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NORDEN – Chapitre 66

Chapitre 66 – Le Bâtard et le Chien abattu

Une fois dehors, elle avançait d’un pas rapide sur les larges trottoirs, entre les arbres taillés, les bancs et les longues rangées d’attelages. Il faisait encore bon et les gens profitaient de cette fin d’après-midi ensoleillée pour se balader ou rentraient de leur fin de semaine passée dans leur résidence secondaire située en pleine campagne. Quelques-uns la saluèrent poliment à son passage, déchargeant leurs carrosses et leurs fiacres chargés de paquetages.

Elle quitta l’avenue, arriva sur la grande place et prit le chemin habituel pour rentrer. En marchant, elle notait l’atmosphère se tendre et entendait des bouts de conversations dont une qui eut le don de piquer au vif sa curiosité.

Elle alla à la rencontre d’un groupe de vieilles aranéennes qui discutaient bruyamment, posées sur un banc, un sac de courses à côté d’elles et un chien à leurs pieds. Puis, timidement, elle leur demanda quelle était la cause de toute cette agitation latente.

Les vieilles dames, courtoises, lui révélèrent qu’une attaque avait eu lieu au port, sur les quais en fin de matinée, soit près d’une demi-heure après le discours du marquis. Selon les rumeurs, durant l’altercation, trois hommes furent blessés à l’arme blanche par un des partisans de monsieur le maire, ayant assisté au discours et qui fut pris d’un coup de sang.

En entendant cela, Ambre, gagnée par un sentiment d’angoisse, se demanda si cet évènement n’était pas un complot afin de rendre la population méfiante vis-à-vis du maire, espérant implicitement que ce fâcheux incident n’entache pas sa notoriété.

Troublée, elle remercia les dames, les salua et repartit.

Voilà que je commence à avoir peur pour lui… non, c’est juste pour moi et Adèle que je m’inquiète. S’il se fait évincer, je vais devoir trouver un autre emploi et quitter les villes. Je suis devenue trop engagée maintenant, je risque ma peau à présent.

Pendant qu’elle marchait, elle observait le paysage, dévisageant les passants avec défiance, aux aguets.

Puis elle s’arrêta quelques instants devant le palais de justice, désert en ce dimanche soir. L’édifice à la façade écrasante trônait encore avec majesté. Ses larges piliers de marbres supportaient le lourd fronton de pierre, sur lequel, la silhouette de Jörmungand avalant un homme, leur allégorie de la Justice, se détachait nettement.

Elle remarqua quelque chose bouger sur les marches du parvis et vit un sale aRATnéen de belle taille sortir de l’édifice, un morceau de nourriture entre les dents. Un molosse affamé accourut vers lui, le coursa et le croqua d’un coup sec, répandant du sang sur les marches.

Guère impressionnée par ce spectacle macabre qu’elle commençait à voir un peu trop souvent dans les rues le matin, elle poursuivit sa route en silence. Lorsqu’elle passa le premier parc, elle s’engouffra dans une allée annexe, plus tranquille et sans âme qui vive. Puis, en pleine réflexion, elle entendit un bruit de sabots et une voix mielleuse l’appeler quelques mètres juste derrière elle.

Sachant pertinemment de qui il s’agissait, elle poussa un soupire d’exaspération et continua son chemin sans ce retourner, les poings serrés.

Putain pas encore lui !

— Tu ne devrais pas te balader, seule, ici, à cette heure, quelqu’un pourrait t’agresser ! Dit une voix doucereuse.

Ambre, comprenant la référence, sentit la colère lui monter. Elle s’arrêta net et planta son regard dans celui de son interlocuteur. Théodore se tenait assit sur son palefroi à la robe blanche et la dévisageait de haut, tout sourire, ses yeux verts bien visibles derrière sa grosse paire de lunettes.

Le portrait miniature de son père, mais sans la prestance.

— Qu’est-ce que tu me veux ? Cracha-t-elle, impatiente. Tu ne voulais pas rester un peu plus longtemps chez Meredith, plutôt que de venir m’emmerder ? Elle avait certainement encore besoin de son cher Teddy !

— Rectification ma rouquine préférée, annonça-t-il joyeusement, c’est chez les de Lussac. Attends qu’ils se marient et après tu pourras dire cela !

La jeune femme prit une profonde inspiration et continua sa route les ongles rentrés dans la paume de ses mains. Théodore restait auprès d’elle, faisant marcher son cheval au pas et la contemplait de haut, pris d’un désir incontrôlable de la titiller.

