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NORDEN – Chapitre 201

Chapitre 201 – La confusion des sentiments

Le ciel était encore bien sombre lorsque Théodore regagna sa chambre. Les vêtements trempés, il se délesta de ses chausses libérant ses pieds fripés, d’un blanc laiteux virant au bleu, et ôta tant bien que mal son pantalon qui retomba au sol comme une serpillière. Puis, une fois libéré de ce lourd fardeau, il s’engouffra dans la baignoire et se laissa envelopper par les vapeurs fumantes terriblement jouissives pour réconforter ce corps malmené.

Tout en marinant dans ce liquide aux senteurs enivrantes de sels parfumés, l’image de Blanche lui vint à l’esprit. Qu’elle était belle ! soupira-t-il en fermant les yeux pour la voir plus nettement. Son cœur s’accéléra alors que ses pensées vagabondaient à la vue de cette froide créature qui, l’espace d’un instant avait paru comme une femme si vive et pleine de vie, si désirable ! ôtée de toutes ses chaînes.

Quel bonheur, et ce malgré la confusion et la honte qui l’avaient assaillie en chutant devant elle, cela avait été que de l’observer ainsi pendant cette poignée de secondes qui semblait avoir duré une éternité. Et ce rire cristallin, extirpé de cette gorge superbe et jaillissant de sa bouche grandement déployée, avait sonné comme le chant d’un rossignol ; envoûtant et céleste. De vipère, elle était devenue oiselle.

Il se revit se poster à ses côtés, proche de la cheminée, si près d’elle, plongeant ses yeux verts dans les siens, si étrangement brillants sous la lumière dorée des flammes. Ces dernières lui léchaient la peau, caressant sa face pâle, illuminant les gouttelettes givrées qui dévalaient ses joues, semblables à des perles de nacre. Ses cheveux s’étaient échappés par mèches pour venir se coller contre sa nuque et ses tempes, lui conférant un petit air sauvage.

Puis la magie fut brisée aussi rapidement qu’elle était apparue. Et lorsque la pluie eut cessé plus de deux heures après, pour ne demeurer qu’un faible crachin sans discontinu, ils s’étaient promptement remis en selle et rejoignirent Iriden par le Sud, traversant Varden sur toute sa longueur.

Il l’avait raccompagné jusqu’aux grilles et, alors qu’il s’apprêtait à repartir dans l’immédiat avec les deux montures harassées, elle l’avait invité en sa demeure. Elle s’était proposé de lui offrir un thé qu’elle avait préparé tandis qu’il se séchait quelque peu dans l’une des salles de bain, avec une serviette qu’elle lui avait préalablement sortie. Elle avait été agréablement serviable, telle une hôtesse charmante et attentionnée, malgré son air impartial et ses manières rigides revenues au grand galop ; revêtant à nouveau la peau de cette vipère de glace.

Se sentant tout chose, l’être empli d’une sensation de légèreté proche d’une torpeur extatique qu’il n’avait jamais connu jusque là, le doute s’empara de lui. L’aimait-il ? Non ! il ne pouvait s’agir de cela ! C’était aussi inconcevable qu’impossible et surtout atrocement ridicule.

Il chassa urgemment cette pensée déstabilisante et se concentra à nouveau sur son bien-être. Derrière lui, il entendit la porte s’entrouvrir.

— Pardon maître, je n’ai pas pu me libérer de suite, s’excusa Emma qui s’avança vers lui, vous vouliez quelque chose ?

— En effet, pourrais-tu me chercher des gélules de saule blanc et des compresses, je n’en trouve plus dans ma trousse de soin.

— Vous êtes blessé ?

Il ricana et lui adressa un regard du coin de l’œil.

— Ne t’inquiète pas, j’ai juste les pieds abîmés par mon excursion.

— Vous… vous voulez que je vous aide à vous soigner ?

— Non ce n’est pas la peine. En revanche, je ne serais pas contre un massage des épaules comme tu sais si bien le faire.

