NORDEN – Chapitre 190

Chapitre 190 – Le salon du Lys d’Or

Une coupe de champagne brut à la main, Blanche sirotait tranquillement son verre, qu’elle portait avec grâce à ses lèvres. À demi allongée sur un divan tapissé de velours pourpre et le bras droit accoudé à un coussin, elle savourait cette boisson aussi pétillante qu’onéreuse, au bel éclat doré. Sa longue robe mauve à motifs floraux épousait sa silhouette à la manière d’un drapé, s’échouant jusqu’en bas de ses chevilles.

Elle demeurait silencieuse et contemplait avec vif intérêt ces lieux qu’elle ne connaissait nullement. Elle se trouvait en compagnie de Meredith et des amis d’Antonin, à la brasserie du Lys d’or, dans un salon privatif. Les cinq amis avaient l’habitude d’y louer une table presque chaque mois afin de se retrouver et de profiter de l’ambiance chaleureuse de cette institution de prestige réservée à une clientèle aisée. Les murs, teintés d’un bleu sourd, arboraient des motifs répétitifs d’arabesques, de fleurs et d’oiseaux, délicatement peints dans des dégradés de vert, de blanc et de jaune, tandis que le sol se tapissait d’une moquette noire.

Des cadres ornaient les murs, alternants avec de grands miroirs à moulures dorées qui agrandissaient la pièce. Des consoles dorées soutenaient les grands vases cristallins garnis de lys et de roses aux couleurs éclatantes. En guise de mobilier, banquettes et sièges faits de velours possédaient des formes arrondies, tout comme la grande table sur laquelle trônaient un assortiment de petits fours divers et variés ainsi que des bouteilles d’alcool déjà bien entamées.

Meredith et Antonin se tenaient à table. Accoudés l’un à l’autre ils s’échangeaient quelques minauderies tandis que Théodore, avachi sur son fauteuil, buvait machinalement son verre de whisky tout en observant les trois autres membres du groupe. Ceux-ci venaient de s’engager dans une partie de billard, après cette interminable partie de poker où ni Théodore ni Diane, deux grands compétiteurs, ne voulaient s’avouer vaincus.

La voix de Diane sortit la jeune duchesse de sa rêverie.

— Encore une ! s’exclama-t-elle, réjouie d’avoir engouffré une troisième boule de billard dans l’une des fentes.

Une cigarette à la main, elle reposa nonchalamment sa queue et prit une large bouffée.

— Décidément, plus rien ne t’arrête ! fit Victorien en la prenant par la taille et en plongeant sa tête dans le cou de l’oiselle afin de déposer un baiser. Quelle femme remarquable tu fais !

D’un geste désinvolte, elle plaça une main sur sa nuque et écarta la tête de l’homme de sa personne.

— Joue au lieu de tenter de m’amadouer ! railla-t-elle.

Blanche s’attarda un instant sur eux, les examinant avec une certaine curiosité. D’après ce que sa sœur lui avait raconté, Diane et Victorien, âgés de vingt-quatre ans, étaient voisins et se connaissaient depuis la naissance. Le temps et la force de l’habitude les avaient réunis, liant charnellement ces deux êtres diamétralement opposés de prime abord.

En effet, Victorien était un grand homme à la carrure solide, au visage carré, blond aux yeux bleus, tandis que mademoiselle von Dorff était une femme aux traits caractéristiques de la noblesse aranéenne : elle était menue bien que musclée, avait un visage longiligne et possédait des iris foncés ainsi que des cheveux bruns attachés en une queue de cheval haute.

À leurs côtés se tenait Louise, joueuse elle aussi, qui s’arma de sa queue une fois que le garçon eut tiré et manqué son coup.

— Monsieur est décidément plus habile pour soigner plutôt que pour tirer, se moqua-t-elle.

— Tu te moques quand je rate un coup, mais lorsque mademoiselle s’en va à la chasse, rate toutes ses cibles et revient bredouille, personne ne la blâme ! répliqua-t-il en lui adressant un sourire narquois.

Louise écarquilla les yeux, faisant mine d’être offusquée, et regarda sa sœur.

