NORDEN – Chapitre 188

Chapitre 188 – Irritation et proposition

Il était plus de quinze heures lorsque le jeune marquis regagna son chez-lui ; il lui avait fallu pas loin de deux heures pour rentrer et tenter de se calmer. Cette interminable traversée sur cette longue ligne droite monotone lui avait fait le plus grand bien pour apaiser ses nerfs. Car cette matinée catastrophique devait sûrement être l’une des pires qu’il eut vécues. Tout l’avait écœuré : les interminables aller-retour, le transport de ces lourdes malles, l’indifférence ingrate de Blanche, les agissements de Meredith, sans oublier les sermons qu’elle lui avait lancés à la figure. Enfin, la vision de cette satanée rouquine alors qu’il déjeunait avait fini d’achever son état.

Mais le pire, et ce qu’il ne parvenait pas à digérer, était l’attitude plus que lâche et rebutante d’Antonin. Jamais il n’avait vu son ami être aussi faible face à cette duchesse de petite vertu ; il devait sincèrement tenir à elle pour oser rentrer sa queue entre ses jambes comme un chien blessé. Avait-il peur qu’elle s’en lasse et l’abandonne au profit d’un autre ? Comme si cette femme pouvait se permettre de faire la fine bouche au vu de sa situation. Elle était totalement dépendante de lui et lui était totalement épris d’elle. Il pourrait tellement tout exiger d’elle tant elle ne possédait plus ni fortune, ni bien, ni travail. Même son titre de duchesse ne valait plus grand-chose. Sa seule arme était sa beauté et ses manières aguicheuses. Dire qu’elle menait le marquis par le bout du nez grâce à ces deux facteurs.

Arrivé dans sa chambre, Théodore s’affala sur son lit et écarta les bras, ne prenant même pas la peine de retirer ses souliers qui lui rongeaient les pieds, probablement couverts de cloques ou en sang ; il n’avait jamais eu l’habitude de marcher autant et ne possédait nullement les chaussures adéquates.

Il soupira et passa un long moment à regarder le plafond sans entrain, la tête et le corps noyés sous la literie d’une extrême douceur et de laquelle émanait un parfum de lessive fort agréable. Il s’apprêtait à s’endormir lorsque quelqu’un toqua à la porte.

— Entrez ! ordonna-t-il sèchement.

La porte s’ouvrit et une jeune femme en robe noire et tablier blanc de service entra, portant dans ses bras des serviettes propres qu’elle alla directement poser dans la salle de bain attenante à la chambre.

— Bonjour maître, annonça-t-elle courtoisement.

Un léger sourire s’esquissa sur son visage juvénile en voyant le marquis encore allongé sur les draps tel un mort. Puis, remarquant que son jeune maître portait encore ses souliers et qu’il souillait de poussière le lit tout juste changé, elle l’interpella.

— Souhaitez-vous que je vous déchausse par hasard ? demanda-t-elle sans gêne. Il serait dommage de changer aussi rapidement vos draps tout juste propres.

Sans un mot, Théodore leva une jambe, l’autorisant à les lui ôter. Elle s’approcha et libéra ses pieds un à un. Un cri de stupeur s’échappa de sa bouche lorsqu’elle remarqua que les talons et les orteils de son maître étaient ensanglantés.

— Oh ! voilà qui n’est pas sérieux ! le rabroua-t-elle.

— Qu’y a-t-il, Emma ?

— Vos pieds sont tous cloqués ! Ne bougez pas, je reviens avec la trousse de soins.

Dès qu’elle fut partie, il se redressa et grimaça en apercevant leur état. La jeune domestique revint rapidement avec ladite trousse et commença à laver puis à panser les pieds de son maître. Le marquis la regardait faire, à la fois concentré sur ses gestes, mais aussi et surtout sur son corps. Emma n’était pas des plus jolies filles, mais elle possédait tout de même un corps harmonieux avec ses longs cheveux châtains attachés en chignon, cette poitrine galbée et sa silhouette en forme de huit ; héritage des noréennes du peuple de Hrafn dont elle faisait partie. En cela, elle possédait épinglé sur sa poitrine, en plus des armoiries de ses maîtres, un petit médaillon représentant un loir, son animal-totem.

