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NORDEN – Chapitre 196

Chapitre 196 – Le procès

— Messieurs les jurés, veuillez accueillir mademoiselle Ambre Chat viverrin, noréenne, à la barre des témoins.

D’une démarche assurée, la jeune femme s’avança au centre de la scène et se positionna devant les membres de la cour ; ces magistrats en costumes noirs, présidés par ce vieil homme impitoyable aux yeux gris, le marquis Dieter von Dorff. Une fois prête, elle s’éclaircit la voix et déclama son discours qui paraissait avoir longuement été répété. Elle usait de toute sa fougue pour amadouer l’auditoire, plaidant sa cause afin de faire condamner le Duc Friedrich von Hauzen, son agresseur ainsi que celui du maire von Tassle.

Du haut de l’estrade, dissimulée à l’ombre des gradins, Blanche observait la jeune femme à la chevelure flamboyante située en contrebas. Assise entre sa mère et sa sœur, elle demeurait muette, écoutant avec attention cette allocution qui, même si elle savait son père coupable, lui assénait de violents coups de poignard au cœur. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une haine profonde pour cette comédienne lancée dans ses paroles mélodramatiques afin d’émouvoir l’assemblée. À côté d’elle, Meredith pleurait discrètement, tentant de rester digne. Antonin était près d’elle et la cajolait tant bien que mal, passant une main sur son dos. Ce geste crispait davantage sa sœur qui trouvait leur comportement déplacé en cette institution.

En jetant une œillade à sa gauche, elle vit sa mère toiser ce spectacle d’un œil inquisiteur, comme un aigle contemplerait sa vallée du haut de son perchoir, sur la pointe des monts enneigés. Comment pouvait-elle rester si sereine dans une telle situation ? Tout chez elle demeurait statique, rigide à l’extrême ; un roc indestructible. Même la vue de son mari, qui paraissait malade tant il était blême, le teint cadavérique, ne semblait nullement l’impacter. Consternée, Blanche inspira profondément, tentant de faire abstraction de ce qu’elle entendait pour venir porter son attention sur son père. Les yeux embués, elle ne put s’empêcher de hoqueter ; il s’agissait probablement de la dernière fois qu’elle voyait son père qui, elle le savait, serait condamné pour les crimes innombrables, mais surtout impardonnables, qu’il avait commis.

Fébrile, elle manqua de s’évanouir sous cette pesante atmosphère où l’air lourd aggravait l’ambiance démesurément solennelle de l’institution. Toutes les fenêtres étaient closes, voilées par d’épais rideaux pourpres masquant l’intégralité de la vue extérieure. La salle était austère, poussiéreuse et oppressante. Des chuchotements épars raisonnaient ici et là. Et de brefs regards indiscrets étaient portés sur les trois duchesses afin d’étudier au mieux leurs réactions face à ce drame familial, le symbole de leur déchéance.

Une fois le procès terminé et la sentence révélée, le Duc fut conduit par les miliciens afin de le ramener dans sa cellule, devenue son éternelle demeure. Il fut escorté sous de vifs cris de désapprobations et une brûlante altercation éclata entre ses partisans et ses opposants, agitant l’assemblée hors de contrôle. La salle fut aussitôt évacuée et les protagonistes acteurs du procès furent tous escortés sous bonne garde par les soldats afin de veiller à leur sécurité.

Wolfgang raccompagna les duchesses en sa demeure, suivi par la famille marquise des de Lussac. Tous paraissaient tendus alors qu’ils arrivèrent au manoir von Eyre où une réception, aux allures de réunion de convention, était organisée dans le but de faire un point sur la situation. Et la conversation, d’une effroyable morosité, acheva l’état de la jeune duchesse qui, sans un mot à personne, s’éclipsa dans la chambre qui lui était allouée. Elle s’éloigna sous l’œil attentif de sa mère qui la gratifia d’un léger signe de tête. Enfin seule, elle s’affala sur le lit et laissa éclater ses émotions contenues, pleurant à chaudes larmes.

