être le plus cher qu’elle possède. De même qu’elle se fiche également des éventuels ragots futurs colportés à son égard. Après tout, c’est sa vie, elle fait ce qu’elle veut et couche avec qui lui plaît.

Le médecin eut un petit rire et passa une main dans ses cheveux. Le cœur battant, il se pinça les lèvres.

— C’est étrange, ce marquis semble être dans la même optique que la petite oiselle… murmura-t-il timidement.

Sur ce, Louise redressa la tête. La mine rayonnante, elle planta ses yeux dans les siens et lui adressa un sourire chaleureux. Edmund, ravi et confus, soutint son regard et tous deux se contemplèrent en silence, un sourire béat affiché sur leur visage.

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