NORDEN – Chapitre 178

Chapitre 178 – Un nouvel avenir 2/2

Émotionnée, Ambre tourna lentement la tête en sa direction et le regarda du coin de l’œil. Il se redressa et prit une grande inspiration.

— Contrairement à toi, cela fait des mois que j’éprouve pour toi ce sentiment aussi fort que douloureux. Des mois que je suis tourmenté par cela, car au vu de nos rapports je ne pouvais me permettre de te courtiser et encore moins de te blesser à nouveau. Tu m’as totalement désarmée !

Il passa une main sur son visage et expira longuement, perturbé à l’idée d’avoir à se livrer pleinement, lui qui, d’ordinaire, n’exprimait jamais le fond de sa pensée à quiconque. L’exercice se révélait périlleux ; comment pouvait-il tout lui avouer sans risquer de la froisser et de la braquer. Soucieux, il s’éclaircit la voix, décidé à se jeter à l’eau malgré tout ; qu’importe les remontrances et son courroux qu’il subirait par la suite.

— Je me répète Ambre, commença-t-il faiblement, mais je ne suis absolument pas fier des stratagèmes que j’ai usés pour te convaincre de rester auprès de moi au départ. J’ai pertinemment conscience que c’était une méthode effroyablement perfide. Et je comprends tout à fait ta colère et le dégoût que tu ressens pour moi présentement. C’est plus que légitime et justifié. Cependant, s’il te plaît, laisse-moi m’expliquer. Je vais être parfaitement sincère, autant crever l’abcès dans son intégralité.

Sans un mot ni même un regard, elle hocha la tête.

— Dans un premier temps, je t’ai effectivement vue comme une proie à capturer. Tu étais une créature obsédante au physique attrayant et surtout dotée d’une personnalité rebelle qui me rendait fou. Tout comme ton magnétisme, cette attraction primitive liée à ton Féros. Je ne savais pas pourquoi, mais lorsque je me tenais auprès de toi des pensées inavouables et érotiques envahissaient mon esprit. Je voulais t’étreindre, te posséder… Te faire subir toutes sortes de choses, submergé par mon imagination plus que foisonnante sur ce sujet accouplé à un désir ardent d’assouvir mes plus bas instincts. Je m’écœurais moi-même de me perdre dans ce genre de pensées alors que d’ordinaire je parviens assez aisément à maîtriser mes élans d’ardeur. C’est pour cela que j’avais tout fait pour que tu te sentes pour le mieux au manoir, près de moi. En t’ayant à mes côtés, j’alliais l’utile à l’agréable. Car, bien que je ne pouvais me permettre de te toucher, je jouissais de ta présence à mes côtés le soir venu.

Il eut un petit rire, et poursuivit sa confidence plus aisément, parlant d’une voix plus distincte et assurée :

— Même si ton comportement avait le don de m’exaspérer au plus haut point, je m’obligeais à user de mon cynisme plutôt que de la colère pour te rabrouer. J’avais peur que tu te renfrognes et veuilles m’éviter. Cela m’agaçait de ronger mon frein à chaque fois que tu faisais des choses qui ne me plaisaient guère et fichtre, qu’il y en avait ! Mais je me suis pris au jeu, car je savais que tu prenais un malsain plaisir à me défier quotidiennement, cherchant par tous les moyens à me faire sortir de mes gonds et à tester mes limites. Et nos dîners, bien que volontairement houleux, avaient tout de même l’incroyable don d’égayer mes journées harassantes et moroses.

— Ce sont nos dîners qui vous ont fait changer d’avis à mon sujet ? marmonna-t-elle. Le fait que je vous défiais ?

— Non, assura-t-il, c’est le soir de la fête de l’Alliance que tout a commencé à changer. Celle ayant eu lieu peu après ta majorité.

Alexander tenta une nouvelle approche. Calmement, il posa sa main sur la taille de la jeune femme et palpa délicatement cette chair lisse et brûlante. Puis, un peu plus sûr de lui, il l’attira doucement, pressant son corps contre le sien avant de l’enlacer de ses deux bras.