Il lui fallut plusieurs jours pour qu’elle parvienne à se calmer et à retrouver un semblant de maîtrise. La dernière image qu’elle avait de son père lui revenait sans cesse à l’esprit. Elle revoyait nettement ses yeux sombres cernés de rides profondes, ses pommettes saillantes et ses joues si creusées, conjugués à son corps voûté. Son pauvre père ployait sous le lourd fardeau de ses crimes, épuisé par cette année et demie de solitude dans ce cachot glacial sans rien pour égayer ses pensées que de savoir ses filles vivantes et préservées.

De retour à la Marina, elle errait dans sa chambre comme une âme en peine, seule, sans mère ni sœur pour troubler son esprit tourmenté. Pendant cette période, Blanche entreprit de se plonger dans l’étude des registres afin d’occuper son esprit dans ce labeur de recherches plutôt que de s’entêter à trouver le sommeil qu’elle ne parvenait jamais à atteindre. Déjà fort mince, elle perdit encore du poids, sombrant dans une maigreur presque alarmante. Au point que sa mère inquiète pour sa santé la menaça de l’interner un temps à l’hospice afin qu’elle se remplume et apprenne à gérer son mal. Ces paroles prononcées si franchement la désarçonnèrent et la jeune femme se résolut à faire ce que sa mère lui ordonnait.

Ainsi elle mangeait ses trois repas quotidiens, tentant d’ingurgiter plus que de raison les nutriments nécessaires à son bon rétablissement. Pour l’aider dans sa tâche, ce fut Louise qui fut missionnée pour la veiller en l’absence de la mère. L’herboriste, attentionnée, examinait quotidiennement son cas avant et après être allée travailler, emportant avec elle quelques décoctions élaborées par ses soins. Elle bavardait de tout et de rien avec sa patiente pour égayer quelque peu ses journées et lui changer les idées.

Le reste de sa journée, la duchesse arpentait les registres dans le vain espoir d’y retrouver le nom de sa mère qu’elle n’avait pas vu à sa place adéquate. Elle trouva enfin cette information, au bout de plusieurs jours de recherches scrupuleuses. Sa curiosité fut notamment attisée de la voir présente sur la page retranscrivant les années 263, mois de septembre, soit près de trois ans après sa date naissance originelle :Irène H. (Hyène), 17 novembre 260, suivie d’un nom qu’elle trouvait vaguement familier : Hélène H. (hermine), 13 juillet 262. À la lecture de ces noms deux choses la choquèrent.

La première : pourquoi avait-elle été inscrite si tard sur le registre de naissance ? À cela pouvait émerger une hypothèse tangible ; elle n’était pas issue des villes, du moins pas d’Iriden ni de Varden ni d’aucun hameau des environs. Pour en savoir plus il lui faudrait étudier sa parentalité. Or, chose plus que troublante, Irène ne possédait aucune inscription mentionnant un quelconque parent.

La deuxième était bien évidemment que sa mère ne possédait effectivement pas de nom de famille propre, elle était donc purement noréenne ou du moins aucune parentalité aranéenne ne l’avait reconnue. Dans ce cas-là, que signifiait cette mention son H que seules elle et cette fameuse Hélène possédaient ? Étaient-elles issues de la même famille ? Étaient-elles sœurs ? Si oui, pourquoi n’avait-elle jamais rien dit à ses deux filles ! Pourquoi scotomiser ce lien de parenté ?

Fortement troublée par ce nom, elle reprit son papier et s’aperçut que cette madame Hélène n’était autre que la mère d’Ambre Deslauriers. Déconcertée par cette découverte, elle laissa choir sa feuille de papier et se redressa fébrilement pour se passer un coup d’eau glacée au visage. Ainsi Ambre et Adèle étaient leurs cousines inconnues ou du moins, possiblement leurs cousines. Pour ne pas s’y perdre et trouver des réponses à ses très nombreuses questions, elle les griffonna une à une sur son papier et se promit de trouver un moment favorable pour en parler avec sa mère :

— Pourquoi cette relation sororale cachée ?

— Mère est-elle au courant de cette sororité ?

— Si oui, sait-elle pour Ambre ? (dans ce cas, pourquoi ne rien nous dire ? Pour nous préserver ? C’est de cela que père parlait en tant qu’information inédite ? C’est aussi pour cela que mère n’a rien dit pendant le procès ? Pour protéger ses nièces à défaut de pouvoir prendre la défense de son mari ?)

— Si oui, père le sait-il ? (dans ce cas, pourquoi aurait-il voulu enlever Adèle et assassiner Ambre si elles étaient ses nièces ?)

— Pourquoi un H présent derrière leur prénom ? Et aucun aïeul trouvable en tant que parent pour mère ?

— Pourquoi l’inscription était-elle si éloignée de la date de naissance originelle ?

***

Un matin de la semaine suivante, alors que Blanche se trouvait seule au manoir, Meredith arriva toute guillerette afin de s’enquérir de ses nouvelles et de déjeuner en sa compagnie. Pour une fois, elle daigna faire acte de présence en solitaire, ayant pris soin de passer par le marché et de venir la rejoindre avec un panier garni de vivres à concocter pour le repas.

Les préparations culinaires se déroulèrent sous une joyeuseté cordiale où les deux sœurs s’attelaient chacune à une tâche particulière. Contrairement à son habitude, Meredith préféra rester assise, équeutant les haricots. À demi essoufflée, certainement accablée par la chaleur de cette journée de septembre plutôt estivale, de larges gouttes de sueur s’étendaient sur sa chemise violette, décorée d’auréoles plus sombres sous les bras. La voyant en peine, Blanche lui accorda un verre d’eau qu’elle but d’une traite avant de se retirer quelques instants pour se soulager. Pendant ce temps, la jeune duchesse à la peau opaline continuait de couper les pommes de terre en dés et de les incorporer dans une poêle pour les faire rissoler alors que le poulet, préparé au four, continuait de cuire tranquillement. Elle y ajouta les oignons émincés finement qui lui piquèrent la vue et lui décrochèrent des larmes discrètes qu’elle ne parvenait pas à contrôler.

Une fois le déjeuner préparé et le couvert mis, Blanche leur servit une bonne portion et s’installa à son tour. Elles mangèrent toutes deux autour de la table de la cuisine sans convenance particulière. Tout en avalant goulûment son repas, Meredith lui racontait des nouvelles de son quotidien. Cela dit, elle prenait le temps de l’interroger, désireuse d’en savoir davantage sur l’amélioration de son état qui semblait beaucoup moins alarmant qu’il y a trois semaines.

— Je suis rassurée que tu parviennes à remonter la pente, dit-elle en toute sincérité, tu n’avais vraiment pas l’air bien.

Elle posa gentiment sa main sur la sienne ; un geste qu’elle n’avait pas effectué depuis tant d’années.

— Tu sais, je pense que ça te ferait vraiment du bien de rencontrer quelqu’un avec qui tu puisses avoir des affinités et partager des choses.

Courroucée, Blanche fronça les sourcils et retira sa main ; elle n’aimait guère entretenir ce genre de discussion. Que sa mère lui dise que faire lui était déjà insupportable, mais là, que ce soit sa sœur qui de son plein gré y aborde le sujet, cela dépassait les limites de sa patience.

— Non merci, ça ne m’intéresse pas, rétorqua-t-elle vivement en se caressant vigoureusement le dos de la main comme si elle venait d’être souillée.

— Tu sais, je ne parle pas spécialement d’une aventure sérieuse, se défendit la jumelle, mais au moins un garçon qui saurait te mettre à l’aise et avec qui tu passerais du bon temps et partagerais des choses.

— Meredith, soupira-t-elle en la dardant d’un œil noir, je ne veux pas être le toutou docile d’un homme ! Que toi et mère vous vous obligiez à cela, soit ! ça me répugne mais je fais avec. En revanche, vous ne m’obligerez pas à faire de même ! Je ne veux pas vendre mon âme ni mon corps au profit d’une vie pleine d’aisance. Plutôt me résigner à trouver un travail et mener un train de vie modeste.

— Mais rien ne m’oblige à le faire ! s’indigna Meredith. J’aime profondément mon homme et ne me sens nullement obligée d’être avec lui !

— Oh arrête ! Tu ne vois pas que cet homme te manipule depuis le début ? Qu’il n’est avec toi que pour ta beauté et parce que tu as un titre qu’il convoite ? Franchement, réveille-toi ! On a rien ! On ne possède rien ! Pas de fortune, plus de rang et plus aucune crédibilité !

— C’est faux ce que tu dis ! Antonin est avec moi parce qu’il m’aime ! Il me convoitait déjà avant notre disgrâce et jamais il n’aurait continué à me côtoyer si mon prestige était tout ce qui l’intéressait chez moi ! Je partage énormément de choses avec lui ! On est complice, je me sens bien, sa famille est adorable et en plus, jamais il ne me fait lui sentir inférieure ! Jamais il ne me rabaisse sur mes origines noréennes.

— Mais c’est parce qu’il te drague, idiote ! s’énerva Blanche en se redressant en hâte. Tu es si obnubilée par lui et par ses paroles affables que tu ne remarques qu’il ne fait ça que pour profiter de toi et de ta crédulité ! Tout comme avec Charles, tu plonges dans son manège !

— T’es absolument ignoble quand tu t’y mets ! D’où te permets-tu de juger mon couple alors que tu ne sais rien de nous ? Tu ne t’intéresses jamais à ce que je vis et si ce n’est pas moi qui fais l’effort de venir vers toi alors jamais nous ne nous verrions ! Tu es une sale égoïste. Une femme froide et aigrie ! Tu oses me juger car j’ai besoin de quelqu’un pour m’en sortir, mais toi tu restes terrée ici à te morfondre de ta misérable existence ! Tu ne t’intéresses jamais aux autres !

— En quoi serais-je ravie de voir ma sœur en compagnie de l’homme qui soutient celui qui vient de mettre notre père sous fer ! cracha Blanche. Te voir embrasser celui qui a torturé ta meilleure amie ! Quand bien même cet homme t’aimerait, ce qu’il a fait et continue de faire est impardonnable !

— Sale hypocrite !

Folle de rage, Meredith se redressa à son tour et perdit toute contenance.

— Dois-je te signaler que grâce à lui tu peux habiter dans cette maison et de disposer de tout le confort que tu désires ? Tu crois vraiment que j’ai pris du plaisir à voir von Tassle et Ambre faire condamner père ? Mais tu te trompes ! Tu te trompes lourdement ! Tu te fiches de savoir à quel point j’ai souffert de voir père condamné, et ce, par ma meilleure amie ! Mais pourtant quand j’ai été le voir en cellule à aucun, je dis bien à aucun moment, père ne m’a fait de reproche face à elle ou même par rapport à ma relation avec Antonin ! Il était même heureux de me savoir épanouie et en sécurité auprès de cet homme ! Mais ça bien sûr tu ne pouvais pas le savoir non, car mademoiselle Blanche se moque éperdument de tout ce qui ne touche pas à sa petite personne. Surtout si ça concerne sa sœur !

— Ne confonds pas tout ! Jamais je ne me suis moquée de ta vie, t’es juste trop limitée pour comprendre que ton comportement m’inquiète et que comme avec Charles, tu t’enflammes trop facilement et risques de te brûler les ailes !

— Oh oui, c’est vrai, j’avais oublié ! Pour toi je ne suis que Meredith, la sœur toujours joyeuse, crédule et insouciante qui mène sa vie de manière légère en se fichant éperdument de son image ! Oh, et qui s’enfile tous les hommes et les femmes qu’elle croise, car elle aime bien les plaisirs charnels qui sont selon toi absolument répugnants !

Les larmes aux yeux, la duchesse à la peau ambrée jura. Fulminante, elle but son verre d’eau d’une traite avant de le poser brusquement sur la table, manquant de le briser.

— Oh, et puisque j’en suis à parler de ça, sache que j’étais venue t’annoncer que je suis enceinte ! lâcha-t-elle tout de go.

Blanche écarquilla les yeux, la regardant dans une immobilité totale, les yeux rivés au niveau de son ventre légèrement arrondi. Un long silence s’installa sans que l’une ou l’autre ne parlât.

— Je voulais te le dire après le dessert, ajouta-t-elle plus faiblement en détournant le regard, mais je crois que je vais plutôt rentrer chez moi. Mieux vaut que je ne m’attarde pas ici au risque que je te saute à la gorge si j’entends encore un son prononcé de ta bouche.

Sur ce, elle tourna les talons et sortit, laissant sa sœur abasourdie qui l’observait s’éloigner sans bouger, le teint blême et l’esprit brumeux.

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