NORDEN – Chapitre 195

Chapitre 195 – Escorte sous tension

Il faisait particulièrement chaud en cette journée de juin. Une chaleur étouffante, sans air marin chargé d’embrun pour laisser pénétrer un brin d’oxygène dans les poumons du jeune homme. Ainsi, Théodore suffoquait. Affalé à son poste de travail, il égouttait en permanence les perles de sueurs qui dégoulinaient incessamment le long de son front. Pour conserver un minimum de fraîcheur dans son bureau, il s’était résolu à baisser les persiennes et à travailler à la lueur de la chandelle.

Sa pile de papiers, des documents notariaux et des actes de vente, était encore joliment remplie ; jamais il n’aurait la possibilité de terminer sa tâche ce soir. Cette mission se révélait impossible tant il passait son temps à sécher ses doigts pour éviter qu’ils ne collent aux feuilles et ne les encrassent. De plus, abruti par cette atmosphère lourde, il ne parvenait à rester concentré plus d’un quart d’heure d’affilé, laissant son esprit amolli vagabonder dans toutes sortes de pensées. Il aurait tant aimé se mettre à son aise, travaillé nu comme un ver pour éviter de souiller ses affaires car une moindre flanelle ôtée lui aurait paru comme une grâce divine. Néanmoins, il ne pouvait s’y résoudre de peur d’essuyer un blâme et se contenta de poursuivre son travail comme une bête stupide.

À seize heures, heure de la délivrance, il quitta l’institution notariale pour se rendre à la mairie, après avoir fait seller son cheval, Balzac, laissé aux écuries. Les rênes en main, il grimpa sur son palefroi blanc et le mit au pas. Alors qu’il marchait, il se rendit compte du climat tendu qui régnait dans les rues. Il s’arrêta un instant et observa des groupes de personnes bavardant ici et là avec une certaine agitation. Intrigué, il s’avança vers un attroupement afin de s’enquérir de l’affaire. L’un d’eux lui annonça qu’une altercation avait eu lieu au port, engageant des marins de camps politiques opposés, et qu’un des hommes venait de succomber à ses blessures, selon les rumeurs colportées.

Abasourdi, le marquis galopa jusqu’à la mairie où il aperçut Antonin qui s’apprêtait à rejoindre son poste, visiblement au fait de la nouvelle au vu de son visage aux traits crispés. Contrairement à lui, le blondinet avait délaissé son métier de comptable pour se concentrer exclusivement à la politique, devenant le suppléant de monsieur de Rochester, le maire adjoint.

Théodore arrêta sa monture et le salua à la hâte. La mine maussade, son ami le supplia de se rendre à la Marina afin d’avertir Meredith de son incapacité à venir la rejoindre de suite. Le brunet rit intérieurement devant son comportement exaspérant d’amoureux transi qui se souciait davantage de son contretemps plutôt que des fâcheux incidents qui venaient de se dérouler. Sans objecter, il opina puis s’exécuta.

Au petit trot, ne souhaitant pas sentir davantage la sueur et haleter comme un chien en arrivant à destination, il se rendit en la demeure de son noble ami. Lorsqu’il franchit les grilles du manoir de Lussac, il mit pied à terre et accrocha la bride de sa monture aux anneaux prévus à cet effet. Puis, avant d’entrer, il examina son reflet dans le bassin garni de carpes koïs aux écailles de diverses couleurs et entra sans frapper ; une sale habitude qu’il avait prise, se sentant en cet endroit familier comme chez lui.

Dans le salon, il aperçut Blanche assise sur le divan qui, comme à son habitude, conservait sa même expression de froideur.

— Oh ! Ma miss Blanchette ! s’exclama-t-il, guilleret. Ma future belle-sœur adorée, comment vas-tu ?

— Garde tes surnoms pour tes concubines Théodore, rétorqua-t-elle de manière impassible, te supporter est déjà un grand désastre, n’en rajoute pas, je te prie.

Il sourit et s’avança vers elle d’une démarche chaloupée. Puis il lui prit la main et la baisa tendrement tout en la gardant d’un regard malicieux ; une effronterie qu’il aimait faire à son égard dorénavant, souhaitant à tout prix dérider cette demoiselle aussi fermée qu’une porte de prison.

— Ne sois pas si froide, ma Blanchette ! Lorsque tu viendras vivre chez mon père, j’espère que tu seras plus aimable, je ne voudrais pas que toi ou ta mère fassiez fuir mes futurs amants. Je suis déjà bien triste de ne jamais pouvoir te compter parmi mon harem. Je pense que tu aurais été ma favorite d’entre tous. À moins que l’inceste ne t’enchante ?

