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NORDEN – Chapitre 198

Chapitre 198 – Discussion et blâme

« Journal du 20 octobre 309 :

Cent trente-six morts et quatre cent vingt blessés, tel est le lourd bilan tragique du coup d’État ayant eu lieu hier, le dix-neuf octobre aux alentours de dix heures. L’acte, prémédité par le parti Élitiste et dirigé par le marquis Laurent de Malherbes ainsi que par ses plus grands partisans ; le marquis Dieter von Dorff et le Capitaine Armant Maspero-Gavard (…) Monsieur le marquis Lucius Desrosiers a quant à lui avoué ne pas avoir pris part à ces actions de rébellion dont il n’avait, selon ses dires, pas été tenu informé de cet acte de vendetta.

Quatre lieux symboliques ont été pris pour cible ce jour-là : la mairie, le palais de justice et la maison d’arrêt, situés à Iriden ainsi que la Taverne de l’Ours, située à Varden…

Assassinat du Duc Friedrich von Hauzen et du charitéin Charles d’Antins, exécutés sur le parvis de la maison d’arrêt. »

À la lecture de l’article, le cœur de Blanche se serra. Voilà maintenant plusieurs semaines qu’elle avait appris la nouvelle, la faisant replonger dans une dépression dont elle n’arrivait plus à s’extirper. D’une maigreur inquiétante, elle ne parvenait plus à se nourrir et passait continuellement ses journées à la Marina aux côtés de sa mère qui veillait sur elle afin que son enfant reprenne de sa santé.

Tout comme sa jumelle, Meredith n’était pas au mieux, sa grossesse se révélait extrêmement compliquée à supporter. Dans cette période néfaste, les deux sœurs avaient renoué des liens. Lors de l’enterrement, elles n’avaient pas hésité à se prendre dans les bras et à déverser leur peine que ni l’une ni l’autre ne pouvait refouler tant la douleur était vive. Cette perte les avait également rapprochées de leur mère qui semblait tout autant affectée par la mort de son mari.

Les semaines passant, la jeune duchesse tentait de faire son deuil et de se ressaisir, plongeant ses réflexions dans les registres plutôt que de ressasser inlassablement ces souvenirs néfastes imprimés à jamais dans sa mémoire. Pour obtenir des informations complémentaires sur cet énigmatique H et sur la généalogie de la branche paternelle d’Ambre, il fallait qu’elle se rende à la mairie pour y consulter les registres noréens plus anciens ainsi que les registres aranéens dans le but de suivre la piste des Deslauriers dont elle portait le nom de famille.

Malheureusement, il lui était impossible qu’elle s’y rende sans éveiller quelques soupçons de la part de von Tassle qu’elle savait avide de recherches sur ce terrain-là. Et il ne manquerait pas, en bon limier qu’il était, de la prendre à part et de la questionner sur le motif de ces emprunts, d’autant qu’il était particulièrement irrité et aigri. Car, le bruit courait que le lendemain de l’insurrection, Ambre avait fui le manoir pour s’isoler dans les terres.

Pour obtenir ses réponses, une solution était encore envisageable mais elle redoutait de la mettre à exécution ; il fallait enfin qu’elle se résolve à questionner sa mère. Il était temps pour elle d’obtenir des réponses claires et justes sur ces zones d’ombres qui la rongeaient ; sa santé tant physique que psychologique était en jeu.

Alors qu’elle descendait les escaliers pour aller dîner en compagnie de cette dernière, elle ressassait intérieurement cette phrase d’accroche pour aborder le sujet sans essuyer un refus direct. Lorsqu’elle arriva dans la cuisine, elle vit celle-ci apprêtée, prête à sortir. Surprise, la fille écarquilla les yeux et la regarda avec hébétement.

— Vous sortez mère ?

— Évidemment ma chérie, répondit-elle en enfilant son long manteau d’hiver et sa toque d’hermine, c’est le jour d’anniversaire de Mantis et je me dois de passer la soirée en sa compagnie. Tu as l’air contrariée ? Je t’en ai pourtant parlé plusieurs fois.

— C’est que… réfléchit-elle, la mine renfrognée. Non rien… oubliez… ce n’est pas important.