Quand elle eut fini de le panser, elle retourna dans la salle de bain afin de ranger le matériel. À son retour dans la chambre, Théodore l’interpella d’une voix doucereuse :

— Dis-moi, tu n’aurais pas comme une petite envie de faire plaisir à ton maître de manière plus approfondie ?

À ces mots, elle porta une main à sa bouche et gloussa.

— Si vous voulez, monsieur, dit-elle en se rapprochant de lui de manière langoureuse.

Le brunet fut réjoui de cette affirmation ; il y aurait au moins une chose positive dans cette journée. Cela n’était pas la première fois que lui et la petite noréenne de dix-neuf ans s’acoquinaient. Voilà déjà bien des années que tous deux s’étaient lancés en toute simplicité dans ces jeux intimes. Elle était désireuse de découvrir la chose pour imiter ses camarades de classe et obtenir quelques faveurs de la part de son employeur. Et lui était avide d’assouvir ses pulsions sans se prendre la tête lorsqu’il n’avait aucune partenaire sous la main.

Elle lui servait de défouloir et essuyait sans broncher ses élans d’ardeur qu’elle encaissait sans la moindre considération de sa part, avant de retourner travailler comme si de rien n’était, empochant avant de partir quelques pièces de bronze qu’elle engouffrait dans son décolleté.

D’un geste habile, elle se déshabilla, dévoilant un corps maculé de taches plus ou moins sombres. Puis, avant qu’il ne lui demande, elle se posta sur le lit, à quatre pattes, et cambra son dos avec désinvolture afin de lui présenter le plus honorablement sa croupe. Et lui, ne prenant même pas le soin d’ôter ses vêtements, se contenta de déboutonner son pantalon. Il cracha un mince filet de salive sur son membre alerté et entra prestement en elle. Puis il disposa ses mains de chaque côté de ses hanches et entreprit de vifs vas et viens.

Pendant l’assaut, qui se révélait d’une grande fadeur, l’image de Blanche lui apparut à l’esprit. Cette vision de la duchesse fit accélérer sa cadence et il claqua farouchement sa peau contre la sienne, haletant comme un chien, tandis que l’odeur du parfum de lilas blanc, qu’il avait conservé dans ses narines, fit augmenter ses battements cardiaques. Grisé, il ne lui fallut pas plus de deux minutes pour extirper sa frustration, avec un râle digne d’un miaulement, et se libérer de son fardeau qu’il accorda sans grande générosité à la domestique qui lui servait de réceptacle vivant.

Sans attendre, il se retira et se redressa afin de reboutonner son bas. Emma fit de même et, une fois habillée, se posta devant lui, une main tendue et la paume grande ouverte. Théodore ricana et sortit de sa table de chevet une bourse en cuir pleine à craquer. Il l’ouvrit et lui tendit deux pièces de bronze qu’elle engouffra sous ses vêtements.

— Je vais très certainement avoir à nouveau besoin de tes services ce soir, assura-t-il en la regardant droit dans les yeux, serais-tu partante ?

Elle fit mine de réfléchir.

— Promis, je ferais durer le plaisir un peu plus longuement et promets d’être moins rustre que cette fois.

La jeune femme lui sourit et tendit à nouveau sa paume.

— Avancez-moi trois autres pièces et si jamais je ne suis pas pleinement satisfaite de vos services je les conserverais toutes trois.

Le marquis ricana devant ses manières si caractéristiques des noréennes. Pourquoi avaient-elles toutes, et ce, dès leur plus jeune âge, cette effronterie naturelle et cet instinct à être nettement moins dociles que les aranéennes ? Ne désirant pas négocier, il se prit au jeu et lui légua son avance, conscient qu’il se vengera ce soir de la plus belle des manières afin que mademoiselle, dans sa langue déliée, ne crache à ses consœurs quelques ragots sur cet élan d’ardeur dépourvu de saveur.

Légèrement moins crispé, il prit la direction de la salle de bain et entreprit de se faire couler un bain dans cette baignoire en fonte émaillée dont il était l’un des rares chanceux à en posséder une. Tout comme le chauffage au gaz, ce luxe était réservé exclusivement à une clientèle aisée. Désireux de conserver plus longuement l’odeur de la duchesse dans son organe olfactif, il ne prit pas le soin de rajouter quelque parfum au liquide incolore.

