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NORDEN – Chapitre 187

Chapitre 187 – Rencontre inopinée

Blanche regagna sa chambre d’un pas hâtif, peu encline à faire la conversation avec sa sœur et ces deux mufles. L’attitude de Meredith l’avait outrée. Comment osait-elle se comporter de manière aussi désinvolte en se collant telle une sangsue à ce blond boutonneux, faisant fi de toute convenance, et ce, devant ce brunet arrogant et pervers.

Arrivée dans ses appartements, elle toussa et fit une moue de dégoût en humant les effluves de cèdre qui se trouvaient dans la pièce et imprégnaient l’air d’un parfum persistant terriblement écœurant. Que venait faire ce genre de senteur dans la chambre d’une femme ? Les parfums boisés reviennent généralement aux hommes mûrs. Pourtant, elle était sûre d’avoir hérité de la chambre de la marquise Myriam, la sœur d’Antonin.

Elle eut un haut-le-cœur qui manqua de la faire vomir ; jamais, d’aussi loin qu’elle se souvenait, elle n’avait supporté pareil effluve. Pour chasser immédiatement cette épouvantable odeur, elle alla à la fenêtre qu’elle s’empressa d’ouvrir en grand.

Elle prit ensuite une série de longues et profondes inspirations, engouffrant l’air frais de l’extérieur dans ses poumons. Puis, légèrement radoucie, elle entreprit d’observer sa nouvelle vue ; cette large avenue pavée entretenue avec le plus grand soin, foisonnante de monde et d’attelages.

Toutes les habitations se ressemblaient, construites dans un seul charme architectural digne des riches propriétaires qui y habitaient. Les maisons à la façade en pierre blanche s’érigeaient sur un voire deux étages avec des rangées de chiens assis au niveau des toits mansardés. Toutes étaient bordées de hautes grilles en fer forgé noir et possédaient une courette fleurie. Les portes d’entrée étaient protégées sous les marquises en verre délicatement ouvragées et décorées de statuettes ou colonnettes en marbres sur lesquelles roses trémières et jasmins s’élevaient, égayant les lieux de leurs couleurs éclatantes.

La jeune duchesse soupira et s’accouda sur le rebord avant de fermer un instant ses yeux. Le bruit d’un subtil battement d’ailes la réveilla de sa torpeur et elle aperçut un rouge-gorge posé sur la rambarde. L’oiseau semblait l’observer avec curiosité, posant sur elle ses yeux noirs brillants d’un étrange éclat. Blanche fut amusée de revoir ici ce compagnon qui venait régulièrement lui rendre visite à son ancien manoir. Il était un petit messager que sa mère appelait Aorcha et comprenait parfaitement les ordres qui lui étaient donnés d’exécuter. Probablement s’agissait-il d’un noréen transformé ; un parent de sa mère dont elle ne connaissait ni l’origine ni l’identité. Elle s’apprêtait à le caresser lorsque la porte d’entrée s’ouvrit à la volée. Surprise, elle vit le marquis von Eyre s’extirper du manoir et fuir les lieux d’une démarche rigide.

Elle n’eut pas le temps de s’interroger sur la chose qu’elle entendit Meredith gravir les escaliers en tapant des pieds, visiblement furieuse. Antonin la suivait juste derrière, essuyant un flot de paroles acerbes qu’elle lui débitait sans gêne alors qu’il tentait par tous les moyens possibles de s’excuser. Ils rejoignirent leur chambre et se houspillèrent plusieurs minutes encore avant qu’elle ne parvienne à se calmer et que plus aucun bruit ne se fasse entendre.