D’un pas lent, Irène s’approcha de sa fille et déposa un baiser sur son front.

— Je n’en doute pas. Nous en reparlerons plus tard, le cocher vient d’arriver. En attendant, repose-toi, je reviendrais demain en fin de journée pour savoir si tout va bien.

Sur ce, elle quitta sa fille et s’engouffra dans le fiacre présent devant les grilles du manoir. Se retrouvant seule, Blanche la regarda s’éloigner, les yeux légèrement embués à l’idée de se retrouver abandonnée par sa mère au profit de ce marquis. Déçue, elle soupira et s’installa sur la chaise postée près de la fenêtre. Elle croisa les bras sur le rebord pour y enfouir sa tête et demeura un long moment ainsi.

L’habituel rouge-gorge, dans son allure gracile, atterrit sur la rambarde de l’autre côté de la vitre. Le corps parsemé de gouttelettes givrées et la face illuminée par la lumière émanant de la cuisine, il la sondait de ses grandes billes noires, attendant sagement qu’un ordre ou une missive lui soit confié. Puis, comprenant qu’elle ne lui donnerait rien, il déploya ses ailes et retourna dans les profondeurs de la nuit, sous l’œil attendri de sa maîtresse ; au moins ce petit être veillait sur elle.

Elle s’apprêtait à regagner l’étage pour se coucher, n’ayant ni l’entrain ni l’envie de manger, lorsque quelqu’un toqua à la porte.

Intriguée, Blanche alla ouvrir. Elle tourna la poignée, entrebâilla la porte puis aperçut Louise qui lui adressait un sourire chaleureux.

— Excuse-moi de te déranger, mais j’ai appris que ta mère passait la soirée chez von Eyre. Je me suis dit que tu avais peut-être besoin de compagnie et comme Théodore est libre lui aussi, on a prévu une soirée au Lys d’Or. Il y aura également Diane et Victorien qui seront présents. Ça te dit de venir avec nous ?

Blanche fronça les sourcils et se mordilla les lèvres, ne sachant que répondre à cette invitation ; tiraillée par l’envie d’y aller pour s’occuper l’esprit, mais angoissée à l’idée d’être jugée par son état qu’elle n’estimait pas des plus adéquats en société. De plus, son « beau-frère » serait là, et la perspective de le côtoyer à nouveau après les incidents de l’Alliance suivis de l’enterrement de son père, où il l’avait vu pleurer devant lui, la rendait nerveuse, traversée par une honte ridicule. Cela dit, elle se devait de conserver une bonne entente avec ce garçon et de tout faire pour accepter ce « mufle », comme elle le nommait intérieurement. Ou du moins le supporter cordialement, quitte à ronger son frein à la moindre remarque désobligeante qu’il débitait ou devant ses manières exaspérantes qui l’écœuraient.

Comme si l’herboriste avait lu dans ses pensées, Louise la rassura sur ce point. Il s’agissait d’une soirée comme à l’accoutumée, calme et sans prise de tête ; juste un moment de complicité entre amis.

— Mais ne t’inquiète pas, fit-elle en l’observant de pied en cape, tu es très bien ainsi. À la limite, passe-toi juste un coup de brosse dans tes cheveux, mais rien ne sert de t’apprêter outre mesure. C’est un moment de détente, pas un dîner mondain.

La duchesse opina puis remonta à l’étage pour se coiffer et enfiler une robe tout de même plus présentable que celle qu’elle portait depuis la veille, qu’elle jugeait trop décontractée à son goût. Pendant ce temps, Louise hélait les rares cochers encore en service pour tenter d’en trouver un disponible afin de les conduire à destination. Elles ne pouvaient se permettre d’y aller à pied au vu du climat hostile ; novembre mourrait pour laisser place à un mois de décembre qui s’annonçait rude.

Dehors, l’avenue était sombre, éclairée seulement par les allées de becs de gaz. L’humidité imprégnait l’air ambiant et le froid mordant prenait aux tripes ; mieux valait être bien couvert sur Norden en ces périodes de saison morte où les hivers étaient propices aux infections pulmonaires ainsi qu’au mal blanc.