— Je peux savoir pourquoi tu me suis ? Pesta-t-elle, agacée.

— Je te signale que le manoir de mon père est dans cette direction. Tu devrais le savoir pourtant.

Elle jura, prête à sortir de ses gonds.

— Je sais très bien que le manoir de ton père est par là ! Je veux dire, pourquoi est-ce que tu me suis avec ton putain de cheval alors que tu pourrais aller beaucoup plus vite en galopant et ne pas m’imposer ton odieuse personne !

Théodore déposa les rênes sur sa selle et s’appuya sur l’encolure de sa monture.

— Je profite du paysage et de la magnifique ambiance qui règne ici, ajouta-t-il, cynique. Il fait beau et il fait encore si chaud. Les lieux sont calmes dans cette ville si belle et emplie de volupté, baignée sous cette chatoyante clarté dorée. C’est un temps si idéal pour une balade équestre et bucolique. Je me sens tout émoustillé, tous mes sens sont agités et mon membre alerté prêt à être dégainé à chaque instant.

Il gloussa et se rapprocha d’elle, allant jusqu’à frôler ses cheveux qui ondulaient à la brise.

— Bon je te l’accorde il y a une rouquine défigurée qui fait tache dans toute cette beauté, mais je peux m’en accommoder.

Il effleura son épaule du doigt et ajouta grivois.

— Surtout si la-dite rouquine désire finalement s’offrir à ma personne au bout de toutes mes tentatives infructueuses pour l’avoir auprès de moi. Finira-t-elle par céder, exaspérée, que dis-je, abattue, de se voir si seule, sans beau mâle pour s’occuper d’elle ? Courbera-t-elle son joli petit corps devant ma personne, moi, noble marquis richissime ? Promis je serais gentil avec elle… Que demander de mieux ?

Ambre, fulminante, jura à nouveau et lui adressa un regard noir du coin de l’œil.

— T’as pas d’autres femmes à aller emmerder, putain ! Maugréa-t-elle, la rage au ventre.

— Aucune qui ne soit plus importante que toi ma chère petite noréenne de basse classe, je t’escorte. Ordre de ton cher Baron adoré, si on te croise seule dans les rues isolées.

Elle fut prise d’un rire nerveux et redressa la tête.

— Oh ! Je vois, alors comme ça le Baron m’envoie un cure-dent et un pervers sexuel de surcroît pour me protéger ? Railla-t-elle en lui montrant les dents.

Sentant que ses paumes commençaient à être entaillées, elle ouvrit ses mains et crispa ses doigts à la manière d’une serre, les ongles rougis par quelques gouttes de sang frais.

— Franchement je peine à te croire mon pauvre, poursuivit-elle avec mépris, vas donc jouer ailleurs si tu ne veux pas que je m’énerve !

— Tout doux ! Je me montre amical, là ! S’offusqua-t-il. Et je te signale que je suis peut-être pas bien épais, mais je sais me battre, les jeunes hommes de la noblesse savent manier le fleuret et le revolv…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’un oiseau noir, fou de rage s’abattit sur lui, croassant avec force et enfonçant ses griffes dans ses cheveux. Théodore criait et se débattait, fouettant le corbeau avec ses mains. Tandis que son cheval, pris de panique, hennit et partit au galop.

Le garçon, ne tenant plus les rênes, finit par chuter dans l’herbe une dizaine de mètres plus loin. L’oiseau lâcha son étreinte et alla se poser sur l’épaule de son éternelle fiancée qui riait à gorge déployée. L’animal dévisagea le jeune homme, l’œil mauvais et le plumage ébouriffé.

Ambre alla à la rencontre du cavalier et l’observa avec dédain et amusement. Celui-ci était avachi au sol, sur le dos, les lunettes de travers, les vêtements tachés de terre et les cheveux couverts de brindilles. Hébété, il haletait et regardait le ciel les yeux écarquillés.

Arrivée devant lui, elle lâcha avec arrogance :

— Oh ! Mon pauvre petit Théodore, c’est vrai que tu fais un brave soldat, je me sens terriblement rassurée en ta présence. Et dire qu’un simple corbeau te fait chuter de cheval et te met tout en émoi. T’es bien pitoyable !

Elle donna une tape amicale sur le crâne du corbeau et l’embrassa sur le bec avant de poursuivre sa route.