Isolée dans sa nouvelle chambre, Blanche rangeait soigneusement les affaires qu’elle avait entassées dans les trois seules et uniques malles conservées. Elle pliait méticuleusement ses vêtements ou les accrochait à des cintres dans l’armoire prévue à cet effet ; ôtée de tous les biens que possédait la marquise afin de libérer l’espace pour la jeune hôtesse. Puis elle triait ses livres, garnissait sa bibliothèque, posait sur une console ou une commode, sa trousse de beauté et ses flacons de parfum. Elle disposa ses cadres, représentant pour l’un sa photo de famille et pour l’autre une photo de ses deux chats : Châtaigne et Prune, dont le premier, un petit chat de gouttière gris tigré, était porté disparu depuis plus de quatre mois.

L’autre félin était présent, roulé sur le dos en plein milieu de son lit, soupirant d’aise. L’animal n’avait pas l’air malheureux dans son nouveau logis, ronronnant de tout son saoul, les yeux clos et le poitrail bien visible, laissant entrevoir son flanc parsemé de poils écrus et longs aussi doux que ceux d’un angora.

Blanche terminait de ranger ses vêtements lorsqu’elle entendit les barreaux du lit de la chambre voisine taper contre les murs et les gémissements de sa sœur s’intensifier. Elle ferma les yeux et inspira, tentant de faire fi du bruit environnant. Or, lorsque les claquements de peau incessants et les râles de l’homme commencèrent à se faire entendre, conjugués aux vocalises aiguës de sa jumelle, Blanche ne le supporta plus et descendit, fort mal à l’aise.

Terriblement embarrassée par cette situation, elle décida de sortir prendre l’air ; quoi de mieux qu’une balade en plein cœur des villes en cette journée ensoleillée pour redonner à n’importe quel badaud un soupçon de bonne humeur. Dès qu’elle fut habillée d’une paire de souliers adaptée ainsi que d’une légère veste estivale, elle se munit d’un panier d’osier et sortit.

Elle vaguait en direction du Sud, vers la basse-ville de Varden, marchant d’un pas lent afin d’admirer le paysage qu’elle n’avait guère l’habitude de voir dans ces quartiers. Ici, les maisons étaient nettement plus petites et étroites que celles de son avenue. Les ruelles sinueuses, souvent à fort dénivelé ou à escaliers, présentaient des maisons à colombages, en briques ou en pierres, agencées pêle-mêle. Les rayons du soleil, se projetant contre les carreaux colorés des vitres, teintaient le sol de multiples dégradés bariolés.

La plupart des habitations présentaient à leur rez-de-chaussée une échoppe dont les prix des produits affichés en devantures étaient bien plus abordables qu’à Iriden vers les quartiers de la mairie. Alors qu’elle contemplait les vitrines, son regard fut aspiré par l’une d’entre elles, arborant tout un foisonnement de totems noréens d’occasion. Ainsi, bijoux, statuettes ou encore mouchoirs présentaient des animaux divers et variés, fait d’os, de bois ou de minerai.

Blanche eut un rictus. Les yeux perdus dans le vide, elle étudia les ouvrages avec un pincement au cœur ; jamais de leur vie, Irène ne leur avait parlé de leurs origines noréennes. Si elle n’avait pas eu l’opportunité de fouiller les registres, elle n’aurait jamais su si elle et sa sœur avaient été baptisées et leur animal-totem dévoilé. C’était un élément tabou, un pan de leur patrimoine glissé sous le tapis et qu’il valait mieux ne jamais remuer. Les deux sœurs avaient pourtant tant insisté là-dessus plus jeunes, mais ni le père ni la mère ne semblaient enclins à leur en parler ; au point que ni l’une ni l’autre n’osaient aborder ce sujet épineux dorénavant.

Il était vrai que posséder des origines noréennes était fortement mal venu dans leur société où la pureté de la race aranéenne trônait en majesté et dirigeait le territoire d’une main de fer. Blanche s’était même demandé si sa mère n’avait pas essuyé quelque traumatisme plus jeune à cause de cela. Après tout, sa mère avait fait ses classes à l’Allégeance, la prestigieuse école-internat visant à former les jeunes enfants dans le but de créer des domestiques plus que compétents, engagés par la suite au service des plus nobles familles. Qui savait réellement combien de brimades ou de harcèlements Irène avait subis dès son plus jeune âge. Qu’avait-elle enduré pour être si froide, si forte et impitoyable, que l’adversité n’effrayait guère ?