Une fois prêtes, les deux amies s’engouffrèrent dans un fiacre et prirent la direction du centre-ville noyé par les vapeurs nébuleuses de la brume nocturne. Légèrement stressée, Blanche regardait le paysage qu’elle n’avait pas exploré depuis près d’un mois. La grande place de l’hôtel de ville paraissait toute aussi morte que lors de sa dernière venue céans avec ces innombrables impacts de balles, ses pavés et ses façades saccagées dont seules les vitres avaient été réparées.

Par miracle, la statue de son ancêtre, monsieur le Duc Vladimir von Hauzen, trônait encore au centre sur son autel et demeurait intacte. Cette statue avait été érigée en l’honneur de cet homme valeureux, le sauveur de leur peuple ayant quitté la Fédération, leur ancien territoire sur Pandreden. Cet événement s’était déroulé lors de la Grande Guerre entre les deux empires ennemis, Charité et Providence. Le Duc avait mis à contribution son immense flotte pour conduire les aranéens à travers les mers, dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Le fiacre s’engagea dans une rue annexe et s’arrêta comme convenu devant le Lys d’Or. Les deux jeunes femmes en sortirent et entrèrent dans l’établissement. À l’intérieur, elles furent accueillies par un serveur qui les dirigea vers le salon privatif situé au deuxième étage. Suivant Louise, la duchesse salua le plus cordialement possible les trois autres invités puis s’installa sur la méridienne du fond tandis que l’herboriste, Diane et Victorien s’engagèrent dans une partie de cartes.

Théodore tendit courtoisement à sa belle-sœur un verre de vin blanc dans lequel il y avait incorporé une crème de cassis et s’installa auprès d’elle, effleurant son épaule de la sienne.

— Tu vas bien ? demanda-t-il d’une voix douce. Tu as l’air d’aller bien mieux que la dernière fois.

— Je fais avec, répondit-elle en regardant devant elle, la tête haute. Tu as eu des nouvelles d’Antonin ?

— Je l’ai vu ce matin oui, l’état de ta sœur s’arrange. Pour être plus précis, sa fièvre s’est apaisée et ses nausées ont cessé. Par contre ses lombaires la font souffrir, mais au vu de la taille de son ventre je peux te dire que c’est compréhensible ! Mais bon, apparemment le bébé va bien.

Sans un mot, Blanche opina et but une gorgée d’alcool, laissant le goût délicat de la boisson glisser le long de sa trachée. Ils bavardèrent tranquillement, en toute convivialité, se délectant des divers hors-d’œuvre mis à disposition sur la table que la jeune femme piochait allègrement, le visage détendu et les gestes moins retenus au fil des verres ingurgités. Malgré son état fébrile, elle profitait de ce moment de simplicité aux sujets légers, allant même jusqu’à se mettre à table pour jouer aux cartes en leur compagnie. Elle se laissait bercer par cette pièce à l’atmosphère chaleureuse, le corps réchauffé par cet imposant foyer où un feu d’une belle intensité crépitait.

Après plus de deux heures d’échanges et de dégustation, Louise s’éclaircit la voix pour entamer une conversation plus sérieuse qu’elle ne pouvait éluder.

— Au fait, commença-t-elle en piochant une carte, vous avez lu les journaux du jour ? J’ai halluciné en voyant les gros titres ! Les gens de la côte Est ont débarqué ici en très grand nombre hier après-midi.

— Quoi ? s’étonnèrent en cœur les deux amants.

— J’en ai entendu parler oui, renchérit Théodore, au club, des marins m’ont averti hier soir que l’Albatros était amarré au port de Varden. Apparemment d’autres convois arriveront au compte-goutte d’ici la fin du printemps. Ils sont furieux et veulent demander des comptes à von Tassle. Je ne vous raconte pas la tension qu’il va y avoir lorsque le comte de Laflégère viendra personnellement dans le bureau du maire afin de l’obliger à supprimer le traité d’alliance avec les Hani pour libérer leurs terres.

— Je ne suis pas sûre qu’il obtienne gain de cause, réfléchit Victorien, le traité avec les Hani nous permet justement de continuer la bonne entente et le commerce avec les occupants des carrières Nord, si celui-ci est amené à être supprimé alors Hangàr Hani n’hésitera pas à nous envoyer ses hommes et entrer en guerre contre notre territoire. Ce serait catastrophique.