— Vois-tu, lorsque je suis rentré de la mairie ce soir-là et que j’ai aperçu Séverine et Émilie accourir vers moi totalement alarmées pour me faire en rapport quant à ton état et à ta fuite inexpliquée, j’ai immédiatement ressenti une appréhension certaine ; un frisson incontrôlable m’avait traversé l’échine. En plus, personne ne savait où tu étais allée ni ce qui t’avait provoqué cela ! J’ai commencé à grandement m’inquiéter le soir venu au point d’avoir écourté la soirée qui était prévue au manoir von Eyre. J’avais du mal à rester concentré, j’étais particulièrement préoccupé. Surtout que peu de temps auparavant je m’étais déplacé jusqu’à ton travail. Et ton patron m’avait assuré que ton discours avait été un succès et que tu étais partie rejoindre le port avant de rentrer afin de t’aérer l’esprit.

Le regard vide, Ambre se remémorait ce souvenir douloureux, emprunt de nostalgie à l’évocation de son patron.

— Lorsque j’ai reçu sa lettre le lendemain m’annonçant que tu avais été agressée, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai vraiment cru que des hommes s’en étaient pris à toi. Je redoutais le fait de te savoir fragilisée, persécutée pour ton physique ou par ton nouveau statut. Et j’ai été soulagé lorsque le docteur Hermann, qui t’a auscultée en détail, m’a confirmé que tu n’avais pas été abusée et que ta vitesse de rémission l’impressionnait. Même si bien sûr, j’étais peiné de te savoir affaiblie, je me réjouissais de te savoir saine et sauve. Ainsi j’avais fait tout mon possible pour ne pas trop te surmener à ton retour. Aurel m’avait confié tes craintes quant à mes réactions ; que tu avais peur que je te persécute suite à ta fuite. Je trouvais cela fichtrement ridicule et surtout gênant de savoir que tu me voyais encore comme un monstre impitoyable.

— Mais parce que vous en êtes un… murmura-t-elle.

— J’en suis devenu un, serait plutôt la bonne formulation. Je ne suis pas foncièrement mauvais, comme tu as pu le constater, du moins je l’espère. Je suis quelqu’un qui s’est construit dans la souffrance et la solitude. Je suis maladroit, je le reconnais, en particulier lorsque je suis avec toi. Car tu m’as toujours désarmée, ma chère, et ce, dès notre première rencontre.

Il approcha sa tête et déposa un baiser sur son front. Ambre se laissa faire, chamboulée également par ce flot d’émotions contraires qu’elle ne parvenait pas à comprendre ni à identifier.

— Quoiqu’il en soit, je savais que tu m’étais interdite et cette interdiction, aussi bien morale que sociale, était ce qui titillait grandement mes ardeurs. Qu’est-ce qu’un vieux chien de ma veine ferait avec une chatte si jeune et si différente de lui ? Nous deux que tout opposait ! C’est pour cela que j’étais assez nerveux lorsque tu m’as dit que tu allais travailler à l’observatoire, si loin de ma personne. Bien sûr, j’étais assez fier que tu oses prendre ce genre de décision et également avide de connaître les résultats de vos recherches. Mais je pensais que le fait que tu sois loin de moi te fasse rencontrer d’autres hommes et je redoutais cette éventualité, car je n’avais aucune emprise sur toi hormis ta petite sœur. Bien entendu, il aurait été cruel de la soudoyer davantage pour te faire culpabiliser et t’attirer une nouvelle fois dans mes filets. Je m’étais déjà suffisamment servi d’elle pour t’amadouer et j’avais fini par comprendre que cette petite futée nous charmait l’un et l’autre par le biais de sa faculté. Et que ses désirs n’étaient pas si différents des miens.

— Je me disais aussi qu’il y avait là anguille sous roche, ricana-t-elle, je trouvais ça louche de vous voir accepter si aisément ma proposition d’aller travailler là-bas. À croire que vous m’aviez toujours manipulée malgré moi.