Dès que le réceptacle fut rempli, il se déshabilla et s’engouffra dans les vapeurs chaudes qui lui firent plus d’effet que l’étreinte charnelle qu’il venait de vivre. Soupirant d’aise, les ports de sa peau se dilatèrent et il se laissa aller dans les pensées vagabondes, désireux d’oublier ces fâcheux incidents matinaux.

Plongé dans ses réflexions, il ne pouvait s’empêcher de ressasser les accusations qu’il jugeait injustement portées à son encontre ; après tout, son père, ses oncles ainsi que les membres de l’Élite conservatrice qu’il côtoyait étaient formels ; les noréens n’étaient en aucun cas considérés comme des êtres humains. Quels êtres humains normalement constitués pouvaient se changer en animal une fois l’âge adulte obtenu et la volonté de se métamorphoser acceptée ? Tout ceci était insensé et bon nombre d’études portées là-dessus depuis plus de deux siècles s’accordaient sur ce point. Et ce n’était pas le Baron von Tassle et avant lui le Duc von Hauzen qui allaient affirmer l’inverse et promulguer des lois visant à établir plus d’équité entre les deux peuples.

La société avait déjà bien radicalement changé ces vingt dernières années et le mandat de Friedrich y était pour beaucoup. À l’époque, lorsqu’il avait épousé en secondes noces madame Irène von Hauzen, sa domestique noréenne âgée de quinze ans de moins que lui, il avait justifié son geste par le fait que l’Élite se devait de radoucir son contrôle eu égard à la population noréenne.

L’affaire avait fait grand bruit, surtout au sein des familles marquis von Dorff et de Malherbes, les plus conservatrices et suprémacistes de Norden et dont la puissance dans les institutions de pouvoir était telle qu’ils pouvaient se permettre encore aujourd’hui de mettre des bâtons dans les roues à qui était assis sur le siège du pouvoir.

Après s’être extirpé de la baignoire, les muscles vaporeux, Théodore se munit de la serviette posée sur le radiateur et se sécha. L’eau ruisselait le long de ses cuisses fines encore très majoritairement dépourvues de poils. Il noua une serviette en guise de pagne et se contempla à travers le miroir de plain-pied.

Il examina sous toutes les coutures son corps sec et longiligne, à la musculature très légèrement dessinée sous cette peau blanche qui lui valait les surnoms peu affectueux de brindille ou de cure-dent. De plus, ses cheveux noirs et sa grande taille faisaient de lui un aranéen au physique plus que banal. Seuls ses yeux verts lui donnaient une touche de singularité, la plupart de ses confrères possédant des iris noirs, voire bleus. S’il ne connaissait pas son pedigree, il aurait pu aisément songer être un bâtard aranoréen, car il n’avait jamais croisé d’aranéens de sang pur possédant cette couleur d’yeux smaragdins, hormis son vénérable père. C’était un héritage charitéin fort rare, mais une couleur d’iris bien répandue dans la communauté noréenne issue du peuple de Hrafn.

Il fronça les sourcils et grimaça, chassant d’un geste désinvolte cette pensée écœurante qui lui avait plus d’une fois traversé l’esprit ; jamais sa noble lignée n’aurait songé à souiller son nom et son prestige auprès d’un membre issu de la vermine tachetée, c’était impossible.

Lorsque le soir arriva, il descendit les escaliers pour rejoindre son père dans la salle à manger afin de dîner. L’homme l’accueillit avec un large sourire aux lèvres et patientait tranquillement en bout de table, sirotant un verre de vin blanc accompagné d’olives vertes. Théodore s’installa près de lui où le couvert se trouvait mis.

À peine eut-il pris place qu’une odeur parvint à ses narines, ce parfum si caractéristique qui émanait de son père près d’un soir sur trois ; l’odeur du musc et de la luxure, celle qu’il conservait sur ses vêtements et sur sa peau à chaque escale dans son cabaret, le Cheval Fougueux, dont il était le propriétaire. Il s’y rendait pour récupérer ses gages, jouir d’un petit moment de complicité et pour profiter de sa somptueuse cave à alcool ainsi que de l’ambiance chaleureuse du lieu.