— Oui enfin une guerre civile avec les habitants de Wolden et d’Exaden n’est pas non plus une meilleure solution, objecta Diane, et de Laflégère a sous ses ordres énormément de marins et de militaires. Notamment le capitaine Herbert Friedz, l’un des meilleurs bretteurs de l’île.

À l’entente de ce nom qui lui semblait vaguement familier, Blanche sentit son échine se hérisser instantanément, le corps traversé par un intense frisson.

— Tout à fait, et si ne serait-ce que la moitié de ces gens fuient leurs terres pour s’installer ici, alors tu peux être sûr qu’environ vingt mille hommes et femmes enragés vont investir notre chef-lieu pour prospérer ou s’insurger. Cela fera d’autant plus de têtes pour rallier le parti élitiste et s’opposer au régime du baron von Tassle.

— Tu crois vraiment qu’ils vont tenter de se rebeller à nouveau ? s’étonna Théodore. Il ne faut pas oublier que les tribus noréennes soutiennent von Tassle et le parti en place. Qu’en serait-il si Alfadir l’apprend et demande à ses noréens d’attaquer les dissidents ?

— Ah parce que tu crois vraiment que ce cerf soi-disant immortel existe ? s’étrangla Diane. Franchement Chambellan je te croyais pas si crédule ! Ce n’est que du folklore !

— Von Tassle y croit et je t’avouerais que plus je côtoie de noréens plus cette question m’interroge. Je ne t’assurerai pas qu’il existe, loin de là même. Mais pour avoir vu ces deux immenses loups qui n’avaient strictement rien de naturel, alors oui permet moi d’être sceptique quant à l’existence d’une entité supérieure qui se trouve avoir la forme d’un grand cerf des tourbières et vivre au fin fond des forêts du territoire noréen. Voire même en l’existence de cet immense serpent marin au nom imprononçable !

Les trois amis ricanèrent, plus que perplexes sur le sujet. Diane regarda Blanche et, tout en abattant sa carte pour jouer son coup, lui adressa un sourire en coin.

— Toi qui es en partie noréenne, tu y crois ? demanda-t-elle tranquillement à la duchesse pour ne pas la froisser.

— Je ne sais pas vraiment, répondit Blanche que l’arrivée de ces citoyens de la côte Est troublait plus que de raison, ce n’est pas comme-ci on évoquait ce sujet à la maison.

— Si même la duchesse est dubitative, railla Victorien.

— Il n’empêche que vous n’avez pas vu ce monstrueux loup vous charger ! Ce monstre n’avait rien de réaliste ! Il était encore plus gros que Judith ! La taille d’un fiacre ! D’un fiacre !

— Oui, enfin tu ne vas pas nous dire que t’as eu le temps de l’observer vu que monsieur s’est évanoui juste après ! se moqua Victorien en lui adressant un sourire narquois.

— T’es vraiment mauvais, parfois ! s’offusqua Théodore. Crois-moi que lorsque je te baiserai la prochaine fois, tu vas prendre tellement cher que ton épouse ne pourra pas te toucher pendant plusieurs semaines après cela ! Et là tu vas regretter amèrement ce que tu viens de me dire.

À cette provocation, Diane et Louise éclatèrent de rire tandis que Blanche, la seule à ne pas être au courant de leurs ébats, se figea, le visage rubescent devant l’annonce brutale de ces détails intimes qu’elle ne voulait absolument pas connaître.

— Au moins ça t’évitera de t’acharner sur d’autres victimes potentielles, mon cher Chambellan. Et ça aura peut-être le don de faire passer ton addiction pour la rouquine !

Blanche se mordilla les lèvres. L’estomac noué, elle ne supportait nullement cette conversation trop débridée. Finalement, elle regretta amèrement sa décision d’être venue en sachant très bien que les allusions sexuelles et que les événements chaotiques de ces deux derniers mois ne manqueraient pas d’être évoqués. Et elle ne voulait surtout pas en entendre parler, pas maintenant, c’était trop tôt pour qu’elle puisse encaisser de telles discussions !