— Tu m’as demandé la vérité et c’est justement ce que je suis en train de te livrer. Il n’est jamais bon de connaître les pensées profondes des gens, il y aura toujours quelque chose de vexant ou de blessant là-dedans. Pourtant, comme actuellement, les révélations sont parfois nécessaires si l’on veut espérer repartir sur des bases saines et solides.

— Et donc, vous croyez réellement que j’allais rencontrer quelqu’un là-bas ? Dans ce milieu reculé au beau milieu des landes où la plupart des gens étaient mariés ou trop vieux. Vous m’aimez déjà à l’époque pour vous inquiéter de la sorte ? Depuis près d’un an maintenant ?

— Pas exactement, je ressentais pour toi une attraction, certes, mais rien qui ne soit d’ordre amoureux. C’était plus un souci d’égo et si l’on joue la franchise, j’étais plutôt jaloux que quelqu’un me pique ma proie tant convoitée.

Ambre laissa échapper un petit rire, à la fois amusée et outrée par ces propos.

— Non, là où j’ai commencé à me rendre compte que mon attirance pour toi n’était pas uniquement charnelle ce fut le lendemain du coup d’État. Lorsque, totalement perdue et abattue, tu t’es enfuie du manoir, allant jusqu’à t’isoler loin d’ici dans le but de reprendre le contrôle de toi-même. J’étais rassuré que Stephan prenne soin de toi et que tu gardes contact avec ta sœur. Pourtant, ton absence commençait à devenir insupportable pour moi. D’autant que la dernière vision que j’avais gardée de toi était ce regard plein de détresse face à tes pulsions que tu ne parvenais pas à dominer. Ton comportement m’a terriblement ému et lorsque tu as autorisé Adèle à venir te voir je n’ai pas objecté un seul instant à te l’envoyer. Je n’avais même pas fait cela dans le but d’une quelconque motivation sournoise. J’étais juste ravi de te savoir à nouveau maître de toi-même et avide de reprendre ta vie en main.

— Je vous avoue que cette période a été extrêmement désagréable et compliquée pour moi, avoua-t-elle, faiblement, je pense que je n’ai jamais autant souffert et pourtant, on ne peut pas dire que j’ai été épargnée avant cela. Là, c’était tout mon être que je haïssais et je ne pouvais rejeter la faute de mon mal-être sur personne d’autre qu’à moi-même. Une terrible et implacable vérité.

— En effet, et ta fuite après la rencontre avec la Shaman Wadruna, cette longue et interminable période où personne sur l’île ne savait où tu étais n’avait fait qu’accentuer notre déchéance à tous les deux. Je ne savais si tu étais encore vivante, j’avais appris par Stephan que tu avais possiblement fui, car tu ne désirais qu’une chose : protéger ta sœur et surtout, me fuir, car tu craignais que je te persécute à nouveau. Cette nouvelle m’a tellement ébranlé. Car, en plus de ton absence j’étais obligé de me faire à l’idée qu’il était inutile pour moi d’espérer quoi que ce soit avec toi. Que jamais, tout ce que j’avais pu t’infliger auparavant ne pourrait être effacé. Je me suis rendu compte de toute l’horreur que je t’avais fait subir, je revoyais cette scène néfaste où si tu n’avais pas lâché prise, je t’aurais certainement dévoré, totalement abandonné à mes pulsions primitives. Ton absence m’était devenue infernale, je ressentais pour la première fois depuis tant d’années cette douloureuse sensation de manque, ce vide sans fin qui s’emparait de moi et grandissait chaque jour, conjugué par un cruel remord et une insurmontable culpabilité.

— Vous ne m’avez donc pas récupéré par intérêt ?

