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NORDEN – Chapitre 75

Chapitre 75 – L’état de fureur

Il faisait nuit lorsqu’un cavalier arriva en plein galop à l’observatoire. Il fit stopper net son cheval et toqua avec force à la porte d’entrée. Pierre, le vieil astronome, était réveillé et lisait sagement à la lueur d’une lanterne grésillante, dans la grande salle plongée dans un silence de mort et dominée par l’obscurité. Les yeux de verre des spécimens empaillés luisaient dans le noir, reflétant d’une manière inquiétante la petite lumière de la flamme vacillante.

À l’entente du bruit, le scientifique patienta plusieurs secondes pour réaliser les faits. Puis il alla ouvrir, intrigué de voir quelqu’un se présenter ici à une heure aussi tardive.

— Que voulez-vous jeune homme ? Demanda-t-il posément.

Le cavalier, hors d’haleine, prit quelques instants pour récupérer son souffle.

— Je souhaite voir mademoiselle Ambre au plus vite, s’il vous plaît ! Annonça-t-il, haletant. Il y a urgence !

Le vieil homme le dévisagea, interloqué et hésitant.

— Elle doit probablement dormir. Je ne sais pas si c’est judicieux de…

— Monsieur, s’il vous plaît, daignez l’appeler ! Il y a urgence ! Un coup d’État est survenu à la mairie ce matin !

À cette annonce, Pierre se rua vers les dortoirs des femmes et frappa à la porte. Ambre et Marie, en chemise de nuit et dans les vapes, lui ouvrirent. Il les informa de la nouvelle sans cérémonie et avertit Ambre qu’un cavalier l’attendait au-dehors.

La jeune femme, alertée, enfila en hâte son manteau et ses chaussures et se précipita à l’extérieur, sans prendre la peine de se changer.

Dès qu’elle fut sortie, elle remarqua la silhouette de Théodore von Eyre. Furieuse elle le dévisagea avec un profond mépris, les poings serrés.

— Que fais-tu là, toi ? Cracha-t-elle.

Le jeune homme, peu enclin à la défier, lui ordonna de monter en selle, derrière lui. Mais ne voulant aucun contact avec cet être abject, qui lui rappelait encore trop bien son agression, elle prit quelques minutes pour seller Balthazar, devenu son cheval depuis la transformation d’Anselme.

Une fois parée, elle fouetta l’arrière-train de l’imposant destrier et partit à la suite du marquis, s’enfonçant progressivement dans la campagne brumeuse, où le vent frais et vigoureux de l’automne faisait tanguer les branches, valser les premières feuilles mortes et ondoyer les brins d’herbe humides.

Ils galopèrent plus d’une heure, sous la faible clarté d’un croissant de lune argenté, à demi dissimulé derrière d’épais nuages noirs. Celui-ci plongeait le paysage dans un inquiétant camaïeu de noir et de bleu, faisant scintiller les lacs, briller les clôtures et reluire les fenêtres, masquant en partie les chemins sinueux. Ils parcouraient ainsi cette campagne étrangement tranquille, le long de cette route caillouteuse, jonchée de feuilles mortes et maculée de boue, bordée par les champs et les pâturages, où aucune bête n’était de sortie à cette heure.

Durant le trajet, elle fut mise au courant d’une partie des terribles évènements qui venaient de se dérouler le matin même ; écoutant attentivement les paroles de l’odieux cavalier qui se tenait auprès d’elle et qui semblait énervé d’être ainsi traité de tous les noms d’oiseaux qu’elle ne cessait de lui débiter à chaque fin de phrase.

Agacé, il finit par lui déclarer :

— Mais que dois-je faire à la fin pour m’excuser ? Ça fait deux ans qu’à chaque fois que tu me vois, tu ne cesses de me le rappeler ! Franchement, fais comme moi, tourne la page et passe à autre chose. Car de toute façon, tout ce que je pourrais faire ne changera rien !

— Je t’émasculerais bien ! Cracha-t-elle en le défiant. T’as raison ça ne changerait strictement rien aux faits, mais au moins ça me soulagerait ! Et puis ça te va bien de me dire ça, rien que de repenser à ta main se poster sur moi me donne envie de gerber !

Il leva les yeux au ciel et jura.

