NORDEN – Chapitre 203

Chapitre 203- La pression d’une mère

Le lendemain, Irène changea les plans qu’elle et Wolfgang avaient initialement prévus pour l’après midi. En effet, elle devait accompagner le marquis pour une journée d’emplettes aux entrepôts Nord. Avec le retour de la Goélette, l’homme voulait se fournir en tissus, textiles et autres matière premières pour sa boutique de vêtements Chez Francine ainsi que pour son cabaret le Cheval Fougueux afin d’avoir un stock conséquent pour la conception avenir de ses vêtements et ne pas essuyer de pénurie.

La duchesse lui avait envoyé une lettre la veille au soir en lui faisant part du problème et déclina poliment l’invitation pour demeurer au chevet de sa fille, souhaitant la surveiller de près. Soucieuse d’y mettre les formes pour ne point courroucer monsieur, prompt à monter sur ses grands chevaux lorsqu’il essuyait quelque refus, elle s’excusa platement en lui écrivant un discours enrubanné d’affabilités qui fut d’une pénibilité affligeante à rédiger.

Néanmoins, l’état de sa fille l’inquiétait beaucoup plus qu’à l’accoutumée. Car, d’autant qu’elle se souvenait, jamais elle n’avait vu son enfant si bouleversée. Certes, il y avait eu l’emprisonnement, le procès et l’enterrement de son père ou encore sa demande de fiançailles avec Mantis qui l’avaient bien perturbé, mais rien qui n’avait fait jaillir dans ses yeux larmoyants cette étincelle de tristesse infinie mêlée de crainte, trahissant un désarroi profond.

Blanche, secrète et calme, passa la matinée à la Marina prostrée dans le salon, se massant le ventre afin de faire passer cette douleur atroce que les médicaments fournis par Joséphine ne semblaient apaiser. Elle tremblait et gémissait par moment.

La mère faisait régulièrement des vas et vient, la scrutant du coin de l’œil lorsqu’elle passait à ses côtés pour l’étudier discrètement et espérant vainement qu’elle daigne se confier d’elle-même sans avoir à la brusquer. Puis, nerveuse par son silence qu’elle ne souhaitait briser, elle s’installa à la chaise de la cuisine, ouvrit la fenêtre et porta une cigarette à ses lèvres qu’elle fuma avec acharnement.

Sa plus grande crainte fut que son enfant, empêtrée dans cet abattement, finisse par se transformer, volontairement ou à son insu. Cela ne pouvait se produire, cela ne devait se produire ! Comment pourrait-elle encaisser à nouveau pareil déchirement ; elle savait si bien la souffrance que la perte de sa chère sœur avait engendrée. Non ! elle ne pouvait revivre pareille torture qui sonnait comme un deuil.

Décidément, tout allait de mal en pis. Assaillie de toute part, ses jeux de l’ombre commençaient à devenir démesurément compliqués et hasardeux, pour ne pas dire catastrophiques, pour sa seule personne. Sans Friedrich, elle se sentait seule et démunie. Bien sûr, elle était trop fière pour oser l’avouer, mais la présence de cet homme qui, bien que n’étant pas des plus courageux, avait toujours su être un appui solide. Son époux lui manquait ; il avait été un mari idéal et la mission qui lui avait été confiée depuis son plus jeune âge fut pendant longtemps un franc succès.

À présent, elle devait porter sur ses épaules la lourde charge que lui avait ordonné son père ; celle qu’elle voulait également mener à bien afin de réparer toutes les injustices causées. Elle avait essuyé tant de sacrifices, encaissé tant de coups et de blâmes. La Hyène était épuisée et pourtant la mission était encore bien loin d’être terminée. Il lui restait un nombre incalculable de points à cocher, de personnes à aborder, de tâches à effectuer. Demeurer dans l’ombre, avancer masquer, à tâtons, ne jamais se faire repérer et ce quoiqu’il en coûte ! tel était le mot d’ordre que la Hyène blessée et solitaire suivait.

