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NORDEN – Chapitre 176

Chapitre 176 – Triste Bilan

Après un court instant, les deux amants décidèrent d’un commun accord de se préparer afin d’aller se promener dans les jardins si calmes et peu empruntés à cette heure. En se redressant pour s’habiller, l’homme entendit sa hanche craquer et sentit un spasme parcourir son corps dans un pincement lancinant. Il pesta et se rassit immédiatement, se massant vigoureusement la zone afin de s’habituer à la douleur. En silence, la jeune femme se baissa devant lui, prit le vêtement et l’aida à enfiler son pantalon.

La vision de cet homme temporairement infirme et qui peinait à s’habiller lui renvoya en tête des images d’Anselme et elle ne put s’empêcher d’afficher un sourire moqueur à cette comparaison. La voyant glousser, Alexander se rendit compte de la situation et, piqué au vif dans son égo, se releva en hâte afin de se vêtir par lui-même, qu’importe la douleur qui le rongeait. Il l’envoya alors dans sa chambre afin qu’elle se prépare à son tour sans se soucier de sa personne.

Lorsqu’Ambre fut habillée, vêtue simplement d’un pull ample qu’elle enfila par-dessus sa tunique, elle glissa une paire de sabots à ses pieds. Elle brossa rapidement ses cheveux qu’elle attacha en une queue de cheval haute. Puis elle retourna dans sa chambre où l’homme l’attendait de pied ferme, dressé de toute sa hauteur. Ses cheveux noirs étaient peignés et tirés vers l’arrière. Il avait revêtu son manteau gris qui lui cintrait la taille et dont la ceinture pendait démesurément, accentuant sa silhouette anormalement maigre. Même le cuir de ses bottes ne parvenait plus à rester coller contre son pantalon et se plissait. Chancelant, il s’avança vers elle et lui tendit son bras, tout en lui adressant un regard étrange, mélange d’embarras et d’amusement.

— Je pense que ce sera à ton tour de me soutenir, cette fois-ci ! se contenta-t-il de dire, un léger sourire esquissé aux coins de ses lèvres. Si tu peux me porter cela ne devrait pas être trop compliqué.

Ils échangèrent un petit rire complice et sortirent. Peu de gens étaient déjà debout, la petite horloge du couloir indiquait à peine sept heures et quart. Tout juste sortie du réfectoire, Désirée les aperçut et se joignit à eux, faisant tinter ses griffes sur le sol carrelé. Ils marchèrent tranquillement dans la cour, longeant les allées d’arcades et observant les diverses statues et parterres floraux. L’atmosphère était agréable. Une légère brise soufflait, transportant avec elle une odeur de terre humide fort enivrante. Quelques oiseaux fricotaient sur le rebord de la fontaine, ébouriffant leurs plumages mouillés et gazouillant avec ferveur. Le temps paraissait suspendu et les deux amants se laissèrent bercer par cette ambiance relaxante, idyllique.

Après s’être attardés sur un banc, accoudés l’un à l’autre, ils prirent la direction du réfectoire. La grande salle était encore peu fréquentée et les deux amants prirent place près de la cheminée, s’installant auprès de Victorien et de madame Joséphine von Dorff, la maîtresse de maison, tandis que la chienne s’allongea de tout son long sur le panier mis à disposition devant le foyer. Séverine était également présente, la vieille dame se rendait utile en nettoyant les lieux et en effectuant toutes sortes de tâches adaptées à son âge et à ses fonctions, en remerciement à ses hôtes pour leur généreuse hospitalité.

Un fumet alléchant de fond de bouillon flottait dans l’air, se mêlant aux effluves de bois calciné. Joséphine épluchait les légumes pour le repas du midi. Elle venait de les récupérer du marché et les avait achetés directement à la cagette ; ainsi céleri, pomme de terre, choux, poireaux, carottes et panais composeraient le potage et l’accompagnement du déjeuner.

À cause des dégâts matériels et des pertes humaines, la logistique des villes avait fortement changé en l’espace de ces quatre semaines écoulées. La grande place circulaire de Varden était désormais inaccessible sauf pour les riverains et les travailleurs qui avaient pour ordre de reconstruire les lieux ainsi que les quartiers portuaires en priorité afin de pouvoir rouvrir au commerce maritime avec les quelques rares bateaux de pêches et de plaisance encore intactes.

Les prix des denrées avaient connu une hausse drastique puisque les commerçants peinaient à acheminer leurs boutiques et leurs restaurants. Beaucoup d’échoppes, qu’elles soient de la basse-ville ou de la haute-ville, devaient également être reconstruites ou réachalandée. Malgré cela, une aide alimentaire avait été mise en place pour soutenir les familles démunies et des tickets de rationnement étaient distribués une fois par semaine pour leur offrir des produits de première nécessité tels que du savon, du charbon ou du gros sel provenant majoritairement des réserves et des entrepôts des quartiers Nord. Une importante collecte de vêtements et de linge avait été organisée et des volontaires étaient chargés de répertorier les besoins de chacun.