Blanche porta avec grâce le dos de sa main à la bouche et toussota.

— Ta très chère sœur est-elle là ? Je dois l’informer qu’Antonin est parti rejoindre monsieur le maire, apparemment il y a eu du grabuge au port et une altercation a éclaté. Il ne sera donc pas là tout de suite.

La jeune duchesse esquissa un léger signe de la tête pour lui signifier de se retourner. Surpris, le brunet s’exécuta et remarqua les silhouettes d’Ambre et de Meredith assises sur le canapé d’en face. Il écarquilla les yeux et ne put réprimer un cri de stupeur à la vue du visage tuméfié de la duchesse, qui semblait avoir essuyé un vilain coup à la tempe, tandis que sa rouquine préférée le dardait d’un regard duquel émanait une profonde malveillance.

— Ça par exemple ! Que je me réjouis d’un si beau spectacle ! Rien de tel pour égayer ma fin de journée bien remplie.

Il se redressa et, avec des gestes maniérés, passa une main dans ses cheveux afin de se recoiffer. Puis il replaça ses lunettes pour mettre en avant ses yeux verts éclatants et adressa à ces dames un sourire aussi charmeur que sournois avant de les saluer. Enfin, il prit soigneusement la main de Meredith et la baisa :

— Ma chère, que t’est-il arrivé ? s’indigna-t-il en forçant la voix pour donner une teinte dramatique qui frôlait l’indécence. Antonin va être peiné de te voir ainsi. Qui donc a osé faire perler le sang d’un aussi beau visage !

Meredith soupira et glissa sa main dans la sienne.

— Merci mon Teddy, murmura-t-elle, mais je vais bien, je t’assure. On a subi une attaque au port justement et Ambre m’a soignée.

— Tu m’en vois navré, répondit-il.

Il lui replaça délicatement une mèche de cheveux derrière l’oreille et se tourna vers sa chère rouquine, lui adressant un immense sourire carnassier. D’humeur taquine, il tendit prestement sa main vers elle pour cueillir la sienne et l’embrasser.

— N’y compte même pas ! feula-t-elle.

Ses yeux ambrés de chatte commencèrent à briller de leur étrange éclat particulier, les faisant presque s’embraser. Il se ravisa et plissa les yeux, l’air mesquin.

— Comment va madame la Baronne ? gloussa-t-il.

Elle se redressa vivement et le défia.

— Si tu tiens à rester encore vivant, je te conseille vivement de ne pas m’appeler comme ça !

Sur ce, elle regarda l’horloge et les salua avant de partir précipitamment, claquant fortement la porte derrière elle.

— La rouquine est toujours aussi aimable ! nargua-t-il.

— Elle ne t’aime pas beaucoup tu sais, annonça Meredith à mi-voix, alors comme ça Antonin est à la mairie ? Je m’en serais douté cela dit, au vu de ce que monsieur de Rochester nous a révélé.

— Tu as des informations là-dessus ? s’enquit-il, intrigué.

— Oui, avoua-t-elle, pour profiter du beau temps, j’avais invité Ambre à se rendre avec moi au marché de Varden. Après, j’ai voulu aller en direction du port car ça fait des mois que je n’y avais pas mis les pieds et cela me manquait. Là-bas, on a croisé le capitaine Maspero-Gavard. Lui et Ambre se détestent et la tension est montée d’un cran. Échaudée, Ambre a voulu rentrer mais sur le chemin du retour, on a suivi des passants agités qui se dirigeaient sur la Place du Serment.

— C’est là où l’altercation a eu lieu ?

— Non non, on ne sait rien de ça. La place était bondée et les gens, majoritairement des marins, des carriéristes et des commerçants sont venus écouter le discours de Muffart. Le marquis Desrosiers était également présent tout comme ses soldats. Et Muffart a attisé la haine en déclamant son discours en faveur du parti élitiste. Mais il nous a aperçus dans la foule et tous les regards se sont braqués vers nous. On a essuyé un flot d’insultes et des pierres nous ont étés lancées à la figure. J’en ai reçu une sur le front.

— Comment vous en êtes-vous tirées ?

— C’est Desrosiers lui-même qui a stoppé ce lynchage. Suite à cela on a rebroussé chemin et monsieur de Rochester nous a ramenés ici. Si tu savais comme j’ai eu si peur. C’est la première fois que je me sens autant menacée. Je ne pensais pas que des gens puissent oser s’en prendre à nous au vu de mon titre de duchesse. Je n’ai pas aimé leur regard, j’ai même cru qu’ils voulaient nous tuer sur la place publique pour montrer l’exemple !