— Bon, sur ce, je te laisse… Je ne vais pas perdre mon temps à te soigner toi aussi, je ne suis pas une sainte et je n’en ai pas du tout l’envie ! Allez, Adieu !

Quand elle arriva devant les grilles du manoir, Adèle l’attendait impatiemment dans le jardin, les yeux brillants, assise sur le rebord de la fenêtre du gardien. Le jeune Arthur ouvrit le portail et l’aînée pénétra dans l’enceinte, Anselme sur l’épaule.

La petite vint vers elle en trépignant, le visage rayonnant.

— Oh Ambre ! Tu sais pas ce qu’il s’est passé ? Mais c’est incroyable !

— Qu’est-ce qui te trouble autant ma petite Mouette ? Je ne t’ai pas vue aussi réjouie depuis longtemps !

Adèle prit le corbeau dans ses mains et le caressa. Anselme, heureux de cette tendresse, ferma les yeux et roucoula.

Pendant qu’elles regagnaient le logis, la cadette lui expliqua surexcitée que, apeurée par le non-retour de sa sœur, elle avait ordonné au corbeau d’aller la rechercher et de la ramener. Suite à cela, l’oiseau s’était exécuté, déployant instantanément ses ailes noires lustrées et s’envolant, avec rapidité et en ligne droite, dans le ciel.

Ambre l’écoutait avec attention, la chute de Théodore avait su faire baisser sa mauvaise humeur.

Adèle, rassurée d’avoir sa sœur auprès d’elle, courut vers la roseraie, foisonnante de roses écloses, afin de s’exercer avec Anselme et tenter de lui faire exécuter des ordres.

En haut des marches de l’entrée, Ambre aperçut Séverine, accoudée au muret, en train de fumer, Désirée allongée à ses pieds. La domestique lui adressa un faible sourire et lui annonça que le maître était parti en hâte pour une réunion urgente et qu’il ne rentrera pas avant plusieurs heures.

À mon avis, l’affaire s’annonce lourde. J’espère vraiment qu’il n’y aura pas de sévères répercussions. Songea-t-elle, nerveuse.

La voyant pensive et anxieuse, Séverine lui tendit une de ses cigarettes qu’elle accepta avec joie et fuma en silence.

Le soir venu, après avoir couché Adèle, elle dîna seule, le Baron n’était toujours pas rentré. Elle se trouvait donc isolée, dans cette grande salle à manger, sur cette grande table, avec pour seule compagnie le tintement régulier de l’horloge et Émilie qui lui apportait le repas et débarrassait.

L’odeur était particulière ce soir-là, le fort parfum d’Iris, qui imprégnait la personne du Baron, manquait à l’appel, rendant l’air si fade et insipide que même le bouquet de lys disposé sur la table, pourtant foisonnant de fleurs toutes déployées, ne parvenait pas à égayer.

L’estomac noué par l’inquiétude, elle mangea peu, peinant à avaler les aliments qu’elle portait à sa bouche.

Lorsqu’elle quitta la pièce pour rejoindre sa chambre, plus préoccupée qu’elle ne l’aurait cru par l’absence de son hôte, elle le vit enfin passer le pas de porte.

Soulagée, elle poussa un soupire. Puis elle s’arrêta et le regarda avec stupeur ; sous son apparence impeccable, l’homme paraissait épuisé.

Les yeux cernés et les traits tirés, il marchait d’un pas lent. La tête légèrement baissée, il frottait ses doigts contre ses paumes. Ce geste anodin, presque imperceptible, était un tic nerveux et incontrôlable qu’il effectuait de plus en plus souvent ces derniers temps.

— Mademoiselle, dit-il d’une voix grave en prenant la direction de la salle à manger, pourriez-vous rentrer directement après votre travail demain, s’il vous plaît ? J’aimerais m’entretenir avec vous.

— Comme vous le souhaitez, répondit-elle posément, troublée par sa vulnérabilité qui transparaissait nettement. Je ne compte plus m’attarder à Varden dorénavant.

— Il ne vaut mieux pas, en effet.

Ils se contemplèrent un instant, le visage grave. Puis elle hocha la tête et commença à regagner l’étage.

— Surtout, faites attention à vous demain matin, l’avertit-il, évitez de vous attarder dans les rues et restez sur vos gardes.

Elle se stoppa, se retourna et le vit partir.

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