Malheureusement, la mort de son père lui revint en mémoire : la vision nette de son cadavre allongé entre quatre planches, la tête recouverte d’un linceul noir pour masquer les dégâts provoqués par l’impact de la balle.

Désemparée face à ce souvenir qui lui fit accélérer son cœur, elle commença à haleter et perdre de sa contenance. Ses oreilles se mirent à bourdonner et elle décrocha de la conversation, observant devant elle avec des yeux hagards, perdus dans le vide.

— Ne m’en parle pas ! maugréa Théodore en s’avachissant sur la méridienne avec désinvolture. Cette fille est une furie, une rustre sauvageonne qui, alors même que je fais tout pour m’excuser, veut absolument ma mort. J’ai envie de l’encastrer dans le mur à chaque fois qu’elle me parle ! Je n’arrive plus à me contenir tant elle ne cesse de m’insulter en permanence alors que je fais tout mon possible pour être avenant. Tout ça parce que monsieur von Tassle veut que je protège sa petite chatte de compagnie !

— En même temps vu ce que tu lui as fait, cela se comprend ! objecta Diane. À ce niveau-là tu n’as récolté que ce que tu méritais mon cher. Je suis même d’ailleurs surprise qu’elle ne vous ait pas achevés toi et Antonin. Ça aurait été moi je pense que je vous aurais émasculé et fait bouffer vos membres avant de vous achever d’une balle dans la tête pour faire exploser votre jolie cervelle.

— Tu me feras un plaisir de ne pas lui mettre cette idée en tête quand elle reviendra dans ce cas ! rétorqua-t-il cyniquement. Je tiens un minimum à ma vie.

— Elle n’est toujours pas revenue ? s’étonna Victorien.

— Non. Elle est toujours chez son protecteur.

— Tu en sais plus sur sa fuite ? demanda-t-il.

— Pas vraiment. Je sais qu’elle est partie le lendemain du coup d’État, mais je n’ai aucune précision là-dessus. Tout ce que je sais c’est qu’elle n’a pas l’air d’aller bien et von Tassle non plus d’ailleurs. C’est impressionnant de le voir si abattu. Bien sûr, il tente de le masquer, mais entre sa blessure à l’épaule, le traumatisme lié à l’Insurrection et les tensions à venir avec le peuple de Wolden, crois-moi qu’il n’est pas au mieux. Tu rajoutes à cela la réparation des dommages causés, les discours successifs pour rassurer la population et le départ de sa petite acolyte chérie. C’est même extraordinaire qu’il arrive encore à conserver son sang-froid et parvienne à faire face à tous ses adversaires. Il est téméraire et résistant notre Chien. À voir s’il survivra sans sa petite chatte adorée pour le seconder. À moins qu’il craque et aille la chercher pour la séquestrer à nouveau entre ses murs.

— Tu crois vraiment que le maire n’a pas d’autres choses plus importantes à faire que d’aller persécuter son acolyte ? répliqua Diane. Certes Alexander von Tassle aime plaire à la gent féminine, mais de là à ce qu’il aille sciemment récupérer cette pauvre fille, son ancienne belle-fille ne l’oublions pas, pour l’enfermer dans son manoir et exiger d’elle je ne sais quelles faveurs me paraît un tantinet exagéré !

— Surtout que je le vois très mal vouloir aggraver son entente avec elle, ajouta Louise, ne serait-ce que pour protéger l’insouciance de la cadette et rendre grâce à Anselme pour qui la rousse comptait énormément.

— Pour le premier point je le conçois. Je vois bien qu’il tente de préserver la petite Adèle qu’il considère pour le coup comme sa fille. Ça je n’en doute absolument pas. En revanche, je ne pense pas que monsieur se gênerait de piquer l’ancienne conquête de son fils. Après tout, Anselme est devenu un corbeau et donc Ambre est une proie à part entière et plus que convoitée par lui. Car oui von Tassle a bien un faible pour elle, ça se voit. Et je pense que rien au monde ne lui ferait plus plaisir que de fourrer cette sauvageonne qui l’obsède depuis un bon moment déjà.