— Je suis allé à Meriden pour une seule et unique chose Ambre ; te sauver. Qu’importe si tu me haïssais, qu’importe si tu m’avais abandonné par la suite ! Je ne pouvais me résoudre à te laisser mourir à cause de ta nature et de tes peurs. Je ne m’en serais jamais remis de te savoir sacrifié pour ta sœur et parce que j’avais été trop brusque pour que tu puisses rentrer par toi-même au manoir et demander de l’aide et du soutien auprès de ma personne. Lorsque je t’ai ramenée, j’ai absolument tout fait pour que tu sois le plus à l’aise possible et t’habituer progressivement à ma présence. J’étais heureux de te savoir sous mon toit vivante malgré ton état. En revanche, je me sentais mal de te savoir si triste et si seule. Tu renvoyais en moi les images de celui que j’étais jadis ; un gamin persécuté, perdu au beau milieu d’un monde impitoyable dont il peine à s’intégrer.

Il soupira et la pressa fortement contre lui, manquant de l’étouffer. La tête nichée contre son cou, il embrassa langoureusement sa joue.

— Il m’en aura fallu du temps et de la patience pour t’apprivoiser. Maintenant que tu sais tout ceci, j’ose espérer que tu puisses me pardonner pour mes actions et aller de l’avant.

Ambre commença à produire un timide ronronnement. Elle hocha la tête et essuya ses yeux rougis d’un revers de la main. Ils restèrent donc un long moment perdus dans les bras l’un de l’autre, les yeux clos, bercés par leurs respirations mutuelles. Enfin, Alexander prit la photo illustrant son mariage avec Judith où les deux époux, postés debout devant la mairie, affichaient un visage grave.

— Si je comprends bien, murmura-t-elle d’une voix enrouée, Friedrich vous a forcé à vous marier avec votre ancienne belle-sœur, c’est bien cela ?

— C’est exact, une horrible punition, n’est-ce pas ? Pour elle comme pour moi. Je la connaissais quelque peu, Ambroise venait de temps en temps déjeuner au manoir avec elle et Anselme afin de profiter de Séverine et de Pieter. L’ennui était que je n’appréciais guère sa femme et c’était réciproque. Je ne crois pas me souvenir d’un seul repas où ni elle ni moi n’avions pas échangé au moins une réplique cinglante à l’intention de l’autre, avant que nous soyons mariés bien évidemment. Nous faisions cela en toute subtilité afin de ne pas choquer Anselme et de préserver une entente cordiale, ne serait-ce que par respect pour Séverine et Ambroise.

Il eut un petit rire et regarda Ambre droit dans les yeux.

— Il faut dire qu’à l’époque, elle était un peu comme toi ; assez fougueuse, impertinente et détachée de toute convenance. Elle n’avait que vingt-trois ans lorsque je l’ai rencontrée la première fois. Je pense que sa Liqueur n’avait pas encore trop impacté son organisme et son mental.

Il prit délicatement la plume de faisan, d’un brun-ivoire strié de noir, et la fit tournoyer entre ses doigts.

— Je suis vraiment triste quand j’y repense, elle aura passé presque l’entièreté de sa vie à renier sa nature et à jouer un rôle qui ne lui convenait guère. Je ne m’étais jamais rendu compte qu’elle souffrait. D’ailleurs, je ne pense pas qu’Ambroise était au courant de son mal-être.

— À moins que ce soit à cause de cela qu’il se soit rendu dans les bras de ma mère… réfléchit Ambre, peut-être savait-il qu’elle se droguait et il ne parvenait pas à l’accepter. Louise m’avait dit que Judith tentait parfois de se passer de son remède, peut-être l’effrayait-elle ? Ou alors qu’il n’en pouvait plus de la savoir ainsi. Cela expliquerait sans doute pourquoi il ne vous a rien dit.

Alexander fronça les sourcils, interloqué par cette possibilité qu’il n’avait jamais réalisée ; après tout, bien que les deux hommes étaient proches, chacun avait sa fierté, il n’aurait pas été impossible qu’Ambroise lui cache délibérément que son couple battait de l’aile et qu’il ne reste auprès de Judith que par convenance ; pour sauver les apparences et préserver son fils. Il posa délicatement la plume et le médaillon en forme de loup dans la boite, ainsi que le cadre. Enfin, il prit la photo d’Anselme qui lui décrocha un sourire. Le garçon y était représenté vêtu de son costume universitaire bleu marine et tenait son diplôme à la main.

