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NORDEN – Chapitre 68

Chapitre 68 – La Providencienne

— Je veux bien vous en parler, fit Alexander d’un ton à nouveau posé, à condition, bien sûr, que vous me promettiez de tenir votre langue et de ne pas vous morfondre suite à cela ! Cela vous fera un os à ronger et pourra certainement, je l’espère, vous donner quelque matière à réfléchir sur votre passé et, possiblement, refaire émerger en vous des souvenirs enfouis. Souvenirs dont vous ne manquerez pas de me faire part à votre tour, en signe de bonne foi, comme la charmante et fidèle partenaire que vous êtes !

Ambre le regarda, médusée. Elle s’appuya sur le bureau, en totale désinvolture, le pied posé sur le rebord, et croisa les bras, attendant sagement son explication.

— Ôtez votre pied de mon bureau ! Pesta-t-il.

La jeune femme, prise au dépourvu, le dévisagea et s’exécuta avec lenteur, sans rien dire. Une fois qu’elle eut mis les deux pieds au sol, il reprit sa marche et poursuivit :

— Je suppose pour la première et j’insiste sur le fait qu’il s’agisse, bien entendu, d’une supposition, que l’un des parents de votre mère ne provient pas de Norden, mais de la Grande-terre, de Providence pour être plus précis.

Ambre le regarda, ébahie, mais n’osa pas l’interrompre.

Alexander, devant son scepticisme, lui expliqua qu’il y avait plusieurs facteurs qui permettaient d’étayer cette conjecture.

Le premier était que Norden et Providence entretenaient des liaisons maritimes depuis plus de deux siècles et qu’il était fort probable, au vu du nombre de traversées annuelles, que certaines personnes de l’empire puissent être montées à bord.

Cela appuyait le fait, qu’il y a quarante-cinq ans de cela, un duel entre Jörmungand et Alfadir eût lieu. Où le Aràn se serait emporté contre son jumeau afin qu’il se remette au travail et assure la bonne sécurité de l’île. Car, depuis l’inaction du serpent, des gens comme Enguerrand ou même le peuple aranéen avaient pu y accoster sans problème.

Le deuxième point était que le Duc aurait pu découvrir qu’Hélène, et par conséquent, Ambre et Adèle, étaient issues d’une personnalité éminente de la Grande-terre.

Cela expliquait pourquoi Friedrich était paniqué à l’idée qu’elles soient tuées ou envoyées sur Charité, l’empire ennemi.

Le troisième point concernait les évènements survenus lors du procès suite à l’assassinat d’Ambroise, ainsi que la volonté pour le Duc de sauver les hommes de l’Hydre. Ces derniers travaillaient pour le marquis de Malherbes, le propriétaire de l’Alouette. Ainsi le marquis devait possiblement être au courant du passage d’un éventuel émissaire étranger sur Norden.

Cela rendait donc les hommes de l’Hydre de mèche avec des individus puissants de la Grande-terre et prouverait pourquoi les registres noréens avaient été volés ; afin de dissimuler les preuves de l’existence de madame Hélène Hermine et de sa descendance si elle était issue d’un providencien.

Le quatrième point concernait le fait que le Duc avait ordonné à Enguerrand, un charitéin, d’enquêter en toute discrétion sur les sujets H. Ces spécimens pouvaient potentiellement désigner les héritiers de puissants providenciens mêlés à une population noréenne depuis un nombre d’années indéterminées. Par conséquent, ils pourraient se retourner contre Alfadir en dévoilant à l’empire des informations compromettantes.

Ambre déglutit péniblement et demeura muette, les yeux écarquillés, se rongeant les lèvres avec acharnement.

Hum… c’est un peu tiré par les cheveux… mais en même temps, ça laisse quatre points non négligeables pour appuyer ça. D’ailleurs, j’aurais du mal à croire que maman serait la fille d’un providencien. Serait-ce pour ça qu’elle serait devenue folle ? Ambroise l’aurait découvert et elle l’aurait fait tuer pour ça ? Dans ce cas, Ortenga aurait raison… ça ne serait finalement pas un crime passionnel mais un acte pour nous protéger ? Et papa le savait mais ne disait rien pour nous préserver également ? Le Duc aurait fini par le découvrir…

— Et Irène dans tout cela ? Parvint-elle à articuler.

Alexander, pensif, énuméra les points concernant la duchesse :

— Une femme orpheline. Placée à l’Allégeance, soit une glorieuse institution visant à introduire les jeunes femmes au service de la noblesse. Trouvant grâce aux yeux d’un Duc. Légèrement plus âgée que votre mère, orpheline également. Un Duc trouvant sa femme effroyable et faisant tout pour protéger…

— Vous… vous sous-entendez que ma mère et Irène seraient… sœurs ? Le coupa Ambre, choquée.

— Pas spécialement sœur, non, mais liées c’est certain ! Et je doute que Friedrich connaissait cette liaison entre elles avant l’assassinat. Qui sait combien de spécimens H existent sur l’île et qui ils sont. Pour l’instant, ce chiffre, selon cette conjecture, se porterait à cinq : vous, Adèle, Meredith, Blanche et Irène.

Ses mots eurent l’effet d’un coup de poignard, accentué par la chaleur du lieu, Ambre se sentit mal et manqua de défaillir. Elle prit son verre, but le peu qui restait d’une traite et, tremblante, se resservit à nouveau. Puis, chancelante, elle se dirigea vers l’une des portes-fenêtres, son verre à la main et s’affala au sol. Enfin, elle inspira à pleins poumons afin de prendre une grande bouffée d’air.

Le soleil commençait à décliner, plongeant le ciel dans un délicat camaïeu bleuté parsemé de nuages roses et oranges. Un vent marin léger, chargé des odeurs de la marée, se levait.

Alexander la rejoignit et s’adossa sur le côté opposé de la fenêtre, regardant sereinement le paysage, illuminé d’une belle clarté pâle. À quelques mètres, s’étendait la roseraie et sa petite serre en verre foisonnante de plantes vertes. Merles, rouges-gorges et mésanges gazouillaient paisiblement à l’ombre des arbres. Des petites statues d’animaux en pierre, dont une de cerf, trônaient en plein milieu des rosiers taillés et dont les roses aux diverses couleurs vives, allant du blanc au violet sombre, attiraient l’œil. Enfin, un splendide rosier blanc étendait ses fleurs immaculées à l’ombre du noyer.

— Votre théorie est… intéressante, monsieur, finit-elle par articuler en scrutant la statue avec intérêt, mais vous oubliez un détail ; pourquoi Alfadir, qui semble au courant de notre existence, nous laisserait-il vivre sur Norden si l’on représente une menace pour lui ? C’est insensé.

— C’est le gros point noir de cette première théorie, avoua-t-il, même si au vu des évènements passés j’ai de sérieux doutes quant à sa toute-puissance et en sa clairvoyance.

Il porta son regard dans le ciel, où mouettes et fous de Bassan volaient paisiblement en piaillant.

— Ce qui amène à ma seconde hypothèse, dit-il, pensif.

Ambre l’écouta sans mot dire, contemplant le paysage, l’œil vague et le cœur serré.

— Il serait également possible que votre mère et Irène soient deux espionnes travaillant pour quelqu’un d’influent, peut-être pour les de Rochester voire Alfadir lui-même. Selon cette théorie, vous êtes de simples noréennes et le Aràn tient à vous et vous protège d’éventuelles malveillances. Voilà pourquoi le Duc se devait de protéger Hélène à tout prix et a donc volé les registres. L’ennui est que je ne connaisse rien en matière d’espions ; je ne sais ni qui ils sont ni combien. Tout ce que je sais c’est qu’ils sont de la plus haute importance pour Alfadir puisqu’ils ont pour but de chercher son premier fils né, Hrafn, maintenu en captivité quelque part sur la Grande-terre.

Ambre, morose, cueillit une des roses rouges qui se tenaient sur l’arbuste juste à côté d’elle. Elle la porta à son nez, huma son parfum et la contempla sans en train, enlevant les pétales un à un, les faisant tomber au sol, formant ainsi de délicates taches rouges vives.

— Dans ce cas… pourquoi le Duc aurait-il peur de nous ?

— C’est là le défaut de cette deuxième hypothèse, annonça-t-il après un rictus, en voyant s’échouer les pétales dans son salon. Sauf si, comme certains noréens, vous êtes sujette à subir une transformation particulière, à l’instar de ma défunte femme Judith. Monsieur Stephan Dusfrenes est d’ailleurs en train d’étudier son cas depuis quelques jours. Puisqu’elle vient d’être officiellement innocentée sur cette affaire d’enlèvement. Sa dépouille n’est donc plus utile aux magistrats.

Ambre prit une inspiration et récita un passage de Serignac, à propos des noréens spéciaux, qu’elle avait lu et relu au point de le connaître par cœur :

— « Il existe sur Norden des noréens effroyables, semblables à des bêtes indomptables, sans pitié ni raison ni morale dont l’ambition est centrée sur le meurtre et la destruction ; des créatures sauvages et sanguinaires, souvent immenses et puissantes, aux yeux luisants d’un étrange éclat semblable aux flammes de l’Enfer. »

Elle prit la tige de la rose, utilisa une des épines pour se pincer le bout du doigt, produisant un petit trou duquel s’échappait une belle goutte de sang qu’elle contemplait avec dépit. Alexander la regarda faire, comprenant ses doutes.

— Ne vous morfondez pas là-dessus, rien de tout ceci n’est purement avéré. Mais j’ai bon espoir qu’à l’issue du procès, les différentes pièces à conviction, bien gardées par les magistrats, pourront être données au plus vite à l’observatoire afin de les étudier plus en détail. Je sais que vos analyses ainsi que celles des autres enfants noréens enlevés y sont répertoriées. J’attends également avec une certaine impatience les premières notes de Stephan au sujet de ma femme.

Ambre, muette, observait le paysage, mordillant le bout de son doigt ensanglanté et laissant le goût ferreux du sang glisser dans sa gorge, lui procurant un sentiment réconfortant et agréable.

— Comme vous pouvez le constater, les deux théories sont diamétralement opposées, poursuivit-il en étudiant son étrange comportement. Et je ne sais surtout pas si les propos prononcés par Friedrich ce soir-là sont tous fiables. Car il évoquait travailler à la fois pour une et plusieurs personnes et m’a très explicitement déclaré ne jamais avoir croisé Alfadir lui-même.

Il plissa les yeux et scruta attentivement les mains de sa partenaire, dont les paumes étaient encore entaillées.

Ce n’était pas la première fois qu’il s’en rendait compte puisque, depuis qu’elle était majeure, elle avait une tendance à l’automutilation, surtout au niveau des bras et des mains. Elle usait de ses ongles qu’elle laissait pousser jusqu’à devenir des griffes acérées, qu’elle limait et taillait en pointe.

— D’où l’importance pour moi que vous n’en dévoilez rien à personne, me comprenez-vous ?

Pantois, il se remémora son isolement suite à son « élan d’ardeur d’origine inconnue » lors de l’Alliance, comme elle lui avait avoué sans entrer dans les détails. L’homme n’avait pas osé insister là-dessus, de peur de la voir fuir définitivement. D’autant qu’Ambre, totalement désemparée, avait mis plus d’une semaine à se calmer et à redevenir maître d’elle-même.

Aujourd’hui encore, elle était incapable d’en expliquer la cause et n’en parlait à personne, jugeant ridicule l’idée qu’une simple odeur émanant d’une « putain de pastille de drogue » avait provoqué autant de dégâts sur elle. Confuse, elle peinait à remettre ses pensées en ordre, troublée davantage par son propre comportement que le choc qu’elle avait encaissé.

Le Baron, interloqué et inquiet, avait engagé son médecin personnel afin qu’il examine son cas, de peur qu’elle eût subi une agression inavouable. Après diverses auscultations, le docteur Aurel Hermann, le rassura sur ce point et était parvenu à lui remettre les lombaires ainsi que le bassin en place, en la manipulant avec précaution. Il avait été subjugué par sa faculté de rémission, démesurément rapide par rapport à ses patients ordinaires, que ce soit au niveau de ses ecchymoses ou musculairement parlant.

L’état physique de la jeune femme s’était amélioré à vue d’oeil. Cependant, cet évènement l’avait traumatisée ; elle était revenue au manoir craintive et n’avait daigné quitter sa chambre ou manger pendant une longue période. Son hôte l’avait fait surveiller de près pensant également que la pression qu’elle accumulait depuis son entrée en politique pouvait être trop importante pour une personne si jeune.

Ambre, l’œil vague, eut un petit rire nerveux :

— À qui voulez-vous que j’en parle, se contenta-t-elle de répondre au bout d’un moment en jetant la tige dans le jardin.

Elle se releva mollement et jeta un regard en sa direction.

— Surtout, ne m’attendez pas pour dîner. Je n’ai pas faim et je tiens à être seule.

Puis, la tête basse et le pas traînant, elle s’en alla en direction de la porte et sortit.

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