— On est dans le même camp maintenant je te signale ! J’ai tellement mis mon égo de côté que je m’abaisse à faire équipe avec une noréenne et à en prendre la défense ! Si ça, ce n’est pas de la rédemption alors je ne vois pas ce que cela pourrait être d’autre !

— Dis plutôt que t’as filé la queue entre les jambes le jour où t’as su que t’étais qu’une pauvre merde et que t’as pas pu assumer tes actes devant la justice ! T’as plié comme un chien devant le Baron. Ah ! Ça pour aller violer les femmes, monsieur savait si prendre ! Mais pour subir le courroux du patriarche, là il n’y a plus personne !

— Je n’ai jamais forcé aucune femme ! Rétorqua-t-il avec vigueur. T’aurais été ma première si tu veux le savoir !

— Je suis très heureuse de l’apprendre ! Trancha Ambre en plantant son regard dans le sien. Dois-je me sentir flatter ?

— C’est bon je t’ai dit ! Je m’en veux déjà suffisamment ! J’étais très mal influencé…

— Comme si ça excusait quoi que ce soit ! Répliqua-t-elle, outrée. Tu fais le fier, mais t’es qu’un putain de lâche ! Et on en restera pas là mon gars !

— Je te signale que j’ai failli crever cet après-midi en défendant ton homme !

— Ce n’est pas mon homme ! Hurla-t-elle de rage. Je le déteste tout autant que toi et je trouve ça fort dommage que t’aies pas eu la décence de crever pendant l’assaut. J’aurai été t’apporter une fleur sur ta tombe en guise de remerciements !

Le reste du trajet se fit en silence. Les deux cavaliers, furieux, se jetaient des regards noirs en coin, tandis que les chevaux, hors d’haleine, arrivèrent devant le portail du domaine von Tassle. Le jeune Arthur lui ouvrit la grille et la laissa pénétrer dans la cour. Théodore, quant à lui, poursuivit son chemin et regagna le manoir de son père situé quelques kilomètres plus loin à l’Ouest.

Ambre descendit de Balthazar et donna les rênes de son cheval à Pieter qui l’attendait sagement à l’entrée des écuries. Puis elle se rua à l’intérieur du corps de logis. Elle monta deux à deux les marches de l’escalier et rejoignit en courant la chambre de sa petite sœur.

Adèle dormait profondément, lorsqu’elle arriva.

Ambre, dans son angoisse, se plaqua violemment contre elle, tremblante, l’enlaçant de tout son être et la couvrant de baisers. La petite, groggy et confuse, se laissa faire sans broncher ; la jeune femme avait eu si peur pour sa cadette, encore si frêle et innocente à ses yeux, qu’elle en était grandement chamboulée.

L’aînée passa la nuit entière à ses côtés, lovée contre elle, l’enlaçant de toutes ses forces, enfonçant ses doigts dans sa chair afin de la maintenir tout contre son être, manquant par moments de l’étouffer et de la griffer. Anselme, posé sur l’oreiller, dormait profondément, la tête calée contre le cou de son éternelle fiancée et caressant de son foisonnant plumage, lisse et soyeux, la nuque de sa bien-aimée.

***

Le lendemain, lorsqu’elle se réveilla aux premières lueurs de l’aube, elle s’aperçut que sa petite sœur était couverte de griffures et saignait par endroits. Intriguée, elle regarda ses mains et remarqua que ses ongles étaient rougis. Avec effroi, elle observa Adèle, les yeux embués de larmes ; celle-ci, muette, lui jeta un regard désolé, consciente que son aînée ne voulait pas la blesser sciemment. Elle alla calmement dans la salle d’eau, se déshabilla et passa un gant d’eau claire sur sa peau laiteuse, bardée de taches écarlates, faisant ainsi disparaître toute trace de sévices.

Pendant ce temps, Ambre ôta les couvertures ; le blanc du tissu, hier encore immaculé, arborait de jolies souillures vives. Elle s’arma d’un gant qu’elle mouilla au savon et frotta avec énergie afin de les atténuer, espérant que le personnel ne se rende compte de rien. Elle s’acharna avec une telle violence sur le drap, qu’elle alla jusqu’à le déchirer. Pendant qu’elle frottait, les larmes lui montèrent, gagnée par une fièvre nerveuse qui l’empêchait de se dominer et d’avoir le plein contrôle sur ses mouvements.