Et cet imbécile de Wolfgang qui n’y voyait que du feu ; un sourire de sa part, jouer l’oiselle éplorée, avaient suffi à charmer ce dandy célibataire aux frasques innombrables et aux points faibles si aisément discernables. Dire qu’il n’avait toujours pas remarqué que ses dossiers si organisés avaient été fouillés pour en remettre les informations à ses alliés afin que l’émissaire présente sur Providence puisse mener à bien objectif. Suivre la piste de la D.H.P.A., retrouver Hrafn, ce corbeau maléfique, le capturer puis contacter ce foutu Cerf ! Trouver la grâce aux yeux d’Alfadir afin que sa famille soit sauve et puisse jouir d’un avenir prospère.

En plus de cette éprouvante mission et de l’état d’abattement de sa chère fille, il fallait qu’elle encaisse le choc concernant l’état tout aussi préoccupant de sa nièce, Ambre, isolée dans ce cottage, si loin d’ici. Cette pauvre enfant atteinte du Féros que les vibrations Sensitives de sa petite sœur ne suffisaient à calmer.

La lignée des H vacillait, manquant de se briser, Meredith n’allant également pas au mieux au vu de sa grossesse fort compliquée pour ce troisième trimestre. Sur les quatre petites filles seule Adèle, la plus jeune, gardait la tête haute ; la Sensitivité qui s’éveillait en la petite albinos y jouait pour beaucoup, une faculté si rare et précieuse. Heureusement que von Tassle était là pour veiller sur elle ; une bien belle ironie quand on y songeait.

Hélène aurait été tellement fière de ses filles qui, bien que n’ayant pas grandi dans l’opulence, avaient toujours su se débrouiller pour survivre et s’intégrer au mieux dans ce monde impitoyable. Georges avait fait un travail formidable ; père célibataire, travailleur et dévoué, doté d’un amour incommensurable pour ses deux enfants quand bien même l’une n’était pas issue de son sang. Leur père avait eu raison d’ordonner à Hélène d’épouser cet officier issu de la noble famille des de Rochester ; ces gens dévoués corps et âme à la Cause depuis près de deux siècles, des espions au service du Aràn Alfadir. Dont la mission principale était de se rendre sur Pandreden afin de retrouver Hrafn pour le ramener au Cerf.

Pourquoi sa sœur l’avait-elle trompé ? Pourquoi avait-il fallu qu’elle dévoile le secret de ses origines à son amant ? C’était en grande partie de sa faute si la situation actuelle dégénérait. À cause d’elle si toutes les cartes depuis longtemps assemblées s’étaient effondrées il y a neuf ans de cela en ce fâcheux 24 septembre 300. Une journée effroyable ; un événement qui avait bouleversé à lui seul l’ensemble de l’équilibre de l’île. Et les vains espoirs de jadis avaient disparu en un claquement de doigts. La mission était devenue plus sombre, périlleuse, requérant des sacrifices que peu pouvaient se permettre d’accepter.

Irène soupira ; il lui restait une dernière carte maîtresse à jouer. Il allait falloir opérer dans la plus grande discrétion, en espérant qu’elle fasse le bon choix de s’entretenir auprès de lui ; cet honnête marquis tout aussi secret qu’elle et qui pouvait la broyer d’une seule main tant son emprise sur le territoire était puissante.

Alors qu’elle s’apprêtait à refermer la fenêtre, elle vit un fiacre se garer juste devant les grilles de son domaine. À la vue de Théodore accourant vers elle d’un pas pressant, un rictus s’esquissa sur le coin de ses lèvres fines ; elle ne savait réellement quoi penser de ce garçon qu’elle ne portait guère dans son cœur et qui ressemblait démesurément à son géniteur.

Selon ses principes, elle le trouvait horripilant, vulgaire, inintéressant et maladroit. Néanmoins, il dégageait quelque chose d’attachant. Elle ne saurait réellement dire quoi, si ce n’est qu’elle le trouvait plutôt affectueux. Malgré sa couardise et son rechignement, le jeune homme se dévouait pour accomplir tout ce qu’on lui confiait ; une belle qualité qu’elle saluait, étant elle-même sous de fâcheux auspices.