Un crieur en guenille, un jeune garçon d’une dizaine d’années, sortit la jeune femme de ses réflexions. Celui-ci se tenait en bas des marches d’un escalier, proche d’une fontaine de laquelle s’échappait un mince filet d’eau et qui lui servait de promontoire. Il vendait les trois journaux du jour pour une modeste pièce de cuivre.

Intriguée par les gros titres, Blanche en acheta un et se mit à le feuilleter. Son estomac se noua en voyant un article sur la perquisition de son logement où le manoir se tenait en gros plan avec la date de la mise aux enchères ainsi que les modalités d’acquisition et la description du bien dans les moindres détails. Mais il ne s’agissait pas là du gros titre du jour qui était des plus édifiant : « Démarrage de l’Embargo économique, trajets maritimes entre Norden et Providence limités à deux départs par an au lieu de six. »

La duchesse rangea le journal, désireuse de lire cet article à tête reposée. Elle poursuivit sa route et entra dans une épicerie de quartier, située à l’angle d’une modeste place où se tenait une magnifique herboristerie dont la façade, d’un vert tirant sur le gris, comprenait deux grandes vitres disposées de chaque côté de l’entrée.

Dans l’échoppe, elle commença à se servir librement et ramassa plusieurs kilos de légumes qu’elle porta à son panier afin de regarnir en provisions son nouveau logis dépourvu de vivres. Elle le remplissait de navets, de carottes, de pommes de terre, d’oignons, de chou, de pommes et de poires, sans prendre conscience du poids final que son chargement ferait et qu’il lui faudrait acheminer jusque chez elle à la force de ses bras.

C’était là une première pour elle ; avant, c’étaient ses domestiques qui se chargeaient de cette tâche rébarbative. Pourtant, elle éprouvait un certain plaisir à cette activité où elle avait le plein contrôle sur ce qu’elle voulait acheter, d’autant que les aliments étaient abordables. Au point qu’elle s’offrit même le luxe d’acheter un bocal d’anchois et des sardines en conserve, renforçant davantage le poids de son panier plein à craquer.

Arrivée en caisse, alors qu’elle s’apprêtait à payer, elle vit des sachets de fruits secs devant le guichet et ne put s’empêcher de loucher sur les amandes ; son péché mignon. Elles semblaient vraiment appétissantes, effilées et d’une belle couleur ocrée malgré leur prix indécent. Mais cela faisait un moment qu’elle n’en avait pas porté une à son palais ; elle ne pouvait décliner pareille friandise. Avide de s’en procurer, elle ne put résister et en acheta un sachet.

La bourse vide et le chargement d’une affligeante lourdeur, elle s’extirpa de la boutique, traînant son panier sur le sol. Elle ne fit pas trois mètres que des gouttes de sueur perlaient sur son front, que ses membres commençaient à trembler et que la paume de ses mains se mit à virer au rouge. S’armant de courage, elle le reprit en main et le tracta sur une dizaine de mètres avant de s’avouer vaincue.

Blessée dans son orgueil, les larmes lui vinrent aux yeux. Elle pesta de son impuissance et de l’indifférence des riverains à son égard qui ne se souciaient nullement du sort de cette duchesse en détresse, ne lui accordant pas l’ombre d’un regard. Elle soupira de résignation devant la fatalité qu’il lui faudrait rapporter la moitié de ses achats à l’épicerie, faute d’avoir assez d’argent pour se payer un cocher. Vaincue, elle se baissa et examina le contenu en tâtonnant fébrilement chaque légume, cherchant ce dont elle pourrait se délester pour s’alléger et faire le trajet du retour sans encombre. Contre toute attente, quelqu’un l’aborda.