— Cela doit être la seule fois où je l’ai réellement vu sourire. Avant qu’il ne te côtoie à nouveau, bien entendu ! annonça-t-il en pointant le sourire affiché sur son visage qui dévoilait sa fossette si caractéristique. Il était fier d’avoir obtenu son diplôme. Il n’a jamais été très doué pour les études, j’ai souvent dû être derrière lui et lui payer des cours pour qu’il puisse avoir des résultats convenables. Séverine était fière de la réussite de son petit-fils. Surtout lorsque peu de temps après, il a appris que monsieur de Ronsac l’engageait à son service en tant que clerc de notaire, lui assurant un travail honnête et payé convenablement.

— Séverine était donc bien sa grand-mère… murmura Ambre, songeuse. Pourquoi ne me l’a-t-il jamais dit ? Je ne vois pas pourquoi il aurait gardé cette information pour lui. Je pensais qu’il était tout simplement amnésique de son passé, dû à son lynchage.

— Non, Anselme n’a jamais eu de trouble de la mémoire. Malheureusement pour lui il se souvenait de tout, y compris de la mort de son père. C’était un garçon fragile et traumatisé à cause de cela. Comme je te l’ai dit lors de notre accord, j’ai tenté de faire de lui quelqu’un qu’il n’était pas. Je pensais qu’il serait trop frêle, incapable de pouvoir s’adapter à sa nouvelle condition alors je me suis montré ferme et sévère afin de lui donner plus de tempérament. Il fallait qu’il soit fort et puisse endosser le statut de baron sans courber l’échine devant tous ces adversaires intimidants, ses nouveaux pairs.

— Tyrannique…

— C’est un peu exagéré ! ricana-t-il. Je l’ai toujours laissé tranquille lorsqu’il l’exigeait, je ne demandais rien de plus que de le voir respectueux. Quant à Séverine, nous avions convenu qu’il valait mieux ne pas ébruiter le fait qu’elle soit sa grand-mère, cela risquait de le décrédibiliser et il n’avait clairement pas besoin d’essuyer davantage de brimades, même si bon nombre de gens connaissaient sa filiation ; sa patte folle et ses origines noréennes étaient déjà de lourds fardeaux à porter. Même Judith était d’accord là-dessus. Nous avons donc tout fait pour que personne, hormis nos domestiques, soit au courant de cette information.

— Qu’en est-il de Désirée ? s’enquit Ambre timidement en prenant la photo illustrant une jeune femme aux cheveux châtains et bouclés.

Alexander soupira et prit l’anneau qu’il déposa dans la paume de sa main. Ambre, intriguée, l’examina avec soin. Celui-ci était petit et lisse, d’une jolie teinte cuivrée. À l’intérieur était gravé : « À ma bien-aimée Désirée von Tassle ».

— Désirée était ma première femme, ma domestique, la fille de Séverine et sœur d’Ambroise, avoua-t-il, celle que j’avais demandée en mariage et qui portait notre enfant.

Il prit une seconde photo, en couleur et non encadrée, où les deux amants se tenaient sous l’arche fleurie de la roseraie, joliment endimanchés, encerclés par les statues de la licorne et du cerf. Ils affichaient un visage souriant ; ils paraissaient heureux, si jeunes.

— Nous avions pris cette photo le jour de nos fiançailles. Un acte fort et puissant pour l’époque où la ségrégation antinoréenne régnait au sein de l’Élite. Une union que mon père désapprouvait plus que tout. Il fréquentait les clans von Dorff et de Malherbes, des acharnés de la suprématie aranéenne qui ne cessaient de promulguer des lois visant à avilir le peuple noréen et d’exprimer leurs idéaux lors des soirées mondaines.

— Vous êtes donc officieusement l’oncle d’Anselme et d’Adèle ? réalisa Ambre, stupéfaite de cette prise de conscience brutale.