N’y tenant plus et manquant de s’effondrer tant elle étouffait dans ce lieu clos devenu oppressant, Blanche se redressa. Elle ne supportait plus cet endroit et la vision de l’immense foyer dans lequel brûlait avidement cette flamme ardente couleur rouge sang, raviva l’immolation de son père dont il ne restait plus qu’un simple tas de cendre. Le visage grave, la duchesse s’empara de son manteau, l’enfila et prit la direction de la sortie sans prendre la peine de les saluer, laissant l’assemblée muette qui la regarda s’éloigner.

Une fois dans la rue, elle marcha d’un pas rapide sous ce voile noir submergé par les vapeurs brumeuses où un faible crachin glacé tombait par intermittence. Voulant expulser sa rage, elle entreprit de regagner son logis à pied ; de toute façon, plus aucun fiacre ne circulait à cette heure tardive. La respiration lourde, elle tentait de gonfler ses poumons fortement comprimés dans sa cage thoracique. L’air glacial peinait à s’engouffrer dans ses bronches et lui conférait l’atroce impression de se noyer. Et les ténèbres qui submergeaient de leur épais voile noir son enveloppe charnelle, n’arrangeaient rien de ses angoisses. Elle se sentait faible, perdue dans ce vaste champ mort qui lui ramena de plein fouet les dernières paroles échangées au Lys d’Or et les révélations que Théodore dans son éternelle maladresse avait débité sans gêne.

À peine fit-elle quelques pas qu’une voix masculine l’interpella derrière elle.

— Hey, Blanche, attends-moi ! cria la voix essoufflée de Théodore, qui semblait courir pour venir la rejoindre.

Mais la duchesse, ne souhaitant absolument pas croiser ce spécimen abject, accéléra le pas pour le dissuader de l’approcher. Elle n’était pas en état de parler, encore moins avec ce mufle abject qu’elle désirait étriper au vu de la torture psychologique qu’il venait de lui infliger malgré lui. Pourtant, à son grand désarroi, il la rattrapait aisément, courant pour venir à son niveau.

— Attends-moi ! réitéra-t-il plus fortement.

Une fois qu’il arriva à sa hauteur, elle s’arrêta net et le darda d’un regard noir.

— Va-t’en ! cracha-t-elle.

Stupéfait, il s’immobilisa et fronça les sourcils.

— Va-t’en, je te dis ! grogna-t-elle en montrant les dents, tentant de contenir ses larmes afin de ne pas craquer devant lui.

— Non mais tu rêves, duchesse ! répliqua-t-il. Je ne te laisse pas rentrer toute seule de nuit avec tous les dangers potentiels auxquels tu t’exposes !

— Je n’ai pas besoin de tes services ! Alors laisse-moi et va rejoindre tes amis ! Je suis sûre que vous avez encore très certainement beaucoup de choses à vous dire.

— Pourquoi tu t’énerves de la sorte ? maugréa-t-il.

— Ne fais pas l’innocent, tu le sais très bien !

— Nous n’avons rien dit de désobligeant, du moins, rien qui ne soit que la stricte vérité ! C’est quoi ton problème ? C’est par rapport à moi ? Tu ne parviens toujours pas à me supporter c’est cela ?

— Tout à fait ! le défia-t-elle. T’es vraiment qu’un goujat prétentieux et pervers ! Alors va-t’en et laisse-moi !

— Au risque que ça te déplaise, le goujat prétentieux et pervers que je suis va devenir ton futur beau-frère, donc que tu le veuilles ou non duchesse, sache qu’on va être amenés à se supporter d’une manière ou d’une autre ! Et qu’en plus de devoir se supporter, j’ai un devoir moral de te protéger ! Donc que ça te plaise ou non je vais te raccompagner jusque chez toi !

— Je n’ai pas besoin de ton aide !

Elle commençait à grelotter, saisie par le froid mordant. Il fallait qu’elle se débarrasse de lui au plus vite, ne pas lui montrer le moindre signe de faiblesse ; plutôt inspirer l’antipathie que la pitié. Et s’il s’entêtait dans son acharnement alors elle n’hésiterait pas à appuyer sur la corde sensible pour le faire déguerpir.

