NORDEN – Chapitre 200

Chapitre 200 – L’excursion

Blanche huma à pleins poumons cet air frais et vivifiant. En selle sur Austen, vêtue chaudement de sa longue capeline mauve et le cou emmitouflé sous une épaisse écharpe angora d’un délicat vert amande, elle profitait de ce moment de sérénité. Elle suivait silencieusement le brunet, appréciant cette balade champêtre en direction de la côte afin de jouir de cette journée d’ensoleillement.

Les montures avançaient tranquillement, le pas léger, claquant leurs sabots à un rythme régulier, presque musical. Cette mélodie s’accompagnait du jacassement incessant des mouettes et goélands qui parcouraient le ciel et volaient en tous sens, tachetant cette vaste étendue de bleu mouchetée de nuages gris sombre.

En arrivant non loin des falaises, le vent gagna en intensité, soufflant par bourrasques chargées d’embruns et faisant claquer les vagues contre les parois rocheuses où l’écume blanche jaillissait. Sur le sable jonché de galets, elle délaissait à son passage cailloux et coquillages aux couleurs éclatantes, semblables à des pierres précieuses luisant sous la pâle clarté du soleil au zénith.

La duchesse apprécia cette vision idyllique et contemplait le paysage avec un ravissement contenu ; cela faisait des mois qu’elle n’avait pas eu le plaisir de voir la mer.

Sur la plage en contrebas, des phoques par dizaines se reposaient entre les rochers. Elle esquissa un sourire en apercevant l’un d’entre eux qu’elle reconnaîtrait entre mille ; il s’agissait d’un petit phoque blanc au poil long et duveteux semblable à celui d’un juvénile. Ses deux grands yeux noirs larmoyants lui conféraient des allures de chien battu et étaient bien mis en évidence sur sa frimousse claire.

La duchesse se souvenait que cet animal leur rendait régulièrement visite sur la plage privative de leur domaine lorsqu’elle était enfant. Aujourd’hui encore, il conservait cette étonnante apparence enfantine ; lui qui était au moins âgé de vingt ans, au moins quarante même s’il avait été noréen, ne semblait pas impacté par le poids des ans écoulé. Les deux sœurs l’avaient baptisé Selkie, en hommage aux légendes ancestrales où ces femmes prennent la forme de cet animal marin lorsqu’elles en revêtent la peau.

— Ça te dit qu’on descende ? demanda le marquis en la regardant du coin de l’œil.

— Pourquoi pas, répondit-elle pensive.

Elle redressa la tête pour y observer le ciel où les nuages s’amoncelaient et s’opacifiaient.

— Mais tu ne crois pas que la météo risque de tourner à l’orage ? J’ai l’impression que le temps se couvre.

— J’en doute fort. Regarde le soleil est encore épargné.

Il donna un coup sur les flancs de Balzac et s’engagea à travers le chemin sinueux descendant qui sillonnait la falaise. Le vent, de plus en plus vigoureux, fouettait leurs silhouettes et déposait sur leur visage des gouttes d’eau iodées laissant à leur passage un dépôt de sel.

Sur la plage, le marquis mit pied à terre et se proposa galamment d’aider sa belle-sœur à descendre de monture. Il tendit ses mains vers elle et la réceptionna, la tenant fermement par la taille. Blanche se laissa faire, quelque peu embarrassée par ce contact auquel elle n’était guère habituée, mais n’en dit mot.

Une fois au sol, elle se dirigea nonchalamment vers un rocher recouvert d’algues sèches et s’installa. Puis, assaillie par ses souvenirs d’enfance, revenant en sa mémoire avec fulgurance pour la transporter dans un état de torpeur, elle occulta la présence du garçon. Elle se délesta de ses souliers, retroussa sa robe et glissa ses pieds nus dans l’eau glacée, les enfonçant jusqu’aux mollets. Tout cela sous le regard confus de Théodore qui l’observait faire en s’asseyant sur le rocher annexe. N’ayant pas le courage de plonger ses pieds dans cette eau démesurément froide, il sortit de sa poche l’une des deux viennoiseries et la dégusta.

— Tu es sûre que tu n’en veux pas ? proposa-t-il en lui tendant la moitié du croissant.

Elle grimaça et détourna la tête, levant une main pour appuyer son refus. En baissant les yeux, elle remarqua la présence du phoque blanc, qui s’était glissé entre eux et la sondait de ses immenses billes obscures. Reconnaissant cette vieille amie, le phocidé redressa sa tête de veau, la posa sur ses cuisses et couina. D’un geste tendre, elle le caressa et laissa échapper un petit rire tandis que l’animal ferma les yeux et ronronna.