— Tout à fait, c’est pour cela que Friedrich m’avait ordonné d’épouser Judith. J’étais reconnu comme parrain légal d’Anselme à sa naissance. Tu comprends maintenant pourquoi je tenais tant à garder Adèle auprès de moi. Elle était en quelque sorte ma nièce avant d’être légitimement reconnue comme ma fille. Et elle est également la seule descendante encore vivante et humaine de notre charmante Séverine, c’est avant tout pour elle que j’ai tenu à garder ta sœur auprès de moi.

— Et… vous aviez une fille, c’est cela ?

Il hocha la tête en silence et regarda le livre.

— C’est exact, une petite Pauline, en référence à ce conte de la Bête du Haut Valodor que Désirée adorait. Elle est morte avant le terme. Désirée était enceinte de sept mois lorsque mon père la battit alors qu’elle me défendait. Il l’avait rouée de coups au ventre et elle a fait une fausse couche juste après. Ma chère friponne en a été tellement traumatisée qu’elle ne pouvait plus ni ne voulait vivre en tant qu’humaine et porter ce lourd fardeau sur ses épaules.

Il se pinça les lèvres. Les yeux mouillés de larmes, il passa une main sur son visage, tentant de masquer les tremblements qui le gagnaient.

— Le jour de sa transformation, poursuivit-il d’une voix rauque, je n’avais absolument rien pu faire pour la retenir tant elle était décidée et désespérée. J’ai été tellement anéanti ce jour-là, jamais je n’avais connu pareille souffrance. Au point de vouloir moi aussi écourter ma vie tant je n’avais plus rien à perdre. Comme Erevan pour Jörmungand, Désirée était tout pour moi. Je l’ai connue toute ma jeunesse. Elle était mon pilier, mon étincelle de vie si brillante et bienveillante. J’aurais absolument tout donné pour elle et…

Il détourna la tête et renifla.

— Excuse-moi, fit-il en essuyant sa larme.

Fortement émue par son lâcher-prise, Ambre se pressa contre lui et l’enlaça, posant sa tête contre son torse.

— J’ai appris pour la folie de votre père, Théodore m’a tout raconté lorsque j’ai passé la nuit auprès de lui. Je n’avais jamais imaginé que vous aviez subi de telles atrocités. Ni vous ni même Séverine et sa famille. Je n’avais jamais songé que des êtres pouvaient être à ce point malsain pour infliger tout ça à des enfants ! À des êtres innocents !

Les yeux rougis, elle se pinça les lèvres et poursuivit d’une voix étranglée.

— Je comprends mieux votre acharnement à devenir maire et à prendre les rênes du territoire et surtout votre volonté de défier vos pairs… et dire que je prenais tout cela pour de l’égoïsme et de l’égocentrisme.

N’y tenant plus, elle craqua et pleura à chaudes larmes, enfouissant sa tête dans les couvertures. L’homme se baissa et passa une main dans sa chevelure.

— Calme-toi, il est évident que je ne t’aurais jamais dévoilé mon sombre passé pour justifier mes motivations.

Il posa le carton au sol et s’allongea à côté d’elle, appuyant son corps contre le sien. Puis il caressa son ventre et empoigna délicatement son sein qu’il engouffra au creux de sa paume. Il demeura immobile, pressé contre le corps chaud de sa fiancée.

— C’est impressionnant de remarquer ô combien le passé revient sans arrêt au galop, même lorsque l’on tente de le bannir à jamais, murmura-t-il à son oreille.

Il nicha sa tête proche de sa nuque et prit une profonde inspiration, humant son parfum de jasmin fort enivrant.

— Il nous faut nous tourner vers l’avenir, ma chère. Il nous reste tant de choses à découvrir et à accomplir.

Enfin, il ferma les yeux et déposa un dernier baiser sur sa nuque. La jeune femme soupira et tenta de calmer son agitation, le cœur battant à se rompre.

— Et je suis heureux de pouvoir partager celui-ci avec quelqu’un… de t’avoir à mes côtés… mon Ambrine.

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