— Comment vas-tu mon garçon ? s’enquit-il après avoir avalé la première bouchée de son plat. Le déménagement ne s’est pas trop mal passé ?

— Ma foi, je m’en serais bien passé, avoua-t-il, en découpant son morceau de bœuf tendre. On ne peut pas dire que ma présence était des plus essentielles.

Le père eut un petit rire :

— C’est la présence rapprochée avec ces aranoréennes qui t’a mis à mal ?

— Pas vraiment, plutôt le comportement d’Antonin qui m’a profondément énervé. Il se soumet à la duchesse Meredith on dirait un petit toutou docile, c’est exaspérant.

— À l’amour, cela fait faire des folies lorsque l’on est jeune. Je me souviens qu’avec ta mère j’étais prêt à me plier en quatre pour la satisfaire. Elle est la seule auprès de qui je suis resté fidèle, même si cela n’a pas duré longtemps. Enfin bon, maintenant qu’elle ne fait plus partie de ma vie depuis près de vingt ans, j’ai dans les bras de multiples épouses et si tu veux un avis personnel des plus importants, je te conseille de ne jamais te cantonner à une seule et unique femme et de te contenter de n’avoir que des maîtresses. Cela évite bon nombre de souffrances inutiles et surtout un divorce qui avalerait la moitié de ta fortune pour arriver dans les poches d’un autre !

Théodore, qui ne savait quoi répondre, hocha la tête. Les objurgations de son père à l’adresse de son ex-épouse étaient justifiées. Il n’avait, d’aussi loin qu’il pouvait se souvenir, jamais revu le visage de sa mère passé ses quatre ans. Il ne se souvenait nullement d’elle et le manoir ne comprenait aucun tableau qui puisse lui montrer sa physionomie. Il connaissait seulement son prénom, Francine de Malherbes, qui l’avait reniée aussitôt qu’elle avait quitté cette partie du territoire pour déménager à Wolden, sur la côte Est. L’affaire était sordide et les motivations qui avaient poussé sa mère à s’enfuir étaient tout aussi légitimes que cruelles.

Ne souhaitant pas s’éterniser sur le sujet et ressasser ces souvenirs dérangeants, Théodore avala son repas. Un rire sardonique échappa à son père lorsqu’il remarqua que la chemise de son garçon présentait quelques traces blanchâtres qu’il reconnaîtrait entre mille.

Confus, le fils trempa sa serviette dans son verre d’eau et essuya l’étoffe en frottant.

— Tu sais, mon garçon. Je te l’ai déjà dit, mais tu es la bienvenue au cabaret. Je sais qu’il est cruel pour un garçon de ton âge de ne pas trouver chaussure à son pied quand bien même tu possèdes un titre et une fortune honorable. Et le poids de tes méfaits et scandales portés à ton intention y joue pour beaucoup malheureusement. Cependant, sache qu’au Cheval Fougueux la clientèle se moque éperdument de qui réalise ses désirs les plus fous et assouvis ses plus bas instincts. Seule compte la luxure dans ce qu’il y a de plus noble. Un havre de passion et de débauche où des personnes de tous bords, de tous âges et de toutes origines se côtoient pour s’amuser des plaisirs charnels communs à tous, sans réserve ni pudeur.

— Je n’en sais rien père. Je ne sais pas si je me sentirais à l’aise dans ce genre d’établissement.

— Je peux t’assurer que si mon garçon, fit-il en posant une main sur son épaule, les repères sont rapides à prendre et mes employés seraient ravis de s’occuper de toi, sois-en rassuré. Nous ne sommes guère nés pour faire œuvre de probité.

Il but une autre gorgée et le regarda avec intensité :

— Et puis, tu ne vas pas passer ta vie à trousser éternellement cette Emma. Elle va finir par me coûter plus cher que l’ensemble des domestiques avec vos combines.

Théodore eut un rire et opina.

— C’est d’accord père, je tâcherai de m’y rendre cette semaine afin de savoir de quoi il en retourne.

— À la bonne heure ! conclut-il, ravi.

Sur ce, Wolfgang prit la bouteille, remplit de vin son verre ainsi que celui de son fils et trinqua avec lui.

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