Le petit déjeuner leur fut servi ; du pain frais ainsi que de la brioche encore tiède, accompagnés de beurre de chèvre et de confitures de diverses saveurs, furent disposés sur la table. Deux tasses et une auge de café fumant avaient été placées juste devant eux. Tout en déjeunant, Alexander relatait, sans entrer dans les détails, les faits qui s’étaient déroulés lors du second soulèvement. Car Joséphine l’assaillait de questions. Étant l’épouse du cousin de Dieter, elle avait pris à cœur cette affaire et se sentait en quelque sorte coupable pour les actions impardonnables du marquis. Elle s’était d’ailleurs renseignée via la presse et par ses amis travaillant au tribunal sur l’exactitude des événements qui s’étaient déroulés et avait réuni bon nombre de journaux et documents afin de les lui remettre à son réveil.

Tout en buvant son café, Alexander se délectait de son arôme puissant et âcre, gardant à l’esprit qu’il s’agissait certainement d’une des dernières fois qu’il porterait à sa bouche ce liquide noir au goût fort addictif.

— Que sont-ils devenus ? demanda-t-il posément dès que Joséphine eut fini de lui énumérer les faits.

Madame von Dorff se leva et alla prendre l’un des journaux de la pile posée sur le divan, celui d’il y a trois jours. Elle le feuilleta puis le glissa dans les mains du Baron en lui montrant un article en question.

L’homme, intrigué, le lut à voix haute :

« Après plusieurs semaines de procès et de délibération, le conseil d’urgence présidé par monsieur Hippolyte von Dorff et monsieur le marquis Léopold de Lussac, ces messieurs :

– Le marquis Dieter von Dorff

– Le marquis Alastair von Dorff

– Le marquis Éric de Malherbes

– Le marquis Wolfgang von Eyre

– Le comte Albert de Laflégère

– Le capitaine Herbert Friedz

– Léandre de Lussac

– Rufùs Hani (…)

Sont reconnus coupables de complot et d’appel à l’Insurrection, et ce même à titre posthume (…) Les condamnés et leur famille sont donc, par conséquent, redevables d’une lourde amende à verser à l’État dans les plus brefs délais afin de subvenir financièrement à la réparation des dommages causés… »

Au fil de la lecture Alexander apprit qu’ils étaient également réquisitionnés pour donner un coup de main au travailleur, effectuant ainsi des travaux d’intérêts généraux, tout comme leur personnel, exceptionnellement mis à contribution, sous ordre des juges. Parmi les rares hommes de la liste encore en vie, monsieur Éric de Malherbes avait été rayé de l’ordre des notaires et condamné à plusieurs mois de prison avec travaux d’intérêts généraux.

Le marquis Dieter von Dorff, quant à lui, était en état de choc. Il avait très mal encaissé la perte brutale de son fils unique ainsi que la nouvelle concernant l’existence avérée du Aràn. Cette vérité irréelle l’avait fait basculer dans la démence, au point qu’il avait été interné à l’asile dès le lendemain. Par conséquent il avait été démis de ses fonctions de président de la cour de justice et remplacé provisoirement par son cousin, le temps qu’un successeur soit désigné.

Pour finir, le capitaine Maspero-Gavard n’avait pas encore été auditionné ni enfermé ; faute d’un surmenage des magistrats qui n’avaient aucune preuve avérée à son encontre ni l’opportunité de fouiller dans les anciens dossiers, miraculeusement brûlés ou disparus. Il était donc laissé en liberté, prenant un malin plaisir à vagabonder dans les rues sinistrées, l’air triomphant de s’en être tiré à si bon compte.

Alexander serra les poings et fronça les sourcils.

— C’est tout ? fulmina-t-il. Ces gens osent semer le trouble et appeler à renverser le pouvoir et aucun d’eux n’est condamné à la prison à vie ni destitués intégralement de leur fortune ou de leurs biens ? Dieter et Éric s’en sortent à bon compte ! Quand bien même le premier aurait sombré dans la folie. Pourquoi les magistrats se montrent-ils si indulgents ?

— Il faut les comprendre pour le coup, annonça Joséphine, tant de gens sont morts, le conseil a été réuni au plus vite afin de les faire condamner et d’espérer recevoir le plus rapidement possible les fonds nécessaires pour la réparation des villes. Car même s’ils vous ont molesté et ont tenté de renverser le pouvoir en appelant le peuple à ce greffer de leur côté, ils ne sont pas responsables ni de la circulation de la D.H.P.A., que la faute incombe au marquis von Eyre, ni du séisme provoqué par le Serpent ni de la rébellion des citoyens Han. Ils ont été opportunistes de cet instant d’instabilité et de fragilité, mais ce ne sont pas eux qui ont été à l’origine de ce débordement.