Adèle, la voyant troublée et désirant l’apaiser, lui prit les deux mains et les pressa dans les siennes. Elle approcha lentement sa tête de la sienne et lui murmura quelques mots rassurants à l’oreille, tout en la regardant de ses grands yeux bleu azur pour tenter de la raisonner.

Ambre patienta alors sur le lit, regardant sa petite sœur se préparer pour aller déjeuner. Adèle, pour lui changer les idées, lui racontait sa version des faits de la veille, un immense sourire aux lèvres. Elle insista sur les noréens natifs ainsi que sur les loups, en particulier sur Saùr, qu’elle avait pris soin de câliner toute l’après-midi, avant que les noréens ne repartent.

Le gros loup Berserk, qui avait tué avec acharnement et sans la moindre pitié plusieurs dizaines d’ennemis, s’était laissé conquérir par la jeune fille, au point de se mettre sur le dos, le ventre fièrement exposé. Afin d’obtenir des caresses de sa part, le canidé avait grogné et couiné comme un chiot, fouettant sa queue avec vigueur, la langue pendante.

La jeune femme, horrifiée d’apprendre tout ce que la fillette lui racontait, affichait un teint blême et se grattait les bras avec nervosité. Pourtant, Adèle, dans son insouciante jeunesse, ne semblait nullement traumatisée par la scène abominable qu’elle avait aperçue et vécue la veille. Elle était, au contraire, extrêmement ravie, trépignant et ne manquant pas d’éloges sur les sauveurs de la mairie.

Pendant que sa cadette partait déjeuner, Ambre se risqua à toquer à la porte du salon privé afin de s’enquérir des évènements qui venaient de se dérouler la veille. Son hôte lui ouvrit, la salua courtoisement et l’invita à entrer. Il la fit s’asseoir et s’installa à son bureau, face à elle.

La pièce était plongée dans la semi-pénombre, les volets clos, éclairée seulement par les chandeliers disposés en coin.

Alexander, blessé et épuisé, tentait tant bien que mal de dissimuler sa douleur devant elle, affichant un port noble et un regard froid imperturbable. Mais Ambre ne fut pas dupe et remarqua instantanément son état ; l’homme affichait un teint blême, il avait les yeux cernés, tremblait légèrement et était bien moins soigné physiquement que d’ordinaire.

— Vous êtes blessé ? S’enquit-elle, d’une voix trahissant une certaine inquiétude.

Pour toute réponse, il eut un rictus au coin des lèvres, conscient qu’elle l’avait percé à jour et déçu d’avoir été si peu crédible dans sa tentative de paraître le plus naturel possible.

— Je suppose que monsieur von Eyre vous a mis au courant de la situation ? Commença-t-il après s’être éclairci la voix.

— En effet, répondit-elle en le dévisageant. J’étais d’ailleurs surprise que vous l’ayez envoyé, lui, plutôt qu’un autre.

— Veuillez m’excuser, d’avoir choqué votre personne, mademoiselle ! Rétorqua-t-il avec dédain, mais je n’avais pas d’autre homme sous la main.

Ambre, se rendant compte du sentiment d’aigreur qui germait en elle, prit une profonde inspiration et essaya de rester le plus calme possible.

— Excusez-moi, murmura-t-elle après un moment, en examinant ses mains qu’elle frottait frénétiquement. Je suis un peu chamboulée, je vous l’avoue. Racontez-moi ce qui s’est passé s’il vous plaît. Adèle m’a informée de certains faits et je peine à savoir si ce qu’elle m’a dit est vrai ou si, au vu de l’incroyable imagination qu’elle dispose, elle a inventé une grande partie de cette histoire.

Il eut un petit rire, toussa et lui relata, avec lenteur et mesure, les évènements survenus sur le parvis de la mairie dans les moindres détails et dans le plus grand des calmes.

Ambre, dans un premier temps, l’écouta en silence. Les sourcils froncés et un rictus au coin des lèvres ; elle bouillonnait de rage, non pas contre les assaillants ou le Baron, mais contre elle-même.

Et dire que je n’étais même pas présente, si loin d’elle ! Je l’ai laissée… lâchement abandonnée aux griffes de l’ennemi alors qu’elle est si vulnérable.

