KissWood

NORDEN – Chapitre 185

Chapitre 185 – Réflexion

Préoccupée par les dires de son père, Blanche marchait d’un pas lent en direction du parc afin de s’aérer l’esprit. Elle prit place sur un banc isolé, à l’ombre d’un vieux saule, et regardait les oiseaux qui s’ébrouaient dans la fontaine juste en face. Ses yeux étaient voilés par les larmes qu’elle tentait de réfréner pour masquer son émoi en public.

Elle patienta un moment dans ce jardin paisible, le temps que son agitation s’apaise. Alors qu’elle se levait pour rentrer, elle aperçut au loin une silhouette familière et se rassit aussitôt pour l’étudier.

Il s’agissait d’une jeune femme à peine plus jeune qu’elle et à la longue chevelure flamboyante. Les yeux clos et la posture désinvolte, cette dernière était assise et fumait nonchalamment une cigarette qu’elle semblait déguster avec le plus grand plaisir. À chaque bouffée avalée, la cicatrice qui lui taillait la joue creusait davantage son visage bardé de taches de rousseur. Cicatrice que le Duc lui avait infligée il y a quatre mois de cela alors qu’il tentait de la tuer ; une marque qu’elle garderait à vie, une honteuse culpabilité que la duchesse éprouverait à chaque fois qu’elle croiserait son chemin.

Un rictus s’esquissa sur ses lèvres. Blanche se demandait encore comment cette jeune femme d’origine noréenne et issue d’un milieu modeste avait réussi à se lier d’amitié avec sa jumelle Meredith. Pire ! comment était-elle parvenue à devenir la chasse gardée du Baron von Tassle ? Était-ce la faute du scandale provoqué par son père qui, en menaçant de les tuer tous deux, les avait finalement rapprochés ?

Ne souhaitant pas ressasser ces événements douloureux, elle se leva afin de regagner son manoir. En passant devant la jeune rousse, elle s’arrêta et s’éclaircit la voix :

— Bonjour Ambre, dit-elle courtoisement.

Son interlocutrice sursauta et ouvrit ses yeux aux prunelles ambrées si caractéristiques.

— Bonjour mademoiselle Blanche, répondit-elle quelque peu embarrassée, je ne m’attendais pas à vous voir dehors, parmi la foule… pas après que…

Elle arrêta sa phrase, baissa les yeux et écrasa nerveusement sa cigarette contre le banc.

— Après la déchéance de ma famille ? répliqua la duchesse d’un ton impérial. C’est ce que tu voulais dire ?

— Je ne voulais pas me montrer impolie.

— Ne t’inquiète pas, tu n’es pas la seule à penser que nous passons notre temps à nous morfondre. Et tu dois être l’une des seules personnes à qui je n’en tiendrais pas rancune de toute façon.

Ambre opina du chef.

— Comment va Meredith ?

La duchesse haussa légèrement les épaules.

— Plutôt bien, dirai-je. Je ne sais pas si elle t’a averti de la chose, mais elle est fiancée au marquis Antonin de Lussac désormais.

À cette affirmation, son interlocutrice se renfrogna et grogna. L’éclat de ses yeux paraissait se renforcer, devenant aussi intense que celui du médaillon en forme de chat viverrin qui ornait sa poitrine.

— Je m’en serais doutée, cracha-t-elle en serrant les poings, je ne sais pas ce qu’elle lui trouve franchement ! Ce n’est qu’un pervers, un manipulateur ! Il est abject, surtout lorsqu’il traîne avec l’autre abruti à lunettes !

— Tu n’es pas la seule à désapprouver ce choix. Je n’ai moi-même pas compris comment elle pouvait s’adonner à un homme tel que lui tout en sachant ce qu’il vous avait infligé à Anselme et toi-même.

— C’est à croire qu’elle aime les ordures et les hommes violents ! Après Charles, il lui fallait trouver à nouveau quelqu’un pour l’enfoncer encore plus ! S’il la fait souffrir je vous garantis que marquis ou pas je le trucide sur la place !

Blanche eut un petit rire, amusée par son tempérament ardent. Pour la calmer, elle l’orienta sur un tout autre sujet :

— Comment se porte ta petite sœur ?

— Ravie de son sort ! souffla-t-elle en s’allumant une seconde cigarette. J’ai l’impression qu’elle aime vivre chez le tyran qui nous héberge. Je ne pense rien vous apprendre en vous annonçant qu’elle a été officiellement reconnue comme la pupille de monsieur le Baron. Une volonté politique pour monsieur le maire qui voulait s’arracher les grâces de la population noréenne.