— Le seul danger auquel je m’expose ici c’est toi ! T’es le seul spécimen que je pourrais craindre et qui pourrait m’agresser ! ajouta-t-elle sèchement en pointant sur lui un doigt accusateur.

— Comment oses-tu dire ça ! vitupéra-t-il. Comment oses-tu me rabaisser sans arrêt toi aussi ! Ne pas me laisser la moindre chance de me racheter de mes actes et de te prouver que j’ai changé !

— Tu ne changes pas Théodore ! C’est ça ton problème ! T’es qu’un égoïste, un mufle à lunettes sans gêne ni le moindre charisme qui ne pense qu’à forniquer et à semer la discorde sur tout ce qui l’entoure ! T’es répugnant et tu me dégoûtes !

— Je te signale que je fais tout mon possible pour supporter ton horrible caractère mademoiselle la frigide sans cœur ! fit-il en serrant les poings. J’ai beau essayer d’être avenant et de me retenir de ne pas être un goujat comme tu dis, mais fréquenter une fille aussi froide et fermée d’esprit me donne envie de vomir chaque fois que je te vois ! Ah c’est sûr que t’es sacrément belle, mais au fond tu n’es qu’une vipère. Je comprends maintenant pourquoi t’es toujours seule et que personne ne reste auprès de toi ! T’es la plus insupportable des mégères et…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase que Blanche, excédée par ces affronts successifs, le gifla avec violence. La claque résonna dans les rues désertes. Théodore se tut et se tint la joue, regardant sans bouger son interlocutrice qui le toisait de ses yeux luisants de haine. Une fois qu’elle fut sûre que son message était passé et bien assimilé dans son cerveau, elle tourna les talons puis poursuivit sa route.

Grelottante, elle marchait d’un pas alerte et balayait les ruelles obscures du regard, tressaillant à chaque bruit ou mouvement suspect. Les flammes ondoyantes des réverbèrent provoquaient des halos diaphanes inquiétants sur les parois mouillées des habitations qui semblaient s’animer, rendant à ces lieux sinistres une atmosphère lugubre fort angoissante.

Soudain, deux yeux s’illuminèrent et la silhouette d’un gros chien d’une maigreur affolante émergea des ténèbres. Il montra les crocs et grogna contre la jeune duchesse qui, prise au dépourvue par cette apparition presque fantomatique, recula vivement. À ce geste, son pied glissa contre la chaussée humide et elle manqua de s’échouer au sol.

Le molosse s’apprêtait à la charger lorsque Théodore arriva en hâte et, d’un mouvement vif, lui décocha un coup de genou en pleine mâchoire qui l’assomma légèrement. Sous la douleur et saisi de peur, l’animal couina et repartit dans l’obscurité, la queue repliée entre les jambes.

Dès qu’il fut suffisamment éloigné, le jeune marquis reporta son regard sur la duchesse qui venait de se redresser. Peu encline à vouloir lui adresser la parole, elle le remercia d’un simple mot et continua son chemin, les bras repliés en croix devant elle, tremblante de froid. Le brunet la suivit. Puis il ôta sa veste et la lui tendit.

— Mets ça ! ordonna-t-il. Il ne manquerait plus qu’à ce que tu tombes malade.

Elle le dévisagea sévèrement et soutint son regard aussi hostile que le sien. Théodore, dressé de toute sa hauteur, continuait de tendre la veste en sa direction, l’érigeant comme une injonction. Sachant pertinemment qu’elle ne pourrait se défaire de ce mufle et qu’il ne la laisserait jamais en paix, elle se résigna, l’enfila et poursuivit le reste du chemin à ses côtés. Elle avançait d’une démarche boitillante, peinant à poser son pied droit au sol ; la chute lui avait fait tourner la cheville et elle tentait désespérément de prendre appui sans que cela ne se remarque. Or, ses yeux rougis ne pouvaient plus contenir ses larmes. Celles-ci roulaient en flot continu, dévalaient ses joues pâles, se mêlant aux gouttes de pluie.

Au bout d’une quinzaine de minutes ils arrivèrent devant la Marina, trempés jusqu’aux os. Sous la marquise en verre, elle retira la veste et la lui tendit. Le marquis la prit et l’enfila puis partit sans décrocher un son.

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