— J’ai l’impression que le danger rôde partout en effet.

— D’ailleurs, fit Blanche après un raclement de la gorge, ne devrais-tu pas, plutôt que de rester ici à ne rien faire, escorter Ambre afin d’éviter qu’elle ne subisse la moindre agression jusqu’à son manoir ? Je doute fort que monsieur von Tassle soit réjoui de savoir sa protégée errer dans les rues alors que tu l’as laissée partir seule.

Théodore demeura un instant interdit puis, prenant conscience de sa mission, il se leva et les salua toutes deux. En hâte, il reprit les rênes de Balzac et repartit au grand trot à la recherche de sa cible. Il dépassa la mairie et aperçut au loin la chevelure flamboyante de la créature qu’il devait raccompagner. Alors qu’elle longeait un parc, il la rattrapa, n’étant plus qu’à quelques mètres de distance derrière elle. Il pouvait aisément l’escorter de la sorte, malheureusement, rien ne lui faisait plus plaisir que de titiller les nerfs de cette rouquine si aisément prompte à s’enflammer : un jeu mesquin du chat et de la souris auquel il aimait s’adonner avec elle tout particulièrement.

— Tu ne devrais pas te balader, seule à cette heure, quelqu’un pourrait t’agresser ! dit-il d’une voix doucereuse.

Piquée au vif, la rouquine s’arrêta net et planta son regard dans celui de son interlocuteur. Théodore, hissé sur son palefroi, la dévisageait de haut, un immense sourire affiché sur ses lèvres.

— Qu’est-ce que tu me veux ? cracha-t-elle. Tu ne voulais pas rester un peu plus longtemps chez Meredith, plutôt que de venir m’emmerder ? Elle avait certainement encore besoin de son cher Teddy !

— Rectification ma rouquine préférée, annonça-t-il joyeusement, c’est chez les de Lussac. Attends qu’ils se marient et après tu pourras dire cela !

La jeune femme prit une profonde inspiration et continua sa route. Le marquis, fier de sa mission et heureux à l’idée de s’acharner contre cette créature si revêche, fit marcher son cheval au pas et la contempla de haut.

— Je peux savoir pourquoi tu me suis ? pesta-t-elle en le dardant du coin de l’œil.

— Je te signale que le manoir de mon père est dans cette direction, se moqua-t-il, tu devrais le savoir pourtant.

— Je sais très bien que le manoir de ton père est par là ! grogna-t-elle après un juron. Je veux dire, pourquoi est-ce que tu me suis avec ton putain de cheval alors que tu pourrais aller beaucoup plus vite en galopant et ne pas m’imposer ton odieuse personne !

Le brunet déposa les rênes sur sa selle et s’appuya de tout son poids sur l’encolure de sa monture.

— Je profite du paysage et de la magnifique ambiance qui règne ici ! Il fait beau et il fait encore si chaud. Les lieux sont calmes dans cette ville si belle et emplie de volupté, baignée sous cette chatoyante clarté dorée. C’est un temps si idéal pour une balade équestre et bucolique. Je me sens tout émoustillé, tous mes sens sont agités et mon membre alerté prêt à être dégainé à chaque instant.

Il gloussa et se rapprocha d’elle, allant jusqu’à frôler ses cheveux qui ondulaient à la brise.

— Bon je te l’accorde, il y a une rouquine défigurée qui fait tache dans toute cette beauté, ajouta-t-il cyniquement, mais je peux m’en accommoder.

Il effleura son épaule du doigt et ajouta grivois :

— Surtout si ladite rouquine désire finalement s’offrir à ma personne au bout de toutes mes tentatives infructueuses pour l’avoir auprès de moi. Finira-t-elle par céder, exaspérée, que dis-je, abattue, de se voir si seule, sans beau mâle pour s’occuper d’elle ? Courbera-t-elle son joli petit corps devant ma personne, moi, noble marquis richissime ? Promis je serais gentil avec elle. Que demander de mieux ?

La jeune femme jura à nouveau et, tout en montrant les crocs, lui adressa un regard noir du coin de l’œil.

— T’as pas d’autres femmes à aller emmerder, putain !

— Aucune qui ne soit plus importante que toi ma chère petite noréenne de basse classe, je t’escorte. Ordre de ton cher Baron adoré, si on te croise seule dans les rues isolées.

Elle fut prise d’un rire nerveux et redressa la tête.