— Auriez-vous besoin d’aide duchesse ? demanda une voix féminine au timbre chaleureux.

Blanche tressaillit. Surprise d’être enfin abordée, elle redressa la tête et observa droit dans les yeux son chevalier blanc. Il s’agissait d’une grande femme, dans la fin de vingtaine, aux grands yeux marron chargés de bienveillance. Elle avait la silhouette sinueuse, des cheveux coiffés de tresses impeccables, enroulées sur le haut de son crâne, et était vêtue d’une blouse blanche d’infirmière qui lui cintrait la taille, dessinant sa poitrine au galbe généreux.

Blanche esquissa un sourire courtois en la reconnaissant.

— Bonjour mademoiselle von Dorff.

— Je t’en prie, appelle-moi Louise, assura-t-elle, ça t’embête pas que je te tutoie ? J’ai horreur des mondanités en dehors du cercle de convention.

La duchesse fit non de la tête et la regarda avec un certain embarras, ne sachant quoi dire à cette femme qu’elle côtoyait exclusivement lors des soirées mondaines. La sentant gênée, Louise regarda le panier et brisa le silence.

— Tu veux que je t’aide à le transporter jusque chez toi ? Tu habites chez Léopold dorénavant, c’est cela ? Ce n’est pas si loin d’ici quand on connaît les raccourcis.

— Je ne voudrais pas t’embêter avec cela.

— Oh ! N’aies crainte, mon herboristerie est juste ici et j’ai missionné Simon de tenir la boutique en mon absence. On te voit peiner depuis tout à l’heure. Je m’en serais voulu de ne pas t’aider.

— C’est très aimable à toi. Mais je ne voudrais pas…

Sans se soucier de sa réponse, Louise prit le panier et le plaqua contre elle, le soutenant des deux bras. Puis elle commença à marcher, suivie de près par Blanche qui avançait à ses côtés sans oser parler.

— Ouf ! C’est vrai que ce n’est pas tout léger, dit-elle avec amusement, si avec ça je ne fais pas mon sport de la journée, je ne comprendrais pas !

Voyant son interlocutrice silencieuse, elle l’interpella.

— Maintenant que nous sommes presque voisines, ça te dirait de passer me voir ? Si tu comptes faire tes courses ici, je peux toujours récupérer tes achats et te les acheminer un peu plus tard chez toi. Je paie un coursier exprès pour cela.

Blanche s’arrêta, agréablement surprise par l’amabilité de cette femme qu’elle connaissait peu et qui lui parlait d’une manière des plus naturelle, faisant preuve d’une générosité si inaccoutumée pour une personne de son rang.

Louise et sa sœur cadette Diane, étaient les deux filles de monsieur Hippolyte von Dorff, un magistrat et cousin du marquis Dieter von Dorff avec qui il n’entretenait que peu de rapports, tant leurs idéaux étaient en tous points opposés. Les deux filles, unies dans leur sororité, passaient la plupart des soirées mondaines en petit comité, peu enclines à se mélanger au reste de cette foule hautaine et suprémaciste qu’elles ne supportaient guère.

Blanche et Louise bavardèrent un peu plus librement le reste du trajet. En arrivant sur le perron de la Marina, elles aperçurent Antonin qui s’apprêtait à rentrer. Le marquis fut alors surpris de croiser l’herboriste. Il la salua et resta un moment dans la cuisine à discuter auprès d’elle et de ses hôtesses.

Pendant qu’elle rangeait ses achats, la duchesse écoutait leur discussion d’une oreille attentive. Elle apprit fâcheusement que Louise, Diane, Antonin, Théodore ainsi qu’un certain Victorien étaient d’amis de longue date.

La convive resta discuter une bonne heure. Puis, désireuse de rejoindre son collègue Simon, elle repartit en compagnie d’Antonin, tout en ayant préalablement programmé une date pour une éventuelle soirée, invitant également les duchesses à se joindre à eux.

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