— Très bien monsieur, fit-elle en se plaçant derrière lui.

Elle posa délicatement ses mains au-dessus de ses clavicules et les massa langoureusement de ses pouces. Une quinzaine de minutes passèrent, la pièce plongée dans un silence sacral. Le marquis, titillé par ses ardeurs que lui procuraient ses gestes et grisé par la vision de sa belle-sœur au visage rayonnant, sentit son membre se raidir.

— Si tu n’es pas trop occupée après cela, ça te dirait que l’on s’amuse un peu tous les deux ? Pas juste une baise à la va-vite, mais quelque chose de plus sensuel.

Voyant qu’elle ne lui répondait pas, il l’interpella :

— Emma ?

— Excusez-moi, murmura-t-elle d’une voix hésitante, c’est que… je ne peux plus vous toucher dorénavant.

— Ah ? fit-il, surpris. Pourquoi cela ? C’est père qui te l’interdit ou j’ai encore fait quelque chose qui t’a froissé ?

— Non, c’est juste que…

Elle laissa sa phrase en suspend.

— N’aies pas peur et dis-moi, insista-t-il, je ne vais pas m’énerver, je te le promets.

— C’est que… je sais pas, c’est peut-être encore trop tôt pour que je vous le dise. Et je voudrais pas que ça compromette mes projets au risque de tout perdre en m’emballant.

— Dis toujours !

— Eh bien… c’est que… je vais bientôt quitter votre service. Enfin je crois, rien n’est encore sûr et c’est pas pour tout de suite, bien évidemment, mais pour dans trois mois.

— Tu as trouvé un nouveau travail ?

Il sentit une pointe d’amertume au cœur à l’idée de perdre sa domestique favorite, celle avec qui il avait fait ses armes et qu’il chérissait plus qu’aucune autre.

Elle déglutit péniblement et arrêta son geste.

— J’ai rencontré quelqu’un et je m’apprête à vous quitter, maître… enfin, peut-être…

— Quoi ? s’étonna-t-il, traversé par une jalousie possessive qu’il éprouvait injustement. Mais pour aller où ? Et depuis quand tu…

— Je veux pas que ça vous mette en colère, s’inquiéta-t-elle, et je ne veux pas que vous me viriez si jamais rien ne se passe comme prévu. Par pitié, maître !

— Je ne suis pas en colère, dit-il en se renfrognant, juste un peu surpris, c’est tout. Et c’est bien évident que je ne vais pas te ficher à la porte si tu ne parviens pas à tes fins. J’ai conscience que la vie est dure pour les gens en ce moment et je voudrais pas qu’il t’arrive malheur. Mais s’il te plaît juste, raconte-moi un peu.

— Vous êtes sûr ? Ça ne va pas vous mettre en rogne de le savoir… je veux dire… au vu de nos rapports.

— Emma, soupira-t-il, certes je ne suis pas très joyeux à l’idée de te voir nous quitter. Je ne suis pas très heureux à l’idée de savoir ma partenaire de jeu s’adonner à la luxure avec un autre. Mais j’ai ma vie, tu as la tienne et il serait stupide pour moi de vouloir te garder à mon bon plaisir alors que je fornique avec une bonne partie du territoire. Par contre, je suis curieux et serais ravi que tu me racontes ces choses. Et je ne veux pas, bien évidemment, que ça te gêne.

Il l’entendit soupirer.

— Très bien, murmura-t-elle, alors disons que depuis quatre mois déjà, enfin cinq plus justement, il y a au marché de Varden, là où je fais les achats du dimanche, un nouveau maraîcher. Enfin, pas si nouveau car le père est là depuis longtemps, mais là, depuis ces derniers mois, c’est le fils qui tient l’étal. Et il s’appelle Justin, et il est plutôt beau garçon. On a le même âge et il est vraiment adorable. Alors j’ai commencé à papoter avec lui et de fil en aiguille disons que nos rapports se sont approfondis.

— Eh bien… et ce Justin, il habite où ? C’est un noréen ?