Elle se pinça les lèvres, et serra les poings.

Ô comme je m’en veux de l’avoir laissée, qui sait ce qui aurait pu arriver si les noréens n’étaient pas arrivés à temps ou si le Baron n’était pas là pour veiller sur elle en mon absence…

Son visage se dérida et, la bouche entrouverte et les yeux ronds, elle porta son regard sur l’homme qui se tenait en face d’elle, le regardant avec une exaltation soudaine.

Heureusement qu’il était là…

Il termina son discours et se tut, attendant sa réaction, les yeux brillants par la flamme du chandelier posé sur le bureau qui ondulait devant lui, illuminant son visage pâle.

À cette vision, Ambre, désarçonnée, eut un petit rire nerveux.

— Je vous suis très reconnaissante pour vous être occupé d’Adèle en mon absence, de l’avoir consolée et protégée… avoua-t-elle après un temps, les yeux embués par l’émotion. Je vous dois énormément et je ne saurais vous remercier assez pour cela.

Puis, avec une extrême bienveillance, elle lui gratifia un sourire si sincère et chaleureux qu’il en fut troublé ; ce qui le fit d’autant plus rire secrètement puisque, selon lui, c’était plutôt l’inverse qui s’était produit.

— Je n’ai fait que ce pour quoi je suis engagé, mademoiselle, répondit-il, le sourire en coin et avec une immense fierté d’être, pour la première fois, admiré par son interlocutrice. Comme vous le savez, Adèle est sous ma protection et il est de mon devoir de prendre soin d’elle.

Elle se mordilla la lèvre et lui accorda un regard troublant ; un regard comme il n’en avait pas reçu depuis tant d’années et qui fit remonter en lui un foisonnement de souvenirs doux-amer. Il sentit soudainement son cœur s’accélérer dangereusement, incapable de lutter tant il était profondément ébranlé.

— Je vous ai visiblement mal jugé, monsieur. Vous n’êtes pas si horrible finalement, murmura-t-elle après un petit rire, du moins pas avec les autres.

Il déglutit péniblement mais, ne voulant pas se laisser désarmer, il prit une grande inspiration, tentant de récupérer subtilement un rythme cardiaque normal.

— Je suis ravi que vous vous en rendiez compte, nargua-t-il.

Ils restèrent quelques instants ainsi, se regardant l’un et l’autre, sans la moindre animosité. Le salon immergé dans un silence étrangement agréable, où seul le tic tac de l’horloge en bronze posée sur une console, tintait.

Soudain, l’expression du Baron changea et son visage devint grave, aussi dur et froid que de la roche, appréhendant implicitement la réaction de son interlocutrice, devant les annonces douloureuses qu’il s’apprêtait à lui faire.

— Je dois également vous avouer autre chose, mademoiselle, annonça-t-il d’un ton solennel.

Voyant son changement de ton brutal, le cœur d’Ambre se serra et elle sentit l’angoisse monter en elle peu à peu.

Que va-t-il donc me dire cette fois ? Songea-t-elle, inquiète.

Alexander esquissa un rictus.

— Mademoiselle, ce que je vais vous annoncer risque de vous faire un choc, je tiens à vous préciser que la situation est à présent sous contrôle et que nous avons fait tout le nécessaire pour arrêter les criminels et que justice sera faite.

— Qu’allez-vous m’annoncer ? Demanda-t-elle, tressaillante, d’une voix étranglée et le cœur battant avec frénésie.

— Il n’y a malheureusement pas eu une attaque, mais quatre, commença-t-il d’une voix grave, la première et, bien sûr, la plus importante en termes de dommages était celle de la mairie que nos chers amis noréens ont réussi à repousser sans peine.

Il laissa un temps et en profita pour la dévisager. La jeune femme le scrutait avec intensité, les yeux grands ouverts, sans bouger, attendant que la sentence ne tombe et que les faits lui soient relatés.

Puis il poursuivit :

— La deuxième attaque a eu lieu au palais de justice, lors d’une audience, présidée en grande majorité par mon parti. De nombreux morts et blessés sont à déplorer des deux côtés et une dizaine d’hommes ont été arrêtés. La fusillade s’est poursuivie sur le parvis du tribunal et a fait également des victimes parmi les civils. La troisième, elle, a eu lieu juste après. Elle s’est déroulée à la maison d’arrêt et s’est conclue avec les meurtres de monsieur le Duc von Hauzen et de monsieur Charles d’Antins, assassinés eux aussi dans la rue, sous l’œil de la population et sans débordements.

— Et la quatrième ? Demanda-t-elle faiblement, la gorge serrée et le souffle court, trouvant son silence horriblement long.

— La quatrième attaque a eu lieu à Varden, commença-t-il en la regardant droit dans les yeux, à la Taverne de l’Ours plus précisément, le chef-lieu de la résistance noréenne et du petit peuple aranéen.

Ambre, à cette annonce se sentit défaillir. Elle scruta avec effroi son interlocuteur, suspendu à ses lèvres, incapable de bouger ni même de respirer.

— Un groupe armé, d’une dizaine d’individus et dirigé par Maspero-Gavard a fait irruption dans la taverne où ils se sont emparés de votre patron, monsieur Beyrus, et de son employé. Et, dans un souci de provocation en votre intention, dirons-nous, ils ont été fusillés sur la place publique, devant la population. Les meurtriers ont également assassiné tous les hommes et les femmes qui se trouvaient dans l’établissement, sans aucune pitié, et provocant un sombre carnage, avant d’incendier les lieux en partant. Vingt-sept morts sont à déplorer. Les assaillants ont, bien sûr, presque tous été arrêtés, voire tués. Les survivants sont à présent enfermés dans une cellule à la maison d’arrêt d’Iriden et…

Alexander arrêta son discours et eut un léger mouvement de recul en voyant l’expression malsaine de la jeune femme. Celle-ci, furieuse, s’était redressée en hâte. Elle tremblait de tous ses membres ; les poings serrés, les dents fièrement visibles et le regard embrasé.

— Que dites-vous ? Parvint-elle à articuler, les dents serrées, menaçante, prête à se jeter sur lui à tout instant.

— La vérité, rétorqua-t-il d’une voix calme et maîtrisée, toujours assis dans son fauteuil, les coudes posés sur son bureau et les mains jointes, tout en continuant de soutenir son regard.

Il a osé ! Cet enfoiré a osé… il a osé s’exécuter ! Il m’a menacée et a tué mon Beyrus ! Mon pilier !

— J’espère que vous plaisantez ! Cracha-t-elle, choquée.

— Je plaisante rarement avec un sujet aussi grave, mademoiselle, se contenta-t-il de répondre, impassible.

De rage, elle frappa avec force son poing sur le bureau, produisant un craquement sec et faisant valser les objets qui s’y trouvaient, mais qui n’eut pas le don de le faire sursauter.

Je vais tuer cet homme ! Je veux le voir souffrir sans aucune pitié… crever, dépecé et accrocher son corps décharné sur la place publique… Il n’y a pas plus grande provocation !

— Que vont-ils devenir ? Feula-t-elle, qu’allez-vous faire de ces criminels ?

Il se redressa, s’appuya sur le dossier, croisa les bras et la dévisagea longuement.

— Ils seront jugés, lors d’une audience qui aura lieu, je l’espère, dans les plus brefs délais.

— Je vous demande pardon ? S’emporta-t-elle en resserrant un peu plus les poings.

— Je disais qu’ils seront jugés pour leurs crimes, par les personnes qualifiées et…

Le sang de la jeune femme ne fit qu’un tour et, sans aucune maîtrise, entra dans une colère noire, incapable de se maîtriser tant elle était anéantie par la douleur.

— Tuez-les ! Ordonna-t-elle, envahie par la haine.

— Absolument hors de question, répliqua-t-il en se levant pour lui faire face.

Alexander, dans son esprit pragmatique et fidèle à ses convictions, s’opposa formellement à cet ordre ; il était inconcevable pour lui de s’abaisser à tuer tous les opposants du pouvoir en place, qu’ils soient innocents ou coupables. Il voulait, au contraire, laisser la justice faire son travail et d’appliquer la sentence qu’elle jugerait adéquate.

— Tuez-les tous ! Insista-t-elle en hurlant.

— C’est hors de question ! Répéta-t-il, plus fermement.

Fulminante et tremblante, elle était inarrêtable, le traitant de tous les noms, sans vergogne.

Il s’avança vers elle et la toisa d’un œil sombre. Pour la calmer et tenter de l’intimider sans user de la violence, il tendit la main afin de lui agripper le poignet.

Ambre, qui perçut ce geste comme une agression, jura et hurla, tout en dégageant sa main avec vigueur. Puis, prise d’un accès de rage incontrôlable, elle se rua sur lui et, aussi férocement qu’une bête enragée, le plaqua violemment au sol.

Alexander, trop faible pour lutter à un assaut si brutal, bascula avec elle à la renverse, ne pouvant résister à l’impressionnante force de son assaillante dont les yeux ambrés brillaient d’un éclat maléfique, la rendant étrangement intimidante.

Elle s’appuya sur lui de tous ses membres, plantant farouchement ses ongles taillés en pointe par-dessus son veston, au niveau de son épaule meurtrie, lui déclenchant un gémissement, tant la douleur qui le gagnait était lancinante.

La jeune femme, qui avait sa tête juste au-dessus de la sienne, grogna et, avec défiance, planta son regard infernal dans ses yeux sombres. Ses lèvres étaient retroussées, les dents fièrement visibles ; elle était prête à mordre, à le lacérer et à le déchiqueter à sang, sans la moindre pitié, complètement à la merci de cette pulsion qui la dominait de tout son être, dans un instinct bestial incontrôlable.

L’espace d’un instant, Alexander crut y voir Judith sous sa forme de louve ; une bête sauvage et totalement indomptable.

Une fois sa proie immobilisée, elle leva la main, les doigts recroquevillés à la manière d’une serre, les ongles tranchants aiguisés comme des lames de rasoir. Mais l’homme, habitué à la torture depuis l’enfance, sembla étonnamment serein et lucide face à cette situation où il était plus que vulnérable, à la merci d’un être faisant à peine plus de la moitié de son gabarit.

— Allez-y, frappez-moi donc, mademoiselle, articula-t-il, imperturbable, vous en rêver depuis si longtemps ! Voyez comment votre folie vous a gagné. Dire que vous désirez protéger votre petite sœur, mais voyez comme vous êtes un danger pour elle ! Vous pourriez la tuer dans votre emportement, comme l’a fait votre adorable mère avec ce cher Ambroise !

À ces paroles cinglantes, prononcées d’une voix ferme, Ambre se raisonna. Elle s’arrêta et observa ses mains dégoulinantes de sang frais. Celles-ci tremblaient de la même manière que lorsqu’elle s’était énervée contre Anselme au manoir du Duc, le soir de la fête de l’Alliance. Comprenant son comportement, la panique l’envahit ; horrifiée par ce nouvel accès de fureur qu’elle ne parvenait toujours pas à maîtriser.

Dans un sursaut de lucidité, elle prit conscience de la situation, son cœur se serra et les larmes lui vinrent aux yeux. Elle jeta un œil timide à l’homme qui se tenait juste au-dessous d’elle et qui la défiait sans la moindre peur ; les sourcils légèrement froncés et un rictus se dessinant au coin de la bouche, plus provoqué par sa blessure qui saignait abondamment, que par la crainte de la furie qui s’apprêtait à s’acharner sur lui.

À cet instant, Ambre devina qu’elle était bel et bien incapable de lutter contre ses pulsions dévastatrices qui ne cessaient de s’accroître avec le temps.

— Oh non ! Oh non ! Pas encore ! Cria-t-elle plaintivement, paniquée, les yeux embués et écarquillés, toujours dirigés sur ses mains crispées, avides de sang.

Totalement effrayée d’elle-même, elle se releva en hâte et lui jeta un dernier regard plein de détresse.

— Je suis désolée, s’excusa-t-elle d’une voix étranglée.

Sur ce, elle ouvrit la porte avec violence, manquant de bousculer les domestiques qui se tenaient derrière, attirés par les hurlements et les fracas. Puis, comme elle l’avait fait les deux fois auparavant, dans un acte totalement déraisonné et désespéré, elle s’enfuit en courant, ne prenant même pas la peine de prendre ses affaires ou de dire au revoir à sa sœur, tant elle était terrorisée à l’idée qu’Adèle ne la voit dans cet état.

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