— Qu’en est-il des gens de Wolden ? s’enquit Alexander, les dents serrées. Ne me dites pas qu’ils n’ont reçu aucune sanction pour leurs actes !

Joséphine fit une moue et détourna son regard pour se poser dans celui de son gendre. Victorien, la sentant mal à l’aise, prit le relais.

— Toutes les familles dissidentes qui ont participé de près ou de loin à la vendetta se sont vues ordonner de quitter les villes au plus vite. Ils sont priés de regagner leurs terres ou de s’établir proche de la frontière Est, loin du siège du pouvoir.

— C’est une plaisanterie j’espère ! cracha-t-il en tapant du poing sur la table, manquant de renverser sa tasse.

De rage, il pesta. Quel supplice que de les savoir sortis d’affaire avec seulement quelques tapes sur les doigts pour mauvaise conduite.

— Malheureusement non monsieur, avoua Joséphine, qui tremblait légèrement devant le regard plus que menaçant de son hôte. Et monsieur Hangàr Hani, dit le téméraire, est mort après l’annonce du décès de son fils cadet. Son autre fils Mariùs a repris son flambeau et a octroyé le droit d’asile à ces gens sur ses terres. Il leur laisse Wolden et Exaden en contre-partie d’un échange dont personne hormis les principaux intéressés n’a les tenants et aboutissants. Une histoire de navire et de main-d’œuvre à ce qui se raconte.

— Qu’en est-il des soldats Hani ? Vont-ils être impunis eux aussi ?

— En effet, ils s’apprêtent à retourner sur leurs terres. La Garde d’Honneur les escorte ainsi que les familles exilées et veillent à ce que le départ de tout ce petit monde se déroule sans encombre. Le Fou, le dernier gros navire restant, effectue la navette plusieurs fois par semaine pour les rapatrier. D’autres partent par la voie terrestre, escortés eux aussi, afin de s’assurer que tous ceux qui sont inscrits sur les listes des condamnés soient bel et bien partis à l’autre bout du territoire, sur ordre du maire suppléant.

— Qui est ?

— Le même que vous avez nommé au poste, monsieur James de Rochester.

Alexander souffla, agacé de voir ses alliés faire preuve d’autant de clémence envers les belligérants. Il savait que le fait d’avoir été personnellement pris pour cible dans cette affaire n’arrangeait pas son moral et qu’il ressentait une fureur certaine, une rancune incommensurable à l’encontre de ses bourreaux persécuteurs.

À la pensée de son rival s’éteignant contre lui, il fut soudainement pris d’un profond haut-le-cœur, prenant conscience qu’il avait tué un homme de ses mains. Il était devenu un meurtrier, et ce, malgré la légitime défense dont il avait fait preuve.

Il demeura immobile un long moment, tentant d’analyser les faits. Il savait qu’il avait tort de réagir et de s’emporter de la sorte, qu’il fallait se montrer gracieux au vu de toutes ces innombrables victimes, de tous ces dommages ; le peuple ne pouvait se permettre de perdre davantage de gens. D’autant que, au vu des sévères répercussions à venir, mieux valait laisser les membres restants de l’Élite actifs. Après tout, ils avaient bon nombre de citoyens à charge et occupaient des fonctions utiles pour la reconstruction du territoire ; il ne valait mieux pas aggraver la crise au profit d’un désaccord personnel, une rivalité haineuse.

Voyant qu’il fulminait, Ambre posa timidement sa main sur sa cuisse en guise de soutien. À ce geste, l’homme remarqua son emportement et s’excusa platement. Souhaitant se changer les idées, peu enclin à ruminer sa fureur, il demanda des nouvelles de ses partisans.

Comme lui avait annoncé Séverine, Joséphine lui déclara que le marquis Desrosiers avait pris soin de ses gens ainsi que de ses chevaux. En ce qui concernait Pieter et James, ils avaient adopté temporairement le jeune Léonhard car, après plusieurs tentatives pour retrouver des membres de sa famille, personne n’était encore venu le réclamer.

Ambre ajouta qu’elle avait reçu des nouvelles d’Adèle via Louise qui lui avait raconté leur périple à Meriden et qui s’occupait d’elle depuis qu’elle était rentrée au dispensaire. En ce qui concernait son infirmière, celle-ci avait sauté le pas et s’était laissée tenter par sa romance avec son cousin Edmund, même si le marquis n’allait pas au mieux, écroulé sous le poids de la culpabilité des actions de son père et de son grand-père. Il avait perdu pratiquement toute sa fortune et, étant l’héritier direct du manoir, il avait congédié son personnel et signé un contrat avec l’État afin de mettre à disposition son immense demeure pour en faire un orphelinat et accueillir les très nombreux enfants n’ayant plus aucun parent ou famille pour s’occuper d’eux.

Pour finir, Ambre lui dévoila que Meredith était venue leur rendre visite au dispensaire le lendemain de l’incident ainsi que les jours suivants, attendant impatiemment que sa cousine se réveille. Elle et Antonin avaient revu une dernière fois Irène et Théodore, juste avant leur départ pour Charité, à bord du voilier de Léopold, que Jörmungand avait réquisitionné.

En cette occasion, sa mère lui avait révélé succinctement ses origines et lui avait légué en cadeau d’adieu son médaillon, une broche en or blanc où une loutre endormie y était finement ciselée. Pour la première fois depuis des années, elle avait eu l’attitude d’une mère aimante et câline.

Les adieux avaient été déchirants et Meredith, qui ne pouvait réaliser d’avoir perdu le même jour sa mère et sa sœur, avait eu le cœur brisé. Abattue après leur départ, elle ne parvenait plus à se nourrir et s’était réfugiée dans sa chambre, dormant à longueur de journée, ne prenant même plus le soin de son fils qu’Antonin avait confié à une nourrice le temps que sa femme aille mieux et face son deuil. Son seul réconfort était de se déplacer tous les jours jusqu’au dispensaire, dans l’espoir que sa cousine soit réveillée et puisse échanger avec elle, cracher toute sa peine.

Dès qu’Ambre avait repris connaissance, les deux cousines, si seules en ces temps troublés, avaient parlé longuement en toute complicité. La jeune femme lui avait confié dans les moindres détails tout ce qu’Irène et Blanche lui avaient révélé ainsi que tout ce qui concernait la mission imposée par leur grand-père et l’importance que Modeste et Adèle avaient à ses yeux.

Alexander demeura pensif, finissant tranquillement son café. Il s’apprêtait à questionner ses hôtes sur le bilan total des victimes et sur les dégâts matériels lorsque la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas.

Il s’agissait des deux sœurs, Diane et Louise, vêtues chaudement d’un costume vert sombre maculé de terre. Elles revenaient de la chasse, cinq pièces de gibier pendaient entre leurs mains gantées. Elles les saluèrent et posèrent les deux lièvres, le faisan, l’alouette ainsi que la perdrix sur la table. Puis elles se débarrassèrent de leurs fusils qu’elles accrochèrent au mur, au-dessus de la cheminée, sur les pattes de chevreuils empaillées prévues à cet effet.

— Voilà notre dîner ! s’écria Diane en embrassant son mari. Cela devrait amplement suffire en ragoût pour vingt-cinq personnes !

— Une belle prise à ce que je vois, ma Diane chasseresse ! répondit Victorien en examinant les trophées.

— Louise a bien contribué au butin, cette fois-ci, c’est elle qui a attrapé la majorité des prises ! À croire que son escapade à Meriden lui a grandement servi. fit-elle en adressant un sourire narquois à sa sœur. À moins que ce ne soit l’amour qui ne lui fasse pousser des ailes.

— Tout à fait ! plussoya cette dernière, tout en se servant une tasse de liquide noir fumant. Remercions chaque jour nos parents de nous avoir appris cette activité ! Un don précieux et fort utile en cas de crise.

Diane sourit, repensant à l’assaut contre le lion Berserk, dont la dépouille avait jonché le sol de nombreuses heures avant qu’ils ne puissent s’en débarrasser ; obligés de le découper en morceau afin de le transporter en extérieur. À présent, seuls demeuraient de son passage l’empreinte des griffes ainsi que l’immense crâne fendu posé sur le rebord de la cheminée en guise de trophée. Elle ôta sa veste et sortit de sa poche le journal du jour qu’elle jeta sur la table.

— Intéressante la une du Pacifique, aujourd’hui ! s’exclama-t-elle. Rafael Muffart s’est suicidé hier après-midi. Retrouvé par sa femme, pendu dans sa chambre.

À cette annonce, Victorien prit le journal et le lut à haute voix. L’homme avait été reconnu comme fauteur de trouble et avait été condamné à une amende pour incitation à la haine dans ses journaux. Lui non plus n’avait pas supporté le choc d’avoir perdu sa maison d’édition et de n’obtenir aucun soutien de l’État pour l’aider à la reconstruire.

Les deux sœurs s’installèrent autour de la table et parlèrent avec le groupe, abordant des sujets plus légers qu’Alexander trouvait de piètres intérêts au point qu’il s’approcha de sa fiancée et lui murmura quelques mots à l’oreille avant de quitter la salle en sa compagnie, la tenant fermement par la taille afin de prendre appui.

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