— Tu le connais ? s’enquit le brunet.

— Un peu, répondit-elle à mi-voix, il venait souvent nous voir sur notre plage lorsqu’on était petites. Mais je n’ai jamais su de qui il s’agissait.

La viennoiserie terminée, il s’essuya les doigts et sortit de sa poche son paquet de cigarettes ainsi que son briquet. Il en alluma une et la porta à ses lèvres.

— Un noréen ? C’est drôle de vouloir prendre sa forme animalière quand tu sais que tu es voué à être un phoque. Ce n’est pas la meilleure des conditions.

— La mer regorge de richesses et, au moins, il est libre d’aller où il veut et de vivre paisiblement.

Elle tendit une main vers lui et écarta la paume.

— Peux-tu me donner la viennoiserie s’il te plaît ?

— Tu veux la lui donner ? s’étonna-t-il. Mais…

Il n’osa pas poursuivre et la lui donna. Le croissant en main, elle le rompit en deux et en glissa un morceau sous les narines du phoque qui l’engloutit aussitôt. Puis elle émietta le reste et les lança un à un. Les mouettes, avides de cette friandise, jacassèrent et se ruèrent autour d’elle. Elles bataillaient entre elles afin de dévorer les miettes chapardées par leurs consœurs, se livrant dans un combat acharné à coup de becs acérés et de pattes griffues, déployant les ailes pour pousser les impertinentes gêneuses.

— D’ailleurs, excuse-moi d’avance si c’est indiscret mais c’est quoi ton animal totem ? Je sais que tu ne portes jamais ton médaillon lorsque tu es en société mais en possèdes-tu un ?

Elle fronça les sourcils et le dévisagea sévèrement, une moue affichée au coin des lèvres.

— Pardon, oublie ce que je t’ai dit.

— Je ne le connais pas, finit-elle par mentir de peur que l’information s’ébruite, ni même Meredith. Et nous n’avons pas non plus de totem pour nous donner le moindre indice.

— Je comprends, ça ne doit pas être simple de vous savoir issues de ce peuple tout en sachant ce que l’Élite colporte à votre sujet. C’est vrai que, comme mes pairs, j’ai longtemps pensé que vous nous étiez inférieurs, une sous-race. Mais plus je vous côtoie et plus je m’aperçois que tout ceci se révèle faux et que tout ce qu’on nous a enseigné jusqu’alors n’était que mensonges. Vous êtes injustement rabaissés car vous avez cette incroyable capacité de transformation. Je ne voulais pas y croire, mais je dois avouer que von Tassle avait entièrement raison. Et bien que j’ai depuis ma jeunesse épousé les principes de la noble caste aranéenne, je me rends compte que tout ceci est une affreuse mascarade dans le but de nous sentir puissants et d’appuyer notre suprématie sur ce territoire partagé entre les deux peuples.

Il prit une grande bouffée et expira avec lenteur :

— Et je souhaiterais également m’excuser pour cela. C’est sûr que ça n’excuse pas ce que j’ai fais, loin de là, mais j’ai la ferme volonté de changer à ce niveau. Je veux tourner cette page de ma vie et tenter d’être plus conciliant envers les autres. C’est difficile, mais au vu de mon entourage actuel, je parviens à ouvrir les yeux sur de plus en plus de choses.

— C’est gentil à toi, murmura-t-elle.

Blanche redressa la tête et contempla l’horizon. D’abord sereine, son estomac se contracta douloureusement à la vue du navire qui rentrait au port ; cet immense voilier à trois-mâts à la coque noire tranchée par ces imposantes voiles écrues et spécifiquement conçu pour la chasse à la baleine. Tout en haut, un étendard flottait à la brise ; un pavillon rouge sang sur lequel un oiseau blanc représenté les ailes éployées y était dessiné.

Une voix grave aux mots incompréhensibles l’extirpa de ses réflexions et elle tourna la tête en direction de Théodore qui semblait lui parler depuis un certain temps déjà.

— Tout va bien ? finit-elle par comprendre.

Intriguée, elle le regarda et remarqua qu’il était agité, prêt à se redresser pour la rejoindre. Puis elle sut l’origine de sa stupeur en sentant qu’elle avait sa mâchoire crispée et que ses mains s’agrippaient farouchement contre le rocher.

— Oui, répondit-elle, la mine renfrognée. Je repensais simplement à des choses.

