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NORDEN – Chapitre 67

Chapitre 67 – Le Renard et l’Hermine

Alexander ouvrit la porte du salon et invita Ambre à s’installer devant lui à son bureau. Deux verres de thé glacé étaient mis à disposition pour chacun d’eux ainsi qu’une carafe en cristal, le tout disposé sur un plateau d’argent lustré. Il faisait encore chaud à cette heure, dans cette pièce orientée Sud-Ouest face à la mer et baignée par le soleil du soir.

Les trois portes-fenêtres étaient ouvertes en grand, laissant l’air pénétrer dans les lieux et y apporter une délicate senteur d’herbe fraîchement tondue et de fleurs, notamment des roses, provenant des arbustes qui encerclaient le pourtour extérieur du manoir. La pièce était plongée dans une lumière jaune dorée faisant scintiller les appareils du cabinet de curiosités ainsi que les deux médaillons posés sur le bureau, fait de bronze et d’or, l’un représentant un chien et l’autre un loup, bien mis en valeur dans leur petit écrin noir.

Ambre, vêtue d’une robe légère de style noréen, d’un vert pâle à motifs floraux, attachée par un fin ruban rose poudré à la taille, s’assit confortablement dans le fauteuil devant lui. Elle prit le verre froid qu’elle but à grandes gorgées puis le garda entre ses mains afin de se rafraîchir. Quelques gouttes de sueur perlaient le long de sa nuque et mouillaient le bas de ses mèches de cheveux qu’elle avait attaché en une longue natte lui descendant jusqu’à la poitrine.

Alexander, quant à lui, conservait son veston et ne semblait nullement souffrir de la chaleur, pourtant étouffante. Il s’éclaircit la voix et lui relata les incidents de la veille. Comme Ambre l’avait deviné, la rixe ayant eu lieu au port peu après leur départ avait déchaîné les passions.

En effet, après le dispersement de la foule échaudée par le discours du marquis, les marins s’étaient retrouvés sur les quais afin de reprendre leur poste. Or, ils avaient aperçu certains de leurs collègues discuter amicalement avec James de Rochester qui, selon bon nombre d’entre eux, était devenu depuis peu leur ennemi.

Après le départ du Capitaine, les marins favorables à l’Élite s’étaient rués sur les autres. Un combat sanglant s’était engagé où l’un des hommes, n’étant plus maître de lui-même, avait fini par sortir un couteau. Dans sa tentative de défense, il était parvenu à blesser deux de ses assaillants et à en tuer un troisième, décédé une heure plus tard de ses blessures.

Suite à cet incident, le maire avait été immédiatement averti de l’affaire et s’était empressé de rejoindre la mairie en compagnie de James. Ce dernier l’avait rejoint après avoir raccompagné les deux jeunes femmes. Sur le trajet, il lui avait annoncé que son acolyte se trouvait chez Meredith et que cette dernière était blessée.

Alexander annonça à Ambre que ce fâcheux évènement pouvait se révéler désastreux pour son image ainsi que pour la sécurité des villes. Car il s’agissait de la première attaque faite au grand jour, où les assaillants et le meurtrier étaient clairement identifiables. Les conflits dans les quartiers portuaires risquaient dorénavant d’être beaucoup plus fréquents.

D’un côté, il y avait les nombreux marins-pêcheurs et gardes-côtes qui exerçaient leur travail sans être impactés par l’embargo. Ceux-ci étaient plus orientés vers la politique du maire actuel, travaillant généralement à la solde du marquis de Lussac.

Tandis que le camp opposé comptait des centaines de marins et officiers, aranéens comme noréens, des équipages de la Goélette et de l’Alouette. Ces gens-là étaient pour la plupart lourdement armés et savaient, par conséquent, manier les armes.

La jeune femme acquiesça et lui parla de son altercation avec le Capitaine Maspero-Gavard ainsi que de sa rencontre avec le marquis Desrosiers. Elle lui relata en détail le climat tendu lors du discours haineux prononcé par la hyène Muffart à l’encontre des partisans de l’Alliance.

— Muffart n’est pas une hyène, répliqua Alexander après avoir bu une gorgée, c’est un vautour, un charognard et un opportuniste, prêt à tout pour avoir un os à ronger. Non, mademoiselle, la Hyène est plus noble, plus respectable et surtout nettement plus dangereuse.

— Qu’y est-elle ? S’enquit Ambre, surprise de voir le Baron désigner, lui aussi, les aranéens avec un titre animalier.

Il eut un rictus, reposa son verre et posa ses mains jointes sur le bureau. Puis il regarda en direction de la tapisserie murale et dont le halo de lumière faisait briller les fils argentés des yeux d’Alfadir et les fils dorés de ceux de Jörmungand.

— La personne qui dans l’ombre semble tirer quelques ficelles de notre territoire. Ce n’est pas une personnalité des plus influentes, mais elle a encore assez de poids pour pouvoir imposer sa volonté et surtout protéger sa progéniture.

— Vous parlez d’Irène von Hauzen, c’est bien cela ?

— C’est exact.

— Pensez-vous qu’elle pourrait vous nuire ?

— Non, au contraire, et sa volonté d’union avec Mantis le prouve, car ce n’est certainement pas un mariage d’amour, surtout au vu de l’effroyable personne qu’est Wolfgang. Je ne sais pas ce qu’elle manigance, mais elle semble favorable à ma cause pour avoir osé envisager une union avec lui. Sa prise de parti pouvant être également dû au fait que sa fille Meredith choisisse le jeune de Lussac en amant. Cela leur laisse deux familles partisanes puissantes pour leur permettre d’exister et de vivre dignement.

Ambre, étouffée par la chaleur, ferma les yeux. Elle redressa sa tête et plaqua, sans gêne, son verre d’eau glacée contre sa joue entaillée, soupirant d’aise. Ce geste fit décrocher un petit rire de la part de son interlocuteur face à son indécence qu’elle ne semblait nullement remarquer.

— Que savez-vous sur elle, exactement ? Demanda-t-elle en se resservant un verre et buvant goulûment, laissant choir des gouttes sur le tapis.

— Pas grand-chose malheureusement, mais elle est assez intimidante pour parvenir à effrayer Friedrich. C’est une personnalité dominante, secrète et incapable d’éprouver la moindre once d’émotion envers autrui. En soi, elle est l’incarnation même du Narcissisme. Ajouté à cela un passé inconnu, une orpheline dont je n’ai même pas pu retrouver la trace puisque les registres relatant les naissances noréennes ont été dérobés par Friedrich et demeurent encore introuvables !

À cette annonce, Ambre manqua de s’étouffer et recracha la gorgée qu’elle était en train de boire.

— Vous voulez dire que c’est le Duc qui a volé les registres ? S’étonna-t-elle, stupéfaite, une voix à demi étranglée.

Puis, en voyant les gouttes disséminées sur le bureau, elle se leva et commença à les essuyer avec son avant-bras, étalant de fines taches encore humides qui disparaissaient peu à peu sous l’effet de la chaleur.

— Cela a l’air de vous troubler ? Dit-il en la dévisageant, outré par son attitude. Vous étiez au courant de leur vol ?

Elle finit de sécher la dernière tache d’un revers de la main, se rassit et lui relata les faits de la bibliothèque. Puis elle en vint à parler de la fameuse nuit à Eden, qu’aucun des trois n’avait jamais pris le risque de dévoiler à quiconque.

À l’évocation du sujet, elle commença à se sentir mal à l’aise, se mordillant les lèvres, les sourcils froncés lui dessinant une ride du lion sur le front. Puis elle s’arrêta, croisa les bras et détourna le regard de son interlocuteur qui la dévisageait encore, désormais impassible.

— Allez-y mademoiselle, finit-il par dire devant son silence, il faudra tôt ou tard crever l’abcès, autant le faire de suite.

Elle soupira, prit une profonde inspiration et s’élança :

— Je sais bien, monsieur, commença-t-elle avec lenteur, que vous ne nous avez pas accueillies sous votre toit uniquement dans le but de vous occuper d’Adèle ou de m’avoir à disposition pour vous aider dans votre cause. Sachez que je ne suis pas dupe, je vois très bien que vous nous épiez toutes les deux, je vous l’ai d’ailleurs fait souvent remarquer au début. Je sais que ce que vous a dit le Duc à notre sujet vous a intrigué ; que vous vous intéressez à nous également parce que, selon lui, nous sommes spéciales. Je ne sais pas ce que vous vous êtes dit avant que je n’arrive sur les lieux, mais le fait que le Duc se taise encore là-dessus et se laisse condamner sans prendre la peine de nous voir couler avec lui, vous et moi, me laisse assez perplexe, je l’avoue. Je ne sais pas ce qu’il sous-entendait par « monstre ». Ni pourquoi, alors qu’il nous qualifiait comme tel Adèle et moi, avait-il si peur que l’on soit mortes !

Elle sentit son cœur se serrer et les larmes lui monter :

— Et surtout…

Elle se tut, incapable de parler.

Alexander, comprenant son malaise, l’aida :

— Votre mère ?

— Oui, dit-elle avec dépit, je ne comprends pas comment cette affaire a pu faire autant de dégâts. Enfin, je crois qu’il s’agit de ça, puisque le Duc semblait dire que ma mère et vous y étiez mêlés.

Elle déglutit et se pinça les lèvres.

— Je ne sais pas du tout qui était ma mère, monsieur, franchement, je n’en sais rien !

— Et votre père, que vous avez connu plus longuement, avait-il des pistes sur le sujet ? Demanda-t-il le plus calmement possible en voyant sa mine renfrognée. Vous a-t-il fait part de souvenirs ou de mots qui pourraient la concerner ?

La jeune femme eut un rire nerveux. C’était la première fois qu’elle parlait de ce genre de sujet avec lui et elle éprouvait une certaine gêne à l’idée de lui révéler des traits de son passé à demi oublié.

— Non… mon père était quelqu’un de très discret. Je ne sais pas grand-chose sur lui non plus, du moins, rien en ce qui touche à sa personne. Il ne parlait jamais de maman, on évitait ce sujet à la maison. Je n’ai même jamais osé lui demander comment lui et ma mère s’étaient rencontrés, probablement à Varden, d’après ce que j’ai compris. Ma mère était couturière et tenait la boutique de son oncle, que je n’ai presque pas connu, car je ne l’ai pas revu depuis la transformation de maman. Je sais que mon père se rendait régulièrement là-bas afin de faire recoudre son costume d’officier. Je pense qu’ils ont dû se connaître là-bas.

— Votre père était un officier ? Fit-il, surpris.

— Euh… oui, c’est exact, sur la Goélette plus exactement. Je sais qu’il connaissait bien Rufùs et qu’il était au service de monsieur de Rochester. Pourquoi ?

Alexander fronça les sourcils, sceptique. Il trouvait cela étrange qu’un homme d’aussi haut rang dans la marine commerciale, en particulier sur la Goélette, puisse gagner d’aussi faibles revenus et vivre aussi modestement. Car, Desrosiers, était réputé pour bien payer ses hommes, surtout ses officiers, et versait à leur famille une pension en cas de décès ou de transformation. Or là, les deux sœurs semblaient n’avoir vécu qu’avec des revenus bien limités.

— Pour rien, mentit-il.

Elle fit la moue et balaya la pièce du regard, gênée.

— Je pense que mes parents n’ont jamais été vraiment proches, admit-elle, qu’ils ont dû se marier en ayant plein de rêves en tête, ma mère surtout. Étant orpheline, je pense qu’elle voulait fonder sa propre famille.

Elle eut un rire nerveux et se pinça les lèvres :

— Ça a été un fiasco, comme vous le savez… Pourtant, bien qu’elle ait commis l’irréparable, énormément de choses à son sujet me troublent.

— Que voulez-vous dire par là ? S’enquit-il, perplexe.

Ambre, tressaillante, tint fermement son verre du bout de ses longs doigts fins, aux ongles semblables à des griffes. Crispés, ils esquintaient la surface, provocant un bruit strident.

— Eh bien, j’ai évoqué le sujet avec une vieille noréenne à Meriden, du nom d’Ortenga. La dame qui a sauvé Judith et pris soin d’Adèle lors des terribles évènements. Elle m’a dit quelque chose d’étrange et j’entends encore ces mots à mon esprit. J’ai voulu aller la voir pour en reparler avec elle, mais les deux fois où j’y suis allée, elle n’était pas là.

— Que vous a-t-elle dit ? Fit-il, les sourcils légèrement froncés piqué au vif par ces propos.

La jeune femme réfléchit et porta son regard sur les deux médaillons rangés dans leur écrin. Le loup, très clairement identifiable comme étant celui de Judith, sur lequel était écrit sur le liseré Madame Judith von Tassle. Et le second, un autre canidé, une tête représentée de profil, moins bien ouvragé et sans annotations, qui vu d’aussi près pouvait évoquer tout aussi bien un chien qu’un renard.

— Elle nous a dit que nous, les noréens, étions d’un naturel pacifique, poursuivit-elle, songeuse. Que notre force était dans l’union et dans l’amour d’autrui. Ces paroles m’avaient énormément énervée puisque vous m’aviez mis au courant pour les actes abominables de ma mère. Pourtant, Ortenga m’a dit de prendre du recul face à cela et de ne pas voir l’acte comme de la malveillance, mais comme un acte désespéré.

Elle détourna ses yeux ambrés de l’objet pour les porter sur son interlocuteur.

— Alors je vous le demande à mon tour, monsieur. Qui était Ambroise ? Demanda-t-elle tout de go.

À cette question, Alexander eut un rictus et commença à se frotter les doigts contre ses paumes. Il but alors une gorgée, tentant de mettre en place ses idées.

— Ambroise était un homme à mon service, travaillant pour moi depuis de nombreuses années déjà. C’était un honnête homme, loyal et travailleur, marié à une noréenne, Judith, sans histoire et ayant un fils, Anselme. Voilà tout ce que je peux vous dire sur sa personne.

— Rien d’autre ? Je suppose que vous devez avoir quelques détails malaisants sur lui !

— Malheureusement non. Je le considérais même comme un ami et son comportement à mon service a toujours été irréprochable, déclara-t-il calmement en se redressant et contemplant la pièce d’un œil vague.

— Oh, oui ! Certainement, je n’en doute pas ! Ricana-t-elle nerveusement. Tellement irréprochable qu’il a aidé ma mère à se consoler en l’absence de son mari ! Je suis sûre que Judith était au courant de leur relation et que cela ne lui posait pas le moindre problème !

— Sur un autre ton, je vous prie ! Dit-il, les dents serrées.

Ambre jura et pointa son doigt en sa direction, lui adressant un regard noir :

— Peut-être serais-je plus clémente le jour où vous reconnaîtrez qu’il n’y a pas que ma mère qui est fautive dans cette histoire et que votre charmant domestique y est aussi pour quelque chose ! D’ailleurs, pourquoi vous êtes vous tant entêté à vouloir le protéger alors qu’il vous avait floué ? Car j’imagine que vous n’étiez pas au courant qu’il avait une maîtresse et encore moins qu’il allait être père ! Je trouve étrange que quelqu’un comme vous qui avez pour principe d’être fidèle et de mépriser le mensonge, puisse défendre ce genre d’individu, ami ou non !

— Assez ! Pesta-t-il en se levant et en la défiant, hors de lui.

Ambre, surprise de le voir perdre ses moyens, posa son verre. Elle se redressa à son tour et lui fit face.

Il plissa les yeux, serra les poings et affirma :

— Tout ce qui concerne cette histoire ne vous regarde pas, j’ai déjà tant perdu avec mon entêtement ! Je m’en suis mordu les doigts et encore plus lorsque j’ai compris ce qu’il avait fait ! Et Friedrich qui, visiblement, a lui aussi essuyé bon nombre de problèmes suite à cette affaire, m’a très clairement remis à ma place !

Comprenant qu’il s’emportait, il prit une grande inspiration et fit les cent pas afin de calmer ses nerfs, marchant les bras croisés dans le dos et la tête haute.

— Je ne sais toujours pas pourquoi ce foutu Duc a voulu protéger votre mère et cette enfant ! Ni pourquoi il m’a écarté de l’enquête afin de faire cavalier seul, pour ensuite rédiger un contrat avec elle et voler les registres afin de masquer ses origines. Maintenant que je sais qu’Adèle et vous êtes spéciales, je me dis qu’il y a très certainement une raison ! Des « spécimens H » comme il vous a nommées. Cela expliquerait pourquoi il s’en voulait de m’avoir dévoilé cette lettre. C’est à se demander qui était réellement votre mère, en effet ! Car dans cette histoire, Friedrich voulait non seulement protéger l’enfant à naître, cela est certain. Mais aussi protéger les hommes de l’Hydre que votre mère avait engagés et qui ont été assez stupides pour se laisser embrigader et s’emporter dans leur acharnement !

— Vous pensez que ma mère aurait un lien avec la personne pour qui le Duc travaillait ? Fit-elle, interloquée.

— Je me suis posé la question en effet, dit-il d’un ton légèrement radouci, malheureusement, comme tout ce qui touche, de près ou de loin, à cette affaire je n’ai pas de piste concrète, mais seulement deux hypothèses tangibles diamétralement opposées ! Ce qui fait que je suis incapable de pouvoir les approfondir sans me trahir si jamais je fais fausse route ; ce que désirait Friedrich en ne me dévoilant qu’une infime partie de son plan macabre ! Il voulait me troubler et je dois dire qu’il a bien réussi son coup. D’autant que je ne peux aller m’entretenir avec lui sans que cela paraisse suspect.

— Quel genre de piste ? S’enquit-elle, intriguée.

Alexander s’arrêta net, silencieux, et la regarda de pied en cap, le visage grave.

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