— Non, il est aranéen. Son nom de famille c’est Dusfrenes comme l’écrivain. Et il possède une ferme au Sud-Est de Varden, aux Arches plus exactement. Je sais qu’il y vit avec ses parents mais ils se font vieux et ne peuvent plus trop travailler alors ils cherchent quelqu’un pour les aider et je me suis proposée. Ça paie pas énormément, mais au moins j’aurais un toit et de quoi me nourrir à ma faim.

— Ah ? Et c’est tout ?

— Oui, pourquoi ?

— Et moi qui pensais que tu allais m’annoncer que vous alliez vous marier ou que tu étais enceinte !

Il l’entendit renifler et s’empressa d’ajouter.

— Qu’y a-t-il ?

— Je ne sais pas s’il me le demandera, avoua-t-elle après un sanglot, j’aimerais tellement, mais je ne sais pas s’il osera le demander à son père.

— Pourquoi ne le ferait-il pas ? Il t’aime au moins ?

— Oui, bien sûr, il me l’a même assuré. Il en a parlé à sa mère qui n’est pas contre mais il redoute que son père refuse.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je suis pauvre, renifla-t-elle, et que jamais son père n’accepterait que son fils se marie avec une femme ne disposant pas d’un minimum de fonds.

N’y tenant plus, elle plaqua sa tête entre ses mains et pleura à chaudes larmes. Théodore, stupéfait et attristé par son sort, se retourna et passa une main dans ses cheveux. Il s’approcha pour l’enlacer et la câlina maladroitement.

— Je sais que j’ai des sous de côté, un petit peu, mais clairement pas assez pour assurer mes arrières en cas de problème ! Et j’ai pas de famille ni vraiment d’amis sur qui compter si jamais j’essuyais un refus. Je sais qu’il serait capable de tout quitter lui aussi, mais je veux pas me retrouver à la rue pour faire la manche. Et je ne veux pas finir ma vie en tant que simple domestique ! Vivre toute seule sans personne. Finir vieille fille… c’est si injuste !

— Calme-toi, glissa-t-il à son oreille, de combien as-tu besoin Emma ?

Elle renifla et écarquilla les yeux :

— Quoi ? s’étonna-t-elle en le dévisageant comme une chose étrange.

— Combien te faut-il pour que tu sois sûre qu’il accepte ?

Elle laissa un temps puis soupira.

— Deux mille pièces de cuivre, murmura-t-elle.

— Soit, dans ce cas je te les donnerais. Je devrais pouvoir me les procurer rapidement.

— Oh non, je peux pas vous demander ça ! s’exclama-t-elle, le visage rubescent.

— Pourquoi pas ? fit-il en esquissant un sourire. Pour une fois que c’est toi qui me demandes un service et non l’inverse. Et puis ça me fait plaisir de te les offrir. Après tout, t’as toujours été un peu plus que ma petite domestique, il faut bien que je te remercie un peu pour ses années de bons et loyaux services. Et pour tous les services intimes que tu m’as offerts. Ce serait un juste retour des choses, tu ne penses pas ?

Il approcha sa tête de la sienne et lui accorda un baiser sur la joue.

— Allez, arrête de pleurer ou tu risques de me faire pleurer également. Ce ne serait pas bien gentil d’attrister ton maître adoré alors que tu t’apprêtes à le quitter lâchement pour un autre.

Emma sourit puis, gagnée par l’émotion, s’effondra dans ses bras, la tête nichée au creux de son cou.

— Oh, merci, maître, merci !

Dans son étreinte, elle manqua de l’étouffer et s’excusa vivement en l’entendant tousser et grogner.

— Si tu tiens vraiment à me remercier, inspira-t-il afin de reprendre son souffle, t’auras qu’à me convier en tant que témoin. Je suis sûr que ton futur beau papa apprécierait d’avoir le marquis au mariage de son fils.

Elle pleura de plus belle, le visage témoignant une incommensurable reconnaissance.

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