— Qu’est-ce que tu lui as dit encore à celui-là !

— La vérité, lança-t-elle cynique, t’as même pas pu toucher ce pauvre renard boiteux et malade. Même Théodore aurait pu l’abattre !

Cette remarque fit rire tous les convives.

— Oh, mais que t’es mauvaise ! objecta ce dernier en grimaçant. Je tire pas si mal figure toi ! En plus, depuis que je travaille à la mairie, j’ai même repris des cours pour apprendre à viser, je te signale.

— Comme c’est mignon ! annonça Victorien. C’est pour protéger sa demoiselle que monsieur le Baron vous demande de savoir manier le revolver ?

— Effectivement, la vie de sa petite protégée lui tient tant à cœur, répondit-il impassible, à croire que ce vieux Chien en pince pour la jeune chatte noréenne de la moitié de son âge, son ex-belle fille qui plus est. Et je dis chatte en référence à son animal-totem bien sûr, bande de dépravés.

Blanche le vit regarder Meredith du coin de l’œil ; ce mufle devait désirer ne pas envenimer leurs rapports. À travers la mince paroi de la chambre, elle avait surpris une conversation entre sa sœur et Antonin. Ce dernier avait apparemment forcé Théodore à écrire une lettre à la duchesse afin de se faire pardonner pour sa conduite « vile et indigne », aurait-il écrit. Excuses qu’elle avait fini par accepter sous les supplications de son amant pour l’amadouer au sujet de son meilleur ami « un rustre abruti, mais pas méchant » lui avait-il dit.

— En même temps, le Baron est bel homme, assura Diane, et vu le nombre fascinant de femmes qui lui sont tombées dans les bras, il doit être incroyablement habile. Qui n’a jamais désiré danser une valse auprès de lui ou entendu parler du corps jalousement gardé du Baron von Tassle.

— Tu sais des choses d’ailleurs là-dessus Louise ? s’enquit Antonin. Toi qui as travaillé avec son épouse avant qu’elle ne se transforme en louve.

— Ne reparle pas de ce sac à puces qui a failli nous dépecer et qui s’est empressé de dévorer Isaac ! maugréa Théodore. J’en fais encore des cauchemars.

— Tout à fait, si on pouvait éviter de parler encore de cette histoire ! trancha Louise avec sévérité. On en a déjà assez parlé il me semble et je ne tiens pas à m’engueuler une énième fois avec vous sur le sujet. En ce qui concerne l’appétit sexuel du Baron, je n’en sais rien. Ce n’est pas comme si je parlais souvent d’affaires intimes avec ma patronne. La seule chose que je sais est qu’elle aimait beaucoup von Tassle et qu’il la respectait. Je ne sais ni s’ils faisaient des choses et encore moins comment. Je n’en sais rien. Avait-il d’autres maîtresses ? Lui a-t-il montré son corps si jalousement gardé à elle ? Oui, probablement ? Peut-être ?

— Et dire qu’il a même serré Laurianne de Lussac, la tante de notre très cher Antonin, annonça Théodore en lançant un sourire narquois à son ami.

À ces mots, ce dernier devint aussi rouge que le siège tapissé de velours sur lequel il était assis.

— Ce n’est pas ma tante ! rétorqua-t-il. Tout comme je n’ai jamais considéré Léandre comme un oncle ! Ce fumier est un régisseur du contrôle. Il hait mon père car il est le véritable marquis et qu’il n’a jamais supporté le fait d’être le fils du frère cadet et de n’avoir aucune autorité suprême. Et il s’est marié avec cette Laurianne von Dorff uniquement pour être dans les bonnes grâces de son père.

— Cela n’empêche que dans sa jeunesse le Baron a troussé ta tante avant de l’abandonner à son sort. Tu m’étonnes que Dieter hait von Tassle.

— Comme si j’en avais quelque chose à faire des von Dorff ! Ce ne sont que des pourritures qui prennent un malin plaisir à tout gérer. Et je parle ici de la famille marquise, donc pas la vôtre ! ajouta-t-il à l’intention de Diane et Louise.

— Je suis d’accord, assura Meredith, de mon point de vue jamais aucun de leur clan ne nous a abordés et ils osent nous regarder de haut. Comme les de Malherbes, ils nous détestent, nous, la vermine tachetée comme ils nous appellent dans notre dos afin de nous humilier.

Elle fit la moue et baissa la tête, tapotant du poing sur la table avec nervosité. Pour la réconforter, Antonin la serra par la taille et la pressa contre lui.

— Je hais ces gens qui passent leur temps à nous vouloir du mal. Ils sont tous détestables et à cause de leurs idéaux ignobles ils attisent la colère du peuple.

— Ce ne sont pas tous des pourris tu sais, objecta vigoureusement Louise, il n’y a vraiment que Dieter, Alastair et Laurianne qui sont cruels.

— Tu parles ! ricana la duchesse. Toute la famille marquise est véreuse jusqu’à la moelle. C’est en grande partie à cause d’elle et des membres de l’Hydre si les conflits s’accroissent sur le territoire et que le racisme antinoréen demeure.

Un long silence s’installa puis Louise soupira et regarda l’horloge.

— Il est tant que j’y aille. Je suis de garde cette nuit, dit-elle sans entrain.

Sans un mot, elle enfila son manteau, posa sa queue puis partit en ne leur adressant qu’un bref au revoir.

— Qu’a-t-elle ? demanda Meredith une fois que la jeune femme fut partie.

— Ah, ça ! soupira Diane. Disons que mademoiselle supporte très mal que l’on fasse des généralités sur la famille marquise.

— On a rien dit qui la concerne, réfléchit Antonin.

— Pas directement non, mais elle ne supporte pas que l’on mette Edmund, notre cousin, dans le même panier que son père et son grand-père.

— C’est vrai qu’il est plutôt gentil, assura Victorien, pour le peu que je le croise. En tout cas, c’est un excellent médecin et je sais que mon père le trouve admirable.

— Quand bien même il serait pris pour cible par nos répliques je ne vois pas pourquoi elle se sentirait tant impactée ! maugréa Meredith. C’est son cousin, certes, et certainement son ami, et je comprends qu’elle le défende, mais tu ne vas pas me dire qu’il ne vient pas d’une famille aux idéaux abjects !

— Disons qu’elle le voit un peu plus que comme un ami ou un simple cousin, avoua Diane en tirant sur sa cigarette.

— T’es sérieuse ? ricana Antonin.

— Mais non, ils sont juste amis et collègues, répliqua Victorien en rangeant une à une les boules de la partie inachevée dans le triangle central.

— Je t’assure que si. Regarde-les une fois ne serait-ce que quand ils se parlent et tu verras leurs yeux briller d’admiration pour l’un comme pour l’autre. Et ça fait des années que ça dure.

— Si tu le dis. Ça expliquerait pourquoi elle n’a personne depuis un moment maintenant. Ils attendent quoi ?

Diane souffla et écrasa sa cigarette dans le cendrier prévu à cet effet.

— Louise ne fera rien avant d’être sûre qu’Edmund éprouve des sentiments à son égard et Edmund ne fera rien car il a trop peur de la perdre si jamais Louise refuse.

— Tu déduis ceci toute seule ou t’as des preuves ? ricana Théodore. Remarque, les relations incestueuses ne sont plus trop bien vues de nos jours. Je n’imagine même pas la tête que ferait Dieter s’il apprenait que son petit-fils tourne autour de sa cousine et, par conséquent, qu’il ne pourra pas lui donner de magnifiques arrières petits enfants en guise de progéniture.

Victorien s’approcha de la table et se servit un grand verre de whisky avant de s’asseoir en leur compagnie, suivi par sa fiancée. Blanche fit de même afin de ne pas paraître impolie en restant isolée. Sans réel entrain, elle se leva puis s’installa entre le marquis et Victorien.

— En parlant de relations, t’as quelqu’un en ce moment mon cher Teddy ? fit-il en remplissant les verres des cinq autres personnes attablées.

Le brunet laissa échapper un petit rire, but une gorgée d’alcool et joignit ses mains, regardant ses interlocuteurs avec des yeux brillants.

— Ah si vous saviez, se délecta-t-il en passant sa langue sur ses lèvres, j’ai une grande nouvelle à ce niveau-là !

— Oh oh ! s’écria Antonin. Une petite oiselle. Tu n’as pas osé l’inviter ce soir ? Tu nous la présenteras j’espère.

— Pas une oiselle, monsieur, mais une multitude d’oiselles et d’oiseaux. Car, voyez-vous chers amis, je me suis engagé au Cheval Fougueux voilà maintenant quatre semaines. Je suis payé, choyé, dorloté et mon sexe érigé prend plaisir à saillir cette clientèle avide d’étreinte charnelle.

Il laissa un temps où tous, hormis Blanche, le regardaient avec stupeur, suspendus à ses lèvres. Après s’être raclé la gorge, il leur expliqua y être allé sans réelle conviction. Puis, après une première session auprès d’une cavalière expérimentée, sa cavalcade ensauvagée avait éveillé en lui un besoin pulsionnel d’en découvrir plus sur ce terrain-là, dans cet endroit où presque tous les vices étaient acceptés et où tous les fantasmes se réalisaient.

Il détaillait avec soin les locaux, ne tarissant pas d’éloges sur les salles de jeux situées à l’étage, foisonnantes de costumes et d’objets en tous genres ainsi que sur la grandeur du hall où l’alcool coulait à flot et où tous se promenaient dans des tenues décontractées fortement aguichantes. Aventurier, il avait déjà participé à de premiers ébats à plusieurs, mélangeant sa sueur et son essence avec trois autres personnes. Il avait encaissé l’assaut brutal d’un homme qui l’avait amené dans un état second des plus agréables, avait cajolé un jeune homme désireux d’être réconforté et même puni une femme un peu trop vilaine. Tantôt dominant tantôt dominé, rien n’était plus délicieux que la découverte de cet univers fantasque où peu de gens osaient s’y adonner. Tout comme son père, le marquis avait la luxure dans le sang et ne semblait pas se fixer de limite pour expérimenter tous les délices que la vie et le libertinage lui offraient. D’autant que le cabaret possédait tout ; créée il y a plus de trente ans, l’institution n’avait pas pris une ride et rayonnait de nuit comme de jour.

En écoutant ces informations détaillées, Blanche se frotta les mains, terriblement gênée devant l’attitude de ce mufle qui déballait sans la moindre décence ni pudeur, les ébats de ces gens frivoles et dépourvus d’estime pour eux même. Aucune personne normalement constituée ne pouvait s’adonner à ce genre de pratiques. Et pourquoi fallait-il toujours que le sexe soit le terreau des discussions ? Que ce sujet revienne éternellement sur la table sous une forme ou une autre, qu’importe l’auditoire, l’âge ou la nature des individus. Si les gens ne parlaient pas cuisine ou beau temps, ils parlaient argent, travail ou bien politique puis, une fois ces sujets rognés jusqu’à la moelle et la langue déliée par les bouteilles d’alcool ingurgitées, alors le sexe arrivait sur la table. Ce sujet mettait généralement tout le monde d’accord et faisant rire à gorge déployée les visages rougeauds des individus, qui ricanaient ou se comportaient telles des bêtes, les mains baladeuses sur leurs moitiés, voire sur les moitiés d’autrui. Il n’existait rien de pire pour quelqu’un de chaste que les fins de soirées aux mœurs allégées, où les femmes gloussaient comme des dindons et les hommes bougeaient comme des porcs.

Avec un air de dégoût, elle détourna le regard, patientant sagement que Meredith et Antonin ne daignent partir pour prendre un fiacre en leur compagnie jusqu’au manoir. Par miracle, les deux amants, émoustillés par les détails que leur débitait Théodore, décidèrent de prendre congé afin de profiter de quelques minutes de complicité avant de s’endormir. Ils se préparèrent en hâte et saluèrent gaîment l’assemblée suivis par Blanche qui s’éclipsa derrière eux en les saluant à mi-voix.

En partant, elle entendit la voix de Diane murmurer à son ami :

— Elle est toujours froide comme ça ? demanda-t-elle une fois qu’elle eut passé le pas de la porte.

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