— Oh ! Je vois, alors comme ça le Baron m’envoie un cure-dent et un pervers sexuel de surcroît pour me protéger ? Franchement je peine à te croire mon pauvre ! Va donc jouer ailleurs si tu ne veux pas que je m’énerve !

— Tout doux ! Je me montre amical, là ! s’offusqua-t-il. Et je te signale que je suis peut-être pas bien épais, mais je sais me battre, les jeunes hommes de la noblesse savent manier le fleuret et le revolv…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’un oiseau noir s’abattit sur lui, croassant avec force et enfonçant ses griffes dans ses cheveux. Le jeune marquis criait et se débattait vainement, fouettant le corbeau avec ses mains. Tandis que son cheval, pris de panique, hennit et partit au galop. Ne tenant plus les rênes, Théodore finit par choir dans l’herbe une dizaine de mètres plus loin. La chute fut douloureuse ; il était avachi au sol, gisant sur le dos, hébété et haletant. Les yeux écarquillés, il regardait le ciel à travers le carreau de ses lunettes tordues. Les oreilles bourdonnantes, il parvenait malgré tout à entendre le rire tonitruant de la rouquine jubilante qui se moquait éhontément de lui.

Dans un souci de provocation, elle s’avança jusqu’à lui et le toisa. Le corbeau Anselme était posté sur son épaule et gonflait son imposant plumage noir pour intimider son agresseur de jadis.

— Oh ! Mon pauvre petit Théodore, c’est vrai que tu fais un brave soldat, je me sens terriblement rassurée en ta présence. Et dire qu’un simple corbeau te fait chuter de cheval et te met tout en émoi. T’es bien pitoyable !

Elle donna une tape amicale sur le crâne du corbeau et l’embrassa sur le bec avant de poursuivre sa route.

— Bon, sur ce, je te laisse… Je ne vais pas perdre mon temps à te soigner toi aussi, je ne suis pas une sainte et je n’en ai pas du tout l’envie ! Allez, Adieu !

Il resta un long moment à terre, tentant de récupérer ses esprits. Puis il se redressa avec lenteur, sentant ses muscles craquer comme des branches. Une fois debout, il épousseta ses vêtements tachés de terre et passa une main dans ses cheveux couverts de brindilles. Une douleur aiguë lui traversa le bas du dos alors qu’il tentait de se remettre en selle sur Balzac qui l’attendait non loin de là, broutant paisiblement les carrés d’herbes situés à la lisière du parc.

Le pied à l’étrier, il se hissa en selle, gémissant sous l’effet de ses membres engourdis. Les tiraillements étaient tels que lorsqu’il mit sa monture au pas pour regagner son manoir, il se résigna à faire demi-tour et à se rendre au dispensaire du docteur Aurel Hermann, tenu par le père de Victorien, un médecin de renom, dans l’espoir de se faire ausculter et de remettre en place ses membres disloqués.

Une demi-heure plus tard, il arriva au petit hospice. Il fut alors conduit par une infirmière et installé dans une petite chambre mansardée située à l’étage, donnant vue sur une cour boisée joliment fleurie. Allongé sur le lit, il patienta l’arrivée de son médecin qui n’était autre que Victorien. Le jeune homme, tout juste diplômé, lui adressa un sourire chaleureux et s’enquit de son état.

Sous ses ordres, Théodore se déshabilla, ne restant qu’en simple sous-vêtement, et s’allongea à nouveau. Avec des gestes lents et méticuleux, le médecin manipulait son patient, tentant de remettre en ordre son corps couvert d’hématomes au niveau du bassin, arrachant par moments des jurons et cris de douleurs à son ami qui essayait désespérément de lui expliquer les motifs de sa chute.

— Tu es bien douillet mon pauvre, ricana-t-il tout en continuant de la manipuler.

— Arrête de me charrier ! Ça fait un mal de chien ! Je devais aller travailler au cabaret ce soir, mais je pense que je vais passer mon chemin. Je n’ai pas envie de me blesser davantage au risque d’en avoir pour des mois à m’en remettre à cause d’un coup de reins trop important.

Victorien gloussa et lui demanda de se redresser, pour se présenter debout, dos à lui.

Un long silence s’installa, rythmé par le bruit des chants d’oiseaux qui gazouillaient dans la cour arborée, sous le soleil couchant, plongeant la pièce dans une chatoyante lueur orangée crépusculaire.

La tête au niveau du bassin, le médecin plaça les mains de chaque côté de la taille de son ami et commença à masser les lombaires avec une pommade à base d’arnica pour atténuer les bleus, effectuant des roulements de pouces pour la faire pénétrer.

— D’ailleurs, à ce propos… finit-il par dire d’une voix hésitante, tu vas certainement trouver ma question stupide, mais… enfin… comment…

N’osant pas achever sa phrase, un autre silence s’installa.

— Ne sois pas gêné et pose-moi ta question Victorien. J’aime énormément discuter de ce genre de sujet. Donc si t’as des interrogations sur ce que je fais ou ce qu’il se passe au cabaret n’hésite pas à me le demander. C’est vrai que j’en parle plus avec Antonin qu’avec toi, mais je serais ravi de t’expliquer deux ou trois choses. Et bien évidemment, tu es le bienvenu avec Diane si un jour vous voulez tenter l’expérience là-bas.

— Ce… ce n’est pas vraiment de cela qu’il s’agit.

— Ah ? fit-il, surpris. Vas-y dis moi je suis tout ouïe.

Le médecin déglutit. Théodore le sentit gêné ; le souffle haletant et les muscles tressaillants, son ami semblait avoir du mal à poursuivre ses soins.

— Que souhaites-tu me demander ? insista-t-il d’une voix douce pour l’obliger à lui révéler le fond de sa pensée.

— Je voudrais savoir… comment as-tu su que tu aimais les hommes… enfin je veux dire… j’aime les femmes, c’est un fait… mais… disons que… j’aime aussi beaucoup regarder les hommes et je voudrais savoir comment… enfin comment tu t’y étais pris pour savoir que tu aimais cela et vers qui tu étais allé pour… enfin tu vois de quoi je parle.

Théodore ricana et se retourna pour venir se positionner face à lui. Le voyant embarrassé, le visage rubescent, il s’accroupit pour venir le contempler droit dans les yeux.

— Et ça te gêne de ressentir de telles attractions pour la gent masculine ? Tu en as honte ?

— Non… enfin non je ne pense pas ! rétorqua-t-il. C’est juste que… je compte épouser Diane, mais elle est la seule femme que j’ai jamais connue et j’ai peur qu’elle le prenne mal si elle apprend que j’ai envie de connaître une autre expérience avant notre mariage. Et avec un homme de surcroît… J’ai peur de lui en parler et surtout, je ne sais même pas si j’ai vraiment une attirance pour les hommes… J’ai peur de tout gâcher, mais cette pensée me ronge de plus en plus.

Un fin sourire s’esquissa sur les lèvres du brunet qui, avec des gestes d’une extrême lenteur, posa ses doigts sur le genou de son ami et les fit parcourir le long de sa cuisse. Il les glissa sur l’ample tissu blanc, les avançant progressivement en direction de son bas ventre.

— Il y a un moyen très simple de le savoir mon cher, fit-il en poursuivant son avancée, bloque mon geste avant qu’il ne t’atteigne ou bien laisse mes doigts se rendre là où ils doivent aller et note dans ta mémoire la réaction que ton cerveau situé entre ses deux magnifiques cuisses te dictera une fois ma paume à son contact.

Le médecin, interdit, déglutit bruyamment mais ne dit rien et le regarda faire sans nullement intervenir.

Arrivé en haut de la cuisse, ses doigts baladeurs ne furent nullement arrêtés et le brunet, conscient de ce qu’il faisait, déploya la paume de sa main et la plaça soigneusement sur son membre qui, alerté, se gonfla davantage. Confus et le visage devenu écarlate, Victorien le regardait avec un air désemparé, ne sachant que faire de cette information. Alors avec la même méticulosité, le marquis posa une main sur sa nuque et s’approcha. Délicatement, il posa ses lèvres sur les siennes ; celles-ci s’entrouvrirent très légèrement à leur contact et le brunet y déposa un simple baiser de courtoisie. Puis il se recula et murmura à son oreille :

— Je pense que tu as ta réponse mon cher.

Il pressa tendrement la nuque de son ami tout tremblant et gloussa avant d’ajouter plus bas :

— Je serais ravi de réaliser ton souhait si jamais tu désires sauter le pas. En attendant, prends le temps de réfléchir et parles-en avec Diane. Si elle t’aime elle comprendra et si jamais tu n’oses pas lui demander seul, je peux toujours être présent pour t’aider à lui annoncer.

Sans un mot Victorien opina et, reprenant légèrement de sa maîtrise, il lui demanda de se retourner afin de poursuivre sa tâche. Avec des gestes beaucoup plus assurés, il massa d’une poigne ferme la peau de son ami qui, sans qu’il ne puisse le voir, affichait un sourire béat sur son visage ; finalement, la journée n’était pas des plus catastrophiques et se terminait sur une note délicieusement agréable.

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