— Je m’en doutais oui, tout comme je suppose que c’est pour cela qu’il vous prend sous son aile.

Ambre inspira profondément, laissa la fumée pénétrer ses poumons puis expira avec lenteur.

— Pas exactement, avoua-t-elle, je pense que même si vous n’êtes pas proche de votre sœur, vous n’êtes pas sans savoir qu’Anselme et moi étions fiancés. Du moins avant que le drame ne se produise. J’allais donc devenir la belle-fille du Baron. C’est donc également en son hommage que von Tassle m’a proposé de venir vivre chez lui. Qu’importe nos très nombreuses déconvenues et le fait que nous nous supportons assez difficilement, pour rester polie.

— Je comprends oui.

Un long silence s’installa puis Ambre termina sa cigarette, la jeta avec panache et se redressa.

— Il faut que j’y aille, dit-elle sans entrain, mes cours ne vont pas tarder à commencer.

Elles se saluèrent et partirent chacune de leur côté.

Une fois rentrée, Blanche se rendit dans le salon pour y récupérer les registres tant convoités. Ils étaient exactement là où son père les avait laissés et il lui fallut à peine cinq minutes pour les trouver et les emmener dans sa chambre.

Lorsqu’elle les sortit de la sacoche, elle découvrit deux registres de belle taille intitulés Aranoréen Gentem Hrafn, suivi des dates 260-280 pour l’un et 281-300 pour l’autre. Un grand corbeau poinçonné d’or, symbole du peuple noréen de la tribu Hrafn, décorait la couverture en cuir bruni. Celui-ci était représenté de profil, le bec ouvert et les ailes éployées, accompagné d’une licorne cabrée.

Ne sachant exactement par où commencer, elle survola les ouvrages, lisant en biais les noms qui s’y trouvaient. Elle erra de page en page à la recherche d’indices pertinents. Après de longues heures à les feuilleter et à prendre des notes pour se familiariser avec les annotations et informations relatées, elle posa son stylographe pour venir s’allonger dans son lit, gagnée par la migraine.

***

Il faisait nuit lorsqu’elle sortit enfin de sa chambre pour aller dîner en compagnie de sa mère. En arrivant dans la salle à manger, les cheveux décoiffés par cette sieste un peu trop longue qu’elle n’avait pas vue défiler, elle s’installa à droite de sa mère et commença à avaler le repas que celle-ci venait de préparer ; un filet de cabillaud agrémenté de légumes et de riz. Contrairement à d’ordinaire, le repas était loin d’être raffiné. Les domestiques congédiés et la fortune évaporée, sa mère avait élaboré ce repas avec les restes de céréales ainsi qu’avec du poisson acheté directement à la criée et des légumes issu du marché. Elle s’était rendue en basse-ville, à Varden, afin de se les procurer moins cher. Malgré la simplicité apparente du plat, sa mère avait conservé tous ses talents de cuisinière, hérités de son apprentissage à l’Allégeance, la prestigieuse école des domestiques où elle avait été placée dès sa tendre jeunesse afin de servir les familles aisées.

— Puis-je vous parler mère ? demanda poliment la jeune duchesse après avoir fini sa bouchée.

Sa voix résonna dans ce salon vide où seule ne restait que la table ainsi que trois sièges.

— Que veux-tu savoir ? s’enquit la mère en plongeant ses yeux bleus de givre dans ceux de sa fille.

N’osant évoquer le sujet des registres qu’elle trouvait secondaire en cette période, Blanche lui demanda simplement si elle avait des informations concernant leur prochain lieu d’établissement. À cette question, Irène posa ses couverts et s’essuya la bouche avec sa serviette de lin. Puis un sourire s’esquissa sur ses lèvres fines.

— Meredith est venue nous voir ce matin, en compagnie d’Antonin et de son père Léopold, expliqua-t-elle, monsieur le marquis nous offre l’opportunité inespérée de nous héberger chez lui, dans son manoir secondaire en plein cœur d’Iriden. Lui et madame ne s’y rendent presque jamais et ils ne peuvent se résoudre à nous laisser livrées à nous-mêmes dans cette situation embarrassante.

À cette révélation, la fille écarquilla les yeux, réjouie par ce traitement de faveur qu’elle n’aurait pu concevoir. Le cœur plus léger et l’estomac moins contracté, elle continua d’avaler son repas, le dégustant avec un peu plus d’envie.