Il haussa un sourcil et se rassit avant d’observer le navire d’un air interrogateur.

— L’Albatros… je ne l’imaginais pas si gros. Il doit bien faire la taille de la Goélette et de l’Alouette cumulés. Je ne sais pas combien d’hommes Friedz a sous ses ordres pour diriger un tel bâtiment.

Blanche déglutit et soupira ; l’évocation même de ce nom la mettait fort mal à l’aise.

— Tu l’as connu il me semble, non ? s’enquit-il. Il était proche de ton père avant de partir pour Wolden rejoindre les ordres du comte de Laflégère.

— Je ne m’en souviens plus, avoua-t-elle en ne conservant de cet homme qu’une image floue et des sentiments extrêmement confus.

Un long silence s’instaura où seuls les jérémiades et cris plaintifs des mouettes dispersées continuaient à résonner, accompagnés par le souffle fougueux du vent claquant contre les parois et les vagues puissantes qui se percutaient avec une violence de plus en plus perceptible. Les nuages, épais et noirs, s’amoncelaient au-dessus d’eux et masquaient le soleil de leurs vapeurs. Les premières gouttes de pluie commençaient à choir.

— On ferait bien de filer au plus vite, conseilla Théodore en se redressant hâtivement.

Ils grimpèrent sur leurs montures respectives et les engagèrent au galop une fois le chemin tortueux de la falaise dépassé. Le ciel s’obscurcissait, plongeant le paysage dans un voile gris sombre où la pluie, tombant à grosses gouttes, fouettait leurs faces ruisselantes et blêmes. L’orage grondait et l’averse était telle qu’ils ne pouvaient rien distinguer à plus de cinq mètres. Il leur était impossible de regagner la ville dans ces conditions, au risque de tomber de malade, d’essuyer une chute ou, pire ! de percuter de plein fouet un autre cavalier tout aussi déboussolé qu’eux.

Comme une apparition salvatrice, le marquis aperçut à sa gauche une vieille cabane de pêcheur, laissée à l’abandon au vu de son état de décrépitude. Il fit signe à la duchesse de le suivre. Cette dernière obtempéra et fit bifurquer Austen. Devant la porte ouverte, il l’aida à mettre pied à terre et tous deux s’engouffrèrent dans l’habitation, faite de bois, ne tenant que par miracle et dont le toit était encore en grande partie préservé.

L’intérieur était humide, au sol glissant recouvert de feuilles mortes en décomposition. La maisonnée était dépourvue de tout bien, seuls demeuraient une modeste table ainsi qu’un vieux lit miteux. L’évier ainsi que la cheminée en pierre paraissaient fonctionnels et il restait encore des fagots de bois mis à disposition.

Le garçon s’empressa de les empiler dans l’âtre, accompagné du papier imbibé de gras de viennoiserie. Il en écorça rapidement quelques-uns pour obtenir des brindilles plus aisément inflammables et les alluma à l’aide de son briquet. Après plusieurs minutes à tenter désespérément de l’allumer, les doigts engourdis par le froid, une étincelle jaillit. La flammèche se développa progressivement, jusqu’à obtenir une taille convenable et devint assez conséquente pour permettre de réchauffer les deux âmes frigorifiées.

Blanche se munit de la vieille couverture qui trônait sur le matelas et l’enroula autour d’elle, qu’importe l’odeur nauséabonde qu’elle dégageait. Sans un mot, elle le regardait attiser le feu, les yeux hypnotisés par les flammes naissantes d’une réconfortante couleur rougeâtre. Les mains recroquevillées, elle toussait rauque, agrippant les pans du tissu pour les plaquer un maximum contre son corps. Elle claquait des dents et tentait de maîtriser ses tremblements.

— Installe-toi là, fit-il en la plaçant juste devant le foyer.

Elle ôta son écharpe ainsi que ses gants et, d’une main fébrile, les disposa sur le rebord afin de les sécher au mieux.

— Je vais voir s’il n’y a pas de serviettes, histoire de nous éponger un peu.

Il se dirigea vers l’évier et entreprit de fouiner dans le placard juste au-dessus. Après l’avoir ouvert, il lâcha un cri strident.

— Oh putain un rat !

Dans la panique, il se recula puis glissa sur le tapis de feuilles. Il perdit l’équilibre et tomba à la renverse, se réceptionnant sur son postérieur. À l’entente de ce cri dépourvu de dignité et au vu de la situation ubuesque, Blanche, perdant toute contenance, rit aux éclats.

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