À moins que, dans un souci d’empathie inné, elle ressentait la souffrance interne de ce garçon tout juste adulte et comprenait ce qu’il subissait du fait d’avoir grandi sans mère pour l’élever. Car, après tout, elle aussi n’avait jamais connu la sienne, morte peu après la naissance de sa sœur Hélène, foudroyée lors de ce duel infâme opposant le Cerf et le Serpent. Elle ne conservait d’Erevan que le timbre d’une voix douce et juvénile ainsi qu’une réminiscence qu’elle revoyait à travers la physionomie de Meredith.

Voyant le garçon approcher, Irène s’écarta de la fenêtre et ouvrit la porte juste devant lui. Dressée de toute sa hauteur, elle scrutait le jeune homme aussi grand qu’elle, plantant ses yeux bleus de givre dans ses pupilles smaragdines.

— Bien le bonjour monsieur von Eyre, fit-elle en croisant les bras, que nous vaut cette visite ? J’ose espérer que ce cher Wolfgang a bien reçu ma lettre et l’a lue avec la plus grande attention. Et qu’il comprenne tout à fait mon refus de me rendre auprès de lui aujourd’hui.

Elle le vit déglutir, quelque peu désarçonné par cette attaque directe qui le déstabilisa.

— Bonjour Irène, hésita-t-il, en effet, je viens sous ordre de mon père. Il souhaiterait que vous soyez présente auprès de lui. C’est vraiment très… important, m’a-t-il demandé de rajouter.

— Votre père est bien têtu d’exiger cela ! maugréa-t-elle en fronçant les sourcils afin de l’intimider. Ma lettre n’était-elle pas des plus claires ?

— Si… bien sûr ! Je suis désolé, je vous fais juste passer le message. Il dit que c’est vraiment important, il insiste pour que vous soyez à ses côtés.

Irène siffla, retroussant sa lèvre pour y dévoiler un bout de ses canines. Cette expression fit perdre davantage contenance au jeune homme qui ne savait que faire en cas de refus éventuel de la part de sa future belle-mère.

— Sachez que je suis là pour veiller sur votre fille en votre absence, ajouta-t-il, j’ai moi aussi appris la nouvelle et je vous promets de vous avertir en cas de problème.

Il y eut un silence pendant lequel aucun d’eux ne parla, se dévisageant en chien de faïence.

— Très bien, finit-elle par dire en se retournant afin d’enfiler son manteau.

Avant de partir, elle alla voir une dernière fois sa fille dans la pièce annexe. Dans le salon, Blanche était dressée de toute sa hauteur. Les muscles tendus à l’extrême, elle adressait à sa mère un regard noir ; sa fille paraissait furieuse, cela se pouvait se justifier.

— Je pars rejoindre Wolfgang, annonça la mère avec fermeté. Théodore reste là pour veiller sur toi.

— Je vous ai entendue. Je me débrouillerais bien seule, mère, n’ayez crainte. Je n’ai pas besoin de lui ! Je peux prendre soin de moi et je n’ai absolument pas besoin d’être surveillée. Je vous le promets.

— C’est un ordre ma fille, que cela te plaise ou non ! trancha-t-elle. Alors ne le discute pas.

En se retournant, elle l’entendit pester mais ne renchérit rien. Une fois devant la porte d’entrée, la duchesse mère darda d’un œil sombre le jeune homme resté sagement sur le perron. Elle s’approcha de lui et, lentement, posa une main sur son épaule. Enfin, elle fit claquer sa langue et lui murmura à l’oreille.

— Si jamais il lui arrive malheur en mon absence, Théodore, croyez-moi que vous regretteriez amèrement cette invitation. Vous comme votre père. Suis-je claire ?

— Très claire madame, marmonna-t-il.

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