— Je vois que cette annonce te fait plaisir, se délecta la mère, je voulais te l’annoncer à la fin du repas. J’ai sorti la dernière bouteille de champagne que nous possédons afin de trinquer dignement.

— Quand partirons-nous ?

— Samedi suivant aux aurores, le marquis nous aidera à transporter notre matériel. Bien entendu, ta sœur sera également présente pour nous aider. Elle a décidé de s’établir là-bas avec nous. La moitié de son temps tout du moins. Apparemment, ta sœur a du mal à supporter l’une de ses belles-sœurs. Je ne sais pas qui d’autre viendra nous apporter une aide pour le déménagement, mais j’espère qu’il ne s’éternisera pas. Que je ne sois pas obligée de recevoir une nouvelle fois dans mon bureau tous ces hommes qui nous tournent autour tels des vautours. C’en est épuisant et je ne puis les chasser sans avoir au préalable entretenu un dialogue avec eux.

Blanche se mordilla l’intérieur de la joue. La mine renfrognée, elle repensait à la visite incongrue de ce notaire ; ce charognard qui désirait une seule et unique chose que sa mère n’était guère encline à lui offrir.

Venant de terminer son repas, Irène prit son paquet de cigarettes et s’en alluma une qu’elle porta à ses lèvres afin de la déguster.

— Il vous a fait une demande, c’est bien cela ? s’enquit timidement la jeune femme.

— C’est exact, assura la mère, quelle folie qu’il en soit à s’abaisser à cela. Je ne sais si je dois être flattée ou au contraire horrifiée. Un de Malherbes, cette famille si conservatrice et qui nous méprise depuis la naissance. Si son frère ou von Dorff le savaient…

Elle prit une grande bouffée qu’elle laissa pénétrer profondément dans ses poumons puis expira longuement.

— Et il ose me sortir l’excuse que c’est pour amadouer le peuple noréen et poursuivre dignement le projet de Friedrich. Qu’il désire que l’Élite s’abaisse à épouser les noréennes afin de contrer le maire von Tassle pour espérer obtenir plus de voix aux futures élections qui auront lieu dans douze ans. La piètre excuse. Comme si je n’avais pas senti son regard me scruter intensément et me dévorer littéralement des yeux comme un morceau de viande tendre. Il suait comme un porc à l’évocation d’un mariage auprès de ma personne.

— Vous avez décliné, j’espère ! répliqua Blanche, que l’anxiété gagnait.

Irène laissa échapper un rire et prit une nouvelle bouffée.

— Bien évidemment, jamais je ne m’abaisserais à épouser le premier venu, tout comme j’ai décliné deux demandes fortement indécentes qui m’ont été apportées à ton intention. Et même s’il s’agit là de la quatrième demande officielle que j’ai reçue, la situation ne m’oblige guère à me livrer à un homme présentement. Quand bien même le divorce avec ton père sera prononcé.

Blanche baissa la tête et déglutit péniblement.

— D’ailleurs à ce propos, commença-t-elle à mi-voix.

— Inutile ma chérie, tu n’en sauras pas plus, que ce soit en ce qui concerne ses actes ou mes agissements. De la même manière que je n’ai pas non plus besoin de savoir les détails sur la conversation que tu as entretenue avec ton père. Cela dit, j’ai pu remarquer que les registres n’étaient plus présents en bas. Je suppose donc que tu les as pris pour explorer ta généalogie.

Se sentant coupable, la fille ne sut que répondre et, nerveuse, commença à agiter ses jambes.

— Fais ce que tu veux ma chérie, je n’ai rien à objecter. Enquêtes, recherches, lis… je ne te l’interdirai jamais. Sache seulement que le jour où tu sauras prouver ta valeur alors je serai encline à te dévoiler une partie de mes projets.

Blanche redressa la tête et contempla sa mère. Un léger sourire s’esquissa sur ses lèvres, heureuse de la confiance que celle-ci lui accordait. Finalement, la journée n’avait pas été aussi catastrophique qu’espérée.

Lorsqu’elle regagna sa chambre après avoir trinqué et bu deux coupes de champagne, la jeune duchesse s’installa à son bureau et ouvrit l’un des tiroirs pour en ressortir une fiche sur laquelle elle s’attarda.

Blanche von Hauzen, animal-totem inconnu

Aranoréenne, spécimen « H »

29 juin 289

1m72, 53 kg approximatifs

Infertilité avérée, probable stérilité

Comportement stable malgré troubles psychiques :

— anxiété chronique

— anorexique

— insomniaque

Causes probables :

— névroses post-traumatiques

— choc affectif ou agression

En relisant cette fiche écrite de la main de Charles, l’ancien amant de sa jumelle, Blanche fronça les sourcils et soupira. Lorsque ce scientifique charitéin l’avait étudié, elle ne se doutait pas des résultats qui allait en découler. Elle s’était laissée convaincre de devenir son cobaye, désireuse d’en apprendre plus sur ses origines. Les spécimens H étaient une énigme ; un mot qu’elle avait entendu en surprenant une conversation entre son père et sa mère, mais également écrit noir sur blanc sur sa fiche.

Ces parents, mystérieux, étaient restés fort évasifs sur ce terme et elle savait que son père cherchait à en savoir davantage là-dessus. Encline à collaborer avec lui, emportée par sa curiosité, elle avait fait les yeux doux à son géniteur afin d’espérer être étudiée à son tour et être mise au fait des résultats de ces recherches.

Elle savait grâce à Meredith que leur père ainsi que Charles s’intéressaient à deux autres personnes ; ces demoiselles Ambre et Adèle. Et se doutait que le Baron était mis au fait de cette particularité.

Cette information avait éveillé la curiosité de la jeune duchesse ; en quoi ces deux filles, si différentes et surtout vivant dans un modeste cottage situé en pleine campagne, sans fortune ni issues d’une famille notable, pouvaient avoir un lien avec elles.

Inquisitrice, elle prit le registre le plus récent et le feuilleta afin de retrouver l’une des deux demoiselles, espérant qu’il n’y ait pas plusieurs Ambre dans les parages. Jamais elle ne pourrait se pencher sur le cas de la cadette, possiblement non inscrite sur le registre au vu de son jeune âge. Pour faciliter sa recherche, elle se concentra sur les années de naissances entre 289 et 291.

Il ne lui fallut pas plus d’un quart d’heure pour la retrouver ; le prénom d’Ambre n’étant que très peu usité chez les noréens et elle était la seule à correspondre aux critères exigés.

Blanche se munit d’un papier ainsi que d’un stylographe et entreprit de copier les informations la concernant. Ambre (chat viverrin) Deslauriers née le 16 octobre 290, fille de monsieur Georges (baleine) Deslauriers et de Hélène (hermine).

Dès qu’elle eut terminé de recopier ces mots, elle fronça les sourcils ; le nom de famille Deslauriers ne pouvait signifier qu’une chose : cette femme avait forcément des origines aranéenne héritées de son père, puisqu’aucun noréen pur souche ne possédait de nom de famille. De plus, ce Georges était forcément aranoréen vu qu’il possédait également un animal-totem. Autre fait inédit, le nom de Deslauriers indiquait une famille de grande lignée.

Interloquée par cette information à laquelle elle ne s’attendait guère, elle décida de suivre la piste paternelle. Malheureusement, elle eut beau chercher la présence d’un Georges Deslauriers, elle fut incapable de le retrouver et dut se rendre à l’évidence qu’il était né avant les années 260 et n’apparaissait donc pas sur le registre en question.

Courroucée par ce fait, elle pesta puis comprenant enfin la qualité de l’ouvrage qu’elle avait entre les mains, porta son intérêt sur un point auquel elle n’avait pas pensé jusqu’alors : en savoir davantage sur son identité ainsi que sur celle de sa sœur. Elle se rendit donc à la page retranscrivant les naissances du mois de septembre 289 et, à son grand ravissement, aperçut son nom ainsi que celui de sa jumelle, dont les animaux totems étaient soigneusement inscrits : Blanche (harpie) von Hauzen, 29 juin 289 suivie de Meredith (loutre) von Hauzen, 29 juin 289.

Tremblante face à cette information qui sonnait comme une révélation, les larmes lui vinrent aux yeux ; enfin obtenait-elle une réponse à cette question qui l’obsédait depuis son plus jeune âge. Ainsi était-elle une harpie. Un bel animal qui lui correspondait fort bien s’il lui prenait l’envie de se métamorphoser définitivement, songeait-elle. Plus apaisée par cette découverte, elle regarda son réveil ; il était plus de minuit et mieux valait ne pas s’éterniser ainsi si elle voulait espérer trouver une once de sommeil.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :