KissWood

NORDEN – Chapitre 70

Chapitre 70 – Le nouveau départ

Le soir même, la jeune femme, contrariée, regagna le manoir un peu plus tard qu’à l’accoutumée. Elle marchait d’un pas lent et traînant, épuisée par cette journée où elle n’avait eu de cesse de réconforter son amie totalement désemparée. Elle monta péniblement les escaliers, une main plaquée sur l’estomac tant elle avait mangé.

Alors qu’elle couchait sa petite sœur, elle s’installa à son chevet et lui fit part de son projet.

Adèle l’écouta parler, silencieuse et la mine renfrognée.

— Tu as l’air toute chagrinée, ma Mouette ! S’enquit Ambre, une fois qu’elle eut terminé son explication.

— Non… enfin, oui… un peu, murmura-t-elle, je suis triste de te voir encore partir. Que tu m’abandonnes encore une fois.

Les yeux larmoyants et la tête basse, elle caressa mollement le corbeau posé sur ses genoux.

— Mais je suis quand même contente pour toi, car je sais que tu ne te sens pas très bien ici aux côtés de père.

— Arrête de l’appeler comme ça, s’il te plaît ! S’emporta l’aînée. Tu sais très bien que j’ai horreur de ça ! Cet homme n’est pas ton père, ton père est…

Réalisant ce qu’elle allait dire, elle toussa et se mordilla les lèvres avant de poursuivre plus calmement sous les yeux de la cadette qui semblait surprise de ce changement de comportement soudain.

Oh putain, c’était moins une ! Ma parole je suis tellement à cran que j’en deviens agressive… c’est clairement pas le moment de lui dévoiler ça ! Meredith a raison, il faut que je me calme.

— Papa est parti en mer avec maman… ils sont ensemble et heureux maintenant.

Voyant sa petite sœur troublée, elle posa délicatement une main sur sa joue et la caressa avant de poursuivre :

— C’est important pour moi d’aller travailler à l’observatoire. Je voudrais en apprendre plus sur la transformation de Judith. Tu sais, la maman d’Anselme a eu une transformation très spéciale, c’est pour ça qu’elle t’a protégée et qu’elle était vraiment grande et dangereuse. Et je veux pour la même occasion en apprendre plus à notre sujet. Pour que l’on sache qui nous sommes et ce que nous voulaient nos ravisseurs.

— Tu veux parler des soldats et d’Enguerrand ? S’enquit la petite, les yeux écarquillés. Pourquoi ont-ils voulu nous enlever ? Tu ne me l’as jamais dit.

— Tout simplement parce que j’en ai aucune idée, ma Mouette. Et le Baron non plus. Mais peut-être que là-bas, je trouverais de quoi y répondre.

— Tu n’as pas peur d’y aller ? Il y a encore peut-être des vilains messieurs. Et ils n’étaient pas très gentils les gens en plus.

— Non, ne t’inquiète pas. Je ne crains rien. Et puis je commence à connaître du monde parmi eux. Stephan et André sont très gentils, même si Stephan est un peu farfelu et maladroit. Et puis il y aura aussi Marie, tu te souviens d’elle ?

Adèle fronça les sourcils et grimaça, songeuse :

— C’est la jeune femme qui m’avait donnée le dessin ?

Ambre esquissa un sourire et hocha la tête tandis que la cadette, en pleine réflexion, observait attentivement Anselme.

— Moi aussi je veux lui offrir un dessin alors ! Et ce sera un oiseau aussi. Un rouge-gorge comme celui qui vient souvent dans le jardin et qui vole très très vite !

Ambre laissa échapper un petit rire et la contempla, attendrie.

— Si tu veux, je pense qu’elle sera contente. Et puis, si ça se trouve, tu seras autorisée à venir me voir là-bas quand je travaillerai. J’en parlerai à mes collègues pour que tu puisses venir visiter. Ça serait sympa, non ?

— Oh oui ! Fit la petite, les yeux brillants. En plus, j’ai envie de me balader à cheval, sur Ernest. Ça fait si longtemps que je n’ai pas pu aller me balader sur la plage ou à la campagne, seule avec lui. Ça me manque beaucoup.

— Malheureusement, ça ne sera pas possible, soupira l’aînée, embarrassée. C’est trop dangereux en ce moment pour que tu puisses caracoler avec lui en dehors du manoir.

— Mais…

— Non, Adèle ! La coupa sèchement l’aînée. Je te l’ai déjà expliqué. Alors, s’il te plaît ne me relance pas dessus au risque que je me fâche à nouveau. Tu as tout ce qu’il te faut ici. Tu as des livres, des jeux, un grand jardin et tu as même tes amis qui viennent te voir. En plus tu as de la chance, car Séverine semble vraiment aux petits soins avec toi et fait tout ce que tu veux. Tu n’auras qu’à jouer avec elle en attendant, ou alors avec Maxime et Arthur, ils sont encore jeunes tu devrais pouvoir les convaincre de jouer avec toi.

— Oui, Séverine est très gentille et père… et Alexander aussi d’ailleurs. Mais je m’ennuie. J’ai l’impression d’être dans une prison et tout le monde est triste ou en colère en ce moment. En plus personne ne veut me dire ce qui se passe. Pas même la maîtresse. Tous les matins elle nous compte et nous dit des choses incompréhensibles à propos « d’embargo », « sédition » ou « d’Insurrection ».

— Ce n’est qu’une mauvaise période, ma petite Mouette chérie. La rassura l’aînée en lui donnant un baiser sur le front. Et si ça peut te consoler, je jouerais avec toi toute la fin de semaine lorsque je rentrerai. On restera rien que toutes les deux. Je serais entièrement disponible pour toi, pas de travail ni de réunion imprévue.

— C’est vrai ?

À cette révélation, le visage de la petite s’illumina. Cela faisait longtemps que les deux sœurs n’avaient pas joué ensemble. Ambre, dans ses nouvelles fonctions, n’avait presque plus de temps à lui accorder. Tout comme Alexander, elle rentrait le soir plus tard que d’ordinaire, épuisée et tracassée.

Adèle savait que sa sœur n’allait pas bien, qu’elle était nerveuse et aigrie depuis des mois déjà. Mais dans un souci d’égoïsme, si caractéristique de l’enfance, elle tentait de l’amadouer afin d’attirer son attention et de partager du temps avec elle. Même si, bien souvent, ses tentatives restaient vaines.

Après la lecture d’une histoire, la petite s’endormit, Anselme posé sur son ventre. La jeune femme déposa un baiser sur son front, embrassa tendrement le bec du corbeau et éteignit la lanterne. Puis elle descendit rejoindre le Baron dans la salle à manger pour dîner en sa compagnie, bien qu’elle n’eût absolument pas faim au vu de tout ce qu’elle avait avalé et dégusté à la taverne pendant le déjeuner. Elle se sentait encore barbouillée, mais tenait malgré tout à imposer sa présence à son hôte afin de s’entretenir avec lui.

Lorsqu’elle arriva, celui-ci était en train de dîner. Elle comprit qu’elle était en retard. La pendule, posée sur la console indiquait vingt et une heures quinze. Elle s’installa à table, s’excusa et se força à manger le contenu de son assiette, picorant sans le moindre appétit, le riz et le poisson qui s’y trouvaient.

Et dire qu’il y a un an de cela je n’aurais jamais rechigné à manger ce qui se trouvait dans mon assiette, pas même le moindre bout de nerf ou de gras…

— Vous êtes en retard ! Lui fit-il remarquer sans la regarder.

— Excusez-moi, monsieur, dit-elle après avoir fini sa bouchée qu’elle avala péniblement.

L’homme lui jeta un regard dédaigneux, mais ne dit rien et continua de manger en silence.

— Puis-je vous parler de quelque chose, monsieur ? Demanda-t-elle posément, guettant sa réaction.

Il haussa un sourcil, intrigué de la voir lui parler.

— Que voulez-vous, mademoiselle ?

Elle but une gorgée d’eau et s’éclaircit la voix :

— Je voudrais vous faire part d’un projet qui me tient à cœur. Ainsi, je vous annonce que je viens de quitter mon travail à la Taverne de l’Ours afin d’aller travailler la semaine à l’observatoire auprès de monsieur Stephan Dusfrenes.

Alexander fronça les sourcils, posa lentement ses couverts et se frotta les mains.

— Et vous avez décidé cela sans me demander mon avis ? Protesta-t-il d’un ton réprobateur.

Ambre déglutit, mais ne se laissa pas impressionner.

— Parfaitement, monsieur ! Je suis majeure et comme vous me l’aviez si bien demandée, j’ai un travail qui m’attend et il est bien payé. D’autant que rien ne m’engageait à rester ici lorsque nous avions conclu notre marché. Je suis libre de faire ce que bon me semble.

L’homme eut un rictus qu’Ambre ne sut interpréter. Elle se tenait droite et soutenait son regard, attendant patiemment ce qu’il allait lui dire.

— Soit ! C’est votre vie mademoiselle, faites donc ce que bon vous semble, comme vous dites. Je ne vous obligerais pas à rester en ma demeure. J’ai bien conscience également, au vu de la tension qui se joue actuellement en ville, que vous ayez besoin de vous ressourcer un peu et de prendre du recul. Je ne connais que trop bien l’effet néfaste d’une telle pression.

Elle fit les yeux ronds, surprise par son approbation directe.

— Dois-je comprendre que vous êtes d’accord ?

— Ai-je vraiment le choix ? Bien que je me demande comment votre chère petite sœur prendra cette nouvelle.

— Je viens de la mettre au courant à l’instant, monsieur, dit-elle avec aplomb. Et l’ai rassurée sur le fait que je rentrerais la fin de semaine pour la passer auprès d’elle, ici, chez vous.

L’homme fronça les sourcils et se redressa légèrement.

— Ainsi donc, vous me mettez au courant après elle ? Je ne vous savais pas si impolie, surtout que vous ne vous souciez nullement du comportement qu’elle pourrait avoir en votre absence. Que dois-je faire si elle vous demande en hurlant et en pleurant ?

Ambre soutint son regard, la tête haute.

— Je ne vois pas en quoi Adèle vous dérangerait, monsieur ! S’offusqua-t-elle, et je tiens à ajouter que ce n’est pas vous qui vous occupez d’elle, mais Séverine ! Et si vous ne la voulez pas auprès de vous alors je peux toujours l’emmener avec moi là-bas ! Après tout, elle apprendra sûrement des choses utiles et comme ça vous n’aurez nullement à vous soucier de ses états d’âme.

Elle croisa les bras, s’enfonça dans sa chaise et maugréa :

— Et cela ne vous a pas trop dérangé, monsieur, de l’avoir fait pleurer plus d’une fois par le passé en voulant nous séparer toutes les deux !

— Sur un autre ton, je vous prie ! Grogna-t-il, menaçant.

— Mais je suis parfaitement calme, monsieur…

L’homme eut un rire incontrôlable devant cette réaction qu’il ne connaissait que trop bien puis resta un moment silencieux. Ambre continuait de le dévisager, attendant patiemment son verdict.

— Ma foi, je ne vois pas d’inconvénient à votre demande. Néanmoins, ayez l’amabilité de me mettre au courant de l’avancée de vos recherches.

La jeune femme esquissa un sourire.

— Si c’est tout ce que vous attendez de moi alors je devrais pouvoir satisfaire vos exigences, monsieur, répondit-elle avec une pointe de cynisme dans la voix.

Il but une grande gorgée de vin et continua à manger.

— Tâchez seulement de vous tenir à carreau ! Je ne voudrais pas que vous et vos manières rustres n’entachiez ma notoriété au sein de la communauté scientifique comme vous le faites déjà si bien auprès de mes collègues et de mes partisans !

Pour le rassurer, elle lui adressa un large sourire, dévoilant fièrement toutes ses dents.

— Cela va de soi, monsieur. Vous savez bien ô combien grâce à vous, je suis absolument éduquée et disciplinée, fit-elle mesquine, une main sur le cœur.

— Je le remarque chaque jour en effet, aussi propre et charmante qu’une bête sauvage ! Répliqua-t-il, avec un léger frémissement des lèvres.

Elle acquiesça et tous deux